Pseudo Lucien, Philopatris
livraient à d'interminables et d'ailleurs stériles supputations sur l'âge du monde, afin d'en prévoir plus sûrement la fin ',
Tertullien se distinguait parmi ses frères par l'acuité de son désir et, pour ainsi dire, par la promixité de son espérance. Ce n'est pas qu'il ait, au moins à ma connaissance, perdu beaucoup de temps en supputations; il semble qu'il les ait remplacées par une foi très vive dans la fin proche. Il croyait chaque matin voir paraître dans les nues la cité qui devait descendre toute prête du ciel pour être la demeure des justes, pendant les mille ans de leur paix terrestre. C'était là un des rêves les plus chers du Montanisme, et on peut en voir aisément toutes les conséquences.
Si le monde doit finir d'un moment à l'autre, il faut d'avance s'en détacher; matériellement, en en secouant toutes les charges; moralement en en détournant les yeux, pour les tenir fixés sur le ciel \ Tout ce qui n'est pas l'attente heureuse ou la préparation du salut n'existe pas, ou ne compte pas ; l'idéal serait que le chrétien eût une puissance d'abstraction suffisante pour se rapprocher du pur esprit. Rien ne lui doit coûter pour y parvenir et tout son effort journalier doit tendre à dompter sa nature humaine, et à ne laisser vivre en lui que l'àme; c'est pour elle seule, et en tant qu'enveloppe faite de mains divines, qu'il consent à tolérer son corps.
C'est à ce singulier état d'esprit qu'aboutit le chrétien selon Tertullien, et tel est, en effet, avec des nuances, celui qui découle logiquement du christianisme primitif, en dehors même des exagérations personnelles. En réalité, ce n'est point la théorie qui singularise Tertullien, c'est l'intensité de l'effort qu'il fait pour en rapprocher la pratique. Chez le commun des chrétiens, la théorie demeure à peu de chose près la même; mais la pratique fléchit, les besoins humains l'étreignent plus étroitement.
Tout nous prouve, en effet, qu'une conception de la vie si contraire à la nature, ne fut jamais pratiquement réalisée que chez un petit nombre d'hommes ; que le commun des fidèles maintenait une distinction plus ou moins grande entre ses obligations de chrétien et ses désirs d'homme. Il y eut des chrétiens, la majorité
1. lrénée,Adv. omn. haer., V, 28, 3 ; Ambros.,/» Apocal. expos., De visione qtiinta, vers. 4: Tempus ab ascensione Christi usque ad Hncm mundi per mille annos designatur; August. , Sermo, XCIII, 6; Hieron., Comment. inMichaeam, I, 4; Hilarianus, De mundi duratione, en entier et surtout XVI : septimo et millesimo anno incipiente fide vera credentes liberabuntur e mundo [P. L., XIII, col. iio5).
2. Orig., C. Celse, VIII, 22, établit que, pour se préparer à la vie véritable, il faut s'abstenir des plaisirs de celle-ci et tenir son corps en esclavage. Voy. égal. Cypr., Ad Donat., 14.
