I. Conc. Gang'-., can. XXI, ap. Mansi, II, p. i3o2 et s
estimons utile aussi à la communauté rassemblée des fidèles qui se tient dans l'église et nous louons les insignes largesses des frères, qui, conformément aux traditions, se répandent sur les pauvres par l'intermédiaire de l'Église. Et pour tout dire en un mot, ce sont les prescriptions que nous ont transmises les Saintes Ecritures et les traditions apostoliques que nous désirons voir suivre dans l'Eglise. » A lire rapidement cette déclaration, il ne semble pas que Tertullien en soit heurté; en réalité, il n'est presque pas un mot de la profession de foi qu'elle exprime qui ne le contredise. Elle est, par excellence, un document ecclésiastique, qui dit beaucoup, mais suppose plus encore; elle rend à la perfection, et à l'Écriture intangible un hommage convenable, mais elle insiste sur le mérite qu'il y a à faire comme tout le monde, à se laisser guider par la tradition, c'est-à-dire par l'interprétation de l'Écriture, que l'Église à si bien fondée, qu'elle finira par supplanter complètement le texte dans l'esprit de beaucoup de chrétiens. Elle est la condamnation de l'excès, de l'orgueil dans le mérite et elle enferme au couvent, d'une louange discrète, les fidèles qui veulent se singulariser par trop de vertu ; il faut admirer leur exemple toujours ; il n'est plus nécessaire de le suivre. C'est tout pénétrés de l'esprit de S. Paul que les Pères du concile de Gangres ont donné à la communauté chrétienne ces instructions qui résument toutes les autres; mais c'est aussi très conscients des nécessités qui s'imposent au fidèle sur la terre, quand il n'est pas plus qu'un homme; leur canon est du S. Paul mis au point pour les frères du iv« siècle. Tertullien en aurait certes pu approuver la lettre, mais il n'en aurait goûté ni le bon sens ni la prudence, car ses opinions étaient orgueilleuses, étant sans pitié, ou du moins sans bienveillance, pour les faibles ; il gardait, en se laissant arracher pour eux quelques concessions, un air chagrin et méprisant qui l'éloignait de la véritable humilité sur laquelle les Pères reviennent ici par trois fois. L'Église ne veut plus en elle de sentiments extrêmes, parce qu'elle veut vivre et durer.
III. — L'exagération dun Tertullien était, en effet, très nuisible à l'Église et à la cause qu'elle soutenait, c'est-à-dire à la paix de ses fidèles et au triomphe de sa foi. Les idées du vieil Africain, c'étaient celles que les magistrats entendaient exprimer au tribunal par les confesseurs et les martyrs, par les irréconciliables. Elles étaient réellement dangereuses pour l'État : puisqu'elles prétendaient éloigner de lui le dévouement de ses sujets et leurs services, elles le condamnaient sans phrases à mort. Cependant, elles étaient pour lui encore plus inquiétantes que dangereuses, car elles étaient encore
plus graves par l'esprit qui les inspirait que par les abstentions qu'elles proclamaient nécessaires. C'est qu'elles tendaient à transformer en espèce de dogmes, au moins entrés strictes prescriptions de discipline religieuse, les négligences dont souffrait déjà l'Etat et le laisser aller trop fréquent parmi ses serviteurs. On conçoit que la voix de Tertullien fût pour lui tout à la fois inquiétante et irritante. Il ne s'exagérait probablement pas la portée des intempérances de langue, mais il lui était difficile d'évaluer précisément pour l'avenir les opinions d'un exalté; on ne sait jamais ce que deviendra une doctrine ou une idée. Il n'est pas probable que, dans son désir d'assurer à ses frères les gloires et les récompenses de l'épreuve suprême, Tertullien ait voulu précipiter les mesures violentes contre eux; mais il l'aurait désiré qu'il n'aurait pas eu besoin de parler autrement qu'il n'a fait. Si légères, si contredites, si peu solides, étaient ses concessions, à s'en tenir même aux déclarations des ouvrages publics, qu'elles ne pouvaient donner une heure d'illusion à un païen attentif, non plus qu'à l'État; en revanche, elles
1 étaient capables de leur inspirer une haine tenace et redoutable, contre tous les chrétiens. Il est permis de douter si V Apologétique pa.r exemple, V Ad nationes ou ï Ad Scapulam ont atteint le résultat en vue duquel ils avaient été écrits. Les fidèles modestes, les humbles, les conciliants, les médiocres, les sages, l'Eglise même, ont eu vraisemblablement plus à perdre qu'à gagner à être déten- |dus par Tertullien.
