Je songe à ses doctrines sur la richesse
sur la question des rapports du christianisme et du siècle, mais elle s'égara aussi sur des questions de dogme ; Thérésie tendait maints pièges à ces exaltés : ils y tombèrent pour la plupart et fournirent ainsi à l'Église le moyen de se débarrasser en bloc de toutes leurs doctrines. Telle fut, par exemple, la fortune de Tatien, qui présente avec Tertullien tant de points de ressemblance. Au point de vue qui nous occupe, le montanisme fut une manifestation collective de même ordre que celle de Tatien, une réaction de la rigueur et de l'esprit de détachement de la terre contre l'esprit de compromis, qui pénétra de bonne heure les chrétiens moyens et leurs chefs. Sous le règne des Sévères, les progrès de cet esprit sont plus rapides et plus visibles que sous celui des Antonins, simplement parce qu'alors le nombre des fidèles augmente, que, par conséquent, la moyenne de l'héroïsme chrétien baisse. C'est pourquoi la réaction de Tertullien, d'ailleurs plus constante et plus énergique que celle de Tatien, est aussi plus frappante. Notre auteur est donc, au début du m" siècle, le représentant le mieux en vue des idées de S. Jacques, de l'auteur de l'Apocalypse et de S. Luc; il ne s'inspire pas que d'elles, mais, foncièrement, il pense, et souvent il parle, selon leur esprit.
Il ne faut donc pas voir en lui « le type de ces novateurs hardis », qui, après avoir enthousiasmé l'Église par l'ardeur qu'ils mettent à attaquer ses ennemis, finissent par la gêner, et la scandaliser '. Il est un continuateur, un réactionnaire par rapport à l'Église de son temps; je ne sais pas si le succès certain que ses ouvrages d'apologétique et de polémique contre les hérétiques eurent en elle, au moins au iv« siècle, alla jusqu'à l'enthousiasme, mais je ne crains pas d'affirmer que le De Corona militis, le De pudicitia et le De monogamia, maintes parties des autres traités, excitèrent dès l'abord de sages défiances parmi les évêques, et finalement les scandalisèrent.
Le caractère de Tertullien le portait à la violence, à l'exagération, aux excès de sentiment et de parole; ses sympathies l'entraînaient naturellement vers les intransigeants et les exaltés. Veut-on voir à quel point il est proche de Tatien ? Il suffit de rappeler quelques phrases du discours que l'auteur de l'Adversus Graecos met dans la bouche du chrétien parfait ' : « Je n'ai point le désir de régner, non plus que celui de m'enrichir; je n'envie pas le pou-
1. Courdaveaux, Tertullien, ap. Rev. de Vliist. des relig., t. XXIII, p. i; Tertullien serait « le Lamennais dn iir siècle ».
2. Tertullien connaît Tatien ; il cite son nom deux fois : De prcscr. liacr., b2 et Dejejiin., i5, non pas, il est vrai, pour s'appuyer sur lui, mais pour le déclarer hérétique ; sans avoir peut-être subi son influence, il prolonge son esprit.
voir; je déteste la débauche; je ne vais point courir les mers dans un esprit de lucre insatiable ; je ne combats pas pour remporter une couronne ; je suis délivré de la manie de la gloire; je méprise la mort ; je sais m'élever au dessus de toutes les maladies ; le chagrin n'a pas prise sur mon âme. Suis-je esclave ? Je sais supporter la servitude. Suis-je libre? Je ne tire pas vanité de ma naissance. Je sais que le soleil luit le même pour tous les hommes et que la mort frappe aussi bien les heureux de ce monde que les misérables. Les honneurs et le crédit qui entourent le riche ne font point qu'il ait tout ce qu'il souhaite et qu'il soit sans besoins ; mais le pauvre, mais l'homme mesuré dans ses désirs (ô (jLETpîwxaToç), les bornant à ce qui lui importe, obtient aisément satisfaction '. » Tertullien pourrait être tenté d'ajouter quelques traits à ce tableau chrétien, mais n'en approuverait-il pas l'ensemble et tous les détails? Ne serait-il pas aisé de reconstituer l'un en empruntant les autres à ses propres ouvrages ? Sur toutes les questions primordiales, nous avons découvert sans peine que Tertullien se rattache à une tradition antérieure; il n'en est pour ainsi dire pas où sa doctrine marque un point de départ. C'est seulement par l'expression dont il revêt ses idées qu'il est original, par le pittoresque de ses images, la hardiesse brutale de ses épithètes, par son style enfin et aussi par ses manières d'écrivain. Pédagogue subtil et hargneux dans ses ouvrages de théologie, assaillant habile et redoutable plus que défenseur patient dans ses ouvrages d'apologétique, directeur de conscience rogue et sans nuances dans ses traités d'édification ou de morale chrétienne, il est incontestablement singulier dans son génie. C'est de cette originalité là, toute de caractère et de forme, que sortent ses aperçus nouveaux sur les questions politiques, sociales et pratiques. Ils ne portent d'ailleurs que sur des détails ; ce sont des déductions ingénieuses de principes et d'idées dès longtemps connus, des idées de raisonnement pour ainsi dire, qui procèdent de sa rhétorique ou de sa logique de sophiste, idées de circonstances et d'à propos et qui parfois se contredisent. De fait, si le compte de ces idées propres à Tertullien, je veux dire des aperçus réellement féconds et originaux qu'il a trouvés, serait vite fait, en revanche, la liste de ses expressions heureuses serait fort longue ^ autant que celle de ses développements bien personnels, de ses discussions, tantôt déliées et pénétrantes, tantôt fortes et profondes. C'est donc là, assurément, un homme de talent, une façon de génie oratoire à la fois fruste, raffiné et captivant ; ce n'est