Syo
sans doute, qui aimèrent la vie '; il y en eut même qui jugèrent qu'elle comportait ses mérites, dont profitaient ceux qui la traversaient avec courage et dignité \ Les écrits des Pères suffisent à faire la preuve de la persistance, parmi les frères, des sentiments de répugnance à l'égard de la mort inévitable '; ils répètent trop souvent qu'il ne faut pas la craindre, qu'il faut, au contraire, la désirer \ qu'il ne faut pas pleurer les morts, ou du moins ne pas trop les pleurer \ pour que nous n'en devions pas conclure que beaucoup de fidèles la craignaient, ne la désiraient pas, et éprouvaient, devant la disparition d'êtres chers, un déchirement très douloureux. Il était certes plus facile de secouer maint usage païen, qui cependant a duré Jusque dans l'Eglise, pour ainsi dire en triomphant d'elle, que de supprimer cette instinctive horreur
1. Athénag., De resiirr., i3, à côté de l'espérance de la vie future, place assez nettement l'amour de la vie présente, en attendant : <Jj; xû> ■irxpôvTt jHûj Trpoxf,xouffav (Çutiv), -/.oli ttiV èv àœôapata Sta|jLovT,v s)vitiÇo!X£v psêaîd);. C'est là une idée que Clém. Alex, accepterait; voy. Strotn., IV, 26, 166 et s., où il établit que le chrétien passe dans la vie comme un voyageur qui s'arrête dans les hôtelleries de sa route, use volontiers de ce qu'il y trouve, mais les quitte sans regrets; l'âme ne subit pas sur terre une destinée indigne d'elle : elle n'a qu'à suivre la voie droite selon Dieu et selon la justice et elle échangera sans difficulté la terre contre le ciel. Certains docteurs, comme Lactance. Inst. div., II, 2, 24, s'efforcent de prouver qu'il faut mépriser sur terre l'idolâtrie et les passions mauvaises; il s'en suit logiquement que le reste n'est pas méprisable. S. Augustin lui-même, tout en plaçant sous les regards des chrétiens l'expérience permanente de la cité de Dieu et en faisant de sa conquête le but des efforts de toute leur vie, ne pense pas que cette vie elle-même soit méprisable, mais seulement que ses biens seuls le seraient, sans l'espérance de la vie éternelle : De civ. Dei, XIX, 20.
2. Cette idée est exprimée avec beaucoup de clarté par Clém. Alex., Strom., VII, 12 : la force de caractère d'un homme se manifeste beaucoup moins dans le choix de la vie solitaire que dans la libre acceptation de la vie de tout le monde, avec ses charges, ses tentations et ses dangers.
3. Hieron., Wromm(?>zf. in Osée, Lib. III, cap. xiu, vci-s. 14 : NuUus homo qui vivat et rtbn vidcat aiortem [Psal. LXXXVIII). Un détail curieux se rencontre à ce sujet dans VHist. de Joseph le Charpentier, XXXII : Jésus y dit à ses disciples que la mort est l'inévitable conséquence du péché d'Adam et que l'Anléchrist tuera Enoch et Eiie, avec Schila et Tabitha, atîn que pas un être humain n'échappe à la loi commune.
4. J'ai cité les principaux textes au chapitre relatif à la Famille, à propos des affections de famille; voy. cependant Ambros, De bono mortis, VIII, 3i, où il entreprend d'établir que la mort n'est pas si terrible qu'on l'imagine d'ordinaire ; De cxcessu fratris sui Satyri, not. I, 70: Expos, evangel. sec. Luc, lib. V, i3 et VI, 62.
5. Voy. le chap. relatif à la Famille. — Je signale partie. Commodien, Instruc, II, XXXII, la pièce intitulée : Filios non lugendos; elle est intéressante parce qu'elle s'adresse au peuple et nous montre la persistance en lui d'habitudes très païennes ;
Os laceras, lundis pectus, vestimenta diducis Nec metuis Dominum, cuius optas regnum videre. Lugete (Quod fas est) nolite. tamcn orale pro illis 1
l'état d'esprit