' Dangereuses et inquiétantes au point de vue politique, ses opinions l'étaient peut-être plus encore au point de vue social, parce qu'il est plus aisé de contraindre des hommes que de briser des idées. Les païens pénètrent sans doute très difficilement l'esprit et le sens véritable de celles de Tertullien. Il leur suffit de considérer ses principes et ses tendances et de conclure selon la logique humaine, au lieu de s'arrêter aux conclusions de la foi ou de la morale chrétiennes, pour avoir l'impression d'un socialisme profondément destructeur; plus de religion, plus de famille, plus de propriété véritable ; les hommes ont des droits égaux, plus de distinctions sociales et, au seuil de l'avenir, le communisme menaçant. Le tout, d'ailleurs, vague, confus, encombré de formules inintelligibles pour les païens et d'autant plus redoutable. Tertullien s'arrête à la morale et à la recherche du salut individuel dans la vie éternelle, il ne s'élève pas jusqu'au socialisme et au rêve d'une regénation de l'humanité. Mais il faut être chrétien pour comprendre cela'; les païens entrevoient seulement qu'il détruit sans recons-
I. Encore l'existence des sectes chrétiennes réellement communistes, comme
truire. Là même où il a raison, là où ses idées pouvaient devenir fécondes humainement, sur la question du travail, par exemple, il choque les préjugés et bouleverse les usages admis. Tout cela n'estil pas susceptible d'accroître l'inquiétude et le malaise, déjà si graves dans la société de la fin du ii^ siècle?
Enfin, au simple point de vue de la vie pratique, Tertullien est, pour un païen, tout à fait déconcertant; ne semble-t-il pas haïr la vie, la comprimer, l'avilir, s'insurger contre la nature ? Et ici l'impression païenne est juste : il hait la chair, ses œuvres et ses joies; il l'écrase du poids de l'esprit dominateur '.
Tout ce qu'il disait, il ne l'avait point inventé, il le répétait, mais nul encore n'avait trouvé pour l'exprimer des accents aussi vigoureux, des mots aussi ardents, une aussi sauvage éloquence ; nul surtout ne l'avait encore dit en latin. C'étaient là bien des raisons pour qu'il fût lu, alors que d'autres ne l'avaient pas été. Il nous est impossible de savoir si tous ses ouvrages furent bien connus des païens, mais il suffisait que ceux qu'il leur destinait le fussent, pour qu'il leur donnât l'impression de poser le christianisme en ennemi irréconciliable de l'Empire, de la société et de la vie romaines.
Comment se fait-il donc alors qu'il soit mort si âgé et, vraisemblablement, sans avoir été inquiété durant sa vie? Ne devait-il pas attirer, avant tous ses frères, la dangereuse attention des persécuteurs ? J'avoue que c'est là une difficulté que je n'ai pu lever complètement et que je ne suis pas même sûr d'avoir atténuée. La perplexité dans laquelle elle me laisse est accrue parce que nous savons d'Origène, qui, après une vie consacrée toute à défendre et à propager la foi très ouvertement, mourut, âgé de près de soixantedix ans, dans les derniers temps du règne de Dèce ^ non pas certes sans avoir été inquiété, mais sans avoir été soumis à l'épreuve suprême \ Or, il s'était compromis de la manière la plus patente durant la persécution soulevée à Alexandrie sous Sévère ''. Il avait osé reprendre l'instruction des catéchumènes, abandonnée par Clément d'Alexandrie, et si quelques particuliers, irrités de son succès, l'avaient sérieusement menacé, l'autorité romaine l'avait laissé tranquille. Pourquoi en fût-il ainsi pour Tertullien et pour Origène, alors qu'avant eux, et de leur temps
celle des Carpocratiens, rend-elle un malentendu possible mcme pour un chrétien.
1. De resta-, cani., 7 : Caro ministra et famula animae; De bapt., 4 : Caro famulatur, spiritus dominalur.