de l'anéantissement '. L'espérance de la vie éternelle, si sûre et si tenace qu'elle fût, n'était toujours qu'une espérance qui pouvait, tout au plus, consoler de la perte de la réalité terrestre, lorsque l'heure était venue, irrémédiable et fatale, d'abandonner celle-ci; elle était incapable, dans une âme ordinaire et moyenne, et avec l'inconscient doute qu'elle y pouvait laisser, de tenir toute la place des désirs et des Joies humaines. Tertullien lui-même, qui a tant prêché l'héroïsme dans la foi, est mort dans son lit, et très vieux '; nous avons cependant lieu de croire qu'il eût sans peine rencontré la mort plus tôt s'il l'avait invinciblement désirée : la patience qu'il mit à supporter la vie fut admirable. ! Sans doute il y eut des chrétiens qui désirèrent franchement la fin du monde, et rien ne nous autorise à douter que Tertullien fût un de ceux là, car, nous l'avons vu, s'il adresse à Dieu ses prières pro mora finis, pour le retard de la fin du monde, c'est par pure condescendance à l'égard de ceux qui tiennent encore à voir durer la terre ; c'est surtout pour combattre la fâcheuse impression produite dans l'esprit des païens, par le pessimisme des chrétiens et par leurs sinistres souhaits \
D'ailleurs, cette idée de l'imminence souhaitable de la mort du monde, tout en continuant de hanter les fidèles — S. Augustin en donne la preuve — devait nécessairement perdre de son autorité et de son influence sur leur esprit. Il lui suffisait de durer pour subir cette déchéance; elle était, en effet, de celles qui s'usent par l'usage. Elle demeura dans l'âme chrétienne comme l'expression d'une espérance indéterminée dans le temps et dont on parle toujours, sans y penser jamais bien sérieusement; c'est à peine si, parfois, quelque grande calamité la renforça et lui rendit, pour ainsi dire, un intérêt d'actualité, trop vite tombé, d'ailleurs, pour lui donner le temps de ressaisir sa prise sur l'esprit chrétien ^
En définitive, dans cette lutte entreprise par le christianisme contre la nature humaine, Tertullien représente les résolutions extrêmes, parce qu'il croit la fin générale toute proche, et ce n'est point lui, ce ne sont point ses idées qui ont vaincu. Violemment refoulée d'abord, la nature a peu à peu repris le dessus avec la
1. Voy. sur les très nombreux textes qui affirment cette persistance de la crainte de la mort : Index de morte, dans P. L., Indices, III, col. 197.
2. Hieron., De vir. ill., 53 : Ferturque vixisse usque ad dccrepitam aetatem.
3. Les chrétiens répètent d'ailleurs volontiers que Dieu ne maintient le monde qu'en considération de leurs mérites et cette idée contredit le désir de la fin, car il est étrange que Dieu aime si peu ses serviteurs que leurs vertus ne servent qu'à prolonger leurs épreuves; voy. Théoph., Ad Autol., II, 14; Justin, // Apol., 7.
4. Telle fut, par exemple, la crise du Grand Schisme au xiv» siècle.
connivence plus ou moins consciente de la puissance directrice du christianisme, de l'Église, trop soucieuse de gouvernement pour ne point être portée aux concessions. C'est elle finalement qui a triomphé ; le chrétien est resté homme, et il a laissé tomber, quitte à se les rappeler en ses méditations, les obligations qui l'empêchaient de l'être. Il n'y eut jamais d'autres vrais chrétiens que des saints comme François d'Assise, et si rare en est l'espèce, et si éloignée de la pratique courante du christianisme, que le « petit pauvre de Dieu » épouvanta TÉglise de son temps, fut à la lettre escamoté par elle, et ne dut qu'à son inaltérable candeur, comme à son inattaquable humilité, de ne pas être traité en hérétique dangereux '.
I. Voy. Sabatier, Vie de S. Fr. d'Ass., Paris, 1894, in-S», passim, et surtout la Legenda antiquissima de Frère Léon, publiée par le même, Paris, 1898, in-8°.
I. L'originalité de Tertullien ; à quelle tradition chrétienne il se rattache. — II. Portée chrétienne de ses idées dans le présent et dans l'avenir. — II. Leur portée païenne, au point de vue politique et au point de vue social ; triomphe de l'esprit de compromis. — IIL Intérêt général que présentent le temps et l'œuvre de Tertullien par rapport à l'histoire de l'entente finale entre l'Empire et l'Eglise.
I. — A une première lecture de Tœuvre de Tertullien, sa personnalité paraît si fortement accentuée et si originale qu'on est tenté de voir en lui une exception parmi ses contemporains, d'attribuer à son caractère, à sa volonté spontanée, l'exagération de ses théories et le rigorisme de ses interprétations. Ce n'est pas tout à fait cette conclusion qui ressort de notre étude '.
Bien avant lui, il s'était formé dans le christianisme deux courants différents d'opinions et de sentiments ; on les suit déjà tous deux à travers le Nouveau Testament. L'un porte les modérés, ceux qui, sans précisément transiger avec le siècle, ne se refusent pas à des accommodements, qui, sans rien abandonner de la foi, la veulent humaine et bienveillante, aimable sinon souriante, qui ont aux lèvres des mots d'encouragement et des paroles de pardon, plus volontiers que des menaces, qui promettent la récompense plus souvent qu'ils ne brandissent le châtiment, qui condamnent les vices et prêchent les vertus, mais sans brutalité et sans violence, qui restent hommes enfin, tout en étant chrétiens et qui ne pensent pas qu'il leur faille détester la terre parce qu'ils aspirent au ciel ; ils sont d'ailleurs décidés à attendre en patience l'heure que Dieu a marquée pour les y appeler. S. Paul est le type accompli de ces hommes. L'autre courant entraîne les violents, ceux que la rigueur attire, que la peur de l'enfer étreint, que la haine du siècle enflamme, que la souffrance exalte et fascine, que l'espoir de la vengeance divine soutient; ceux-là menacent et tonnent, gémissent sur les péchés du monde, s'isolent et se
I. Il est bien entendu que l'originalité de Tertullien au point de vue dogmatique ne fait pas question ici.
retranchent autant qu'ils le peuvent de l'humanité ; ils espèrent chaque matin voir luire la dernière aurore et ils appellent la tin promise de leurs vœux les plus ardents. Jacques, frère du Seigneur, qu'il soit ou non l'auteur de la lettre qui porte son nom ', le Voyant de V Apocalypse, en quelque manière S. Luc ', sont, aux âges apostolique et évangélique, les notables représentants de cet état d'esprit et d'âme.
C'étaient là deux manières de concevoir le christianisme également justifiables, en ce sens qu'elles ne différaient que par l'interprétation des paroles du Maître, ou mieux par la place qu'elles donnaient aux diverses parties de son enseignement : elles ne s'accordaient pas sur le choix des préceptes de premier plan. Elles ne constituaient réellement pas deux doctrines, mais seulement deux tendances, auxquelles chacun se rattachait plus ou moins complètement, selon son caractère et ses goûts, si bien qu'il y avait, entre les positions les plus extrêmes, une foule d'intermédiaires et de degrés. Toutefois, ces deux tendances demeuraient de sens opposés et les destinées du christianisme dépendaient, en définitive, du triomphe de l'une sur l'autre. En dehors même des désaccords plus ou moins graves que leur divergence suscita parmi les premiers fidèles et de l'apparition de l'ébionisme, qui fit courir à la communauté naissante son premier grand danger, elles persistèrent toutes deux dans l'Église, alors même qu'elle eut pris définitivement en main la direction du christianisme. Or l'Église, je crois l'avoir établi, ne pouvait être rigoriste, elle fut, à peu d'exceptions près, toujours paulinienne. Je répète que ce n'était pas seulement pour elle question de goût, inclination naturelle d'hommes semi-publics et de gouvernants, mais absolue nécessité de vie, contrainte invincible de la nature humaine, qui n'accepte les solutions extrêmes que pour un moment, quand elle les accepte. Les hommes sont, en moyenne, trop médiocres et trop vains pour soutenir l'héroïsme de la foi de S. Jacques, pour soumettre leur existence à la terreur de ÏApocalypse, pour éloigner d'eux délibérément tout ce qui embellit et charme leur passage ici bas. C'est pourquoi l'Église, dès qu'elle prit conscience d'elle-même et de son rôle, ne fut point favorable à la tradition des intransigeants : si elle mit du temps à les écarter de son chemin, c'est qu'ils se référaient à des textes dont il lui était difficile de contester l'autorité. Heureusement pour elle, leur exagération ne porta pas que
1. Eus., E. H., Il, 23, nous rapporte, d'après Hégésippc, qu'il prie tant et tant pour les péchés du peuple que ses genoux deviennent calleux comme ceux d'un chameau.