‹ TertullienChapitre 550 sur 561 · Eus., H. E., VI · texte numérisé non relu

Eus., H. E., VI

même, de notables clercs et un grand nombre d'obscurs chrétiens furent soumis à de rudes tribulations et parfois périrent dans les supplices? Est-ce seulement parce qu'il ne se produisit contre eux aucune plainte officielle ' ? Il est bien invraisemblable qu'une telle plainte n'ait pas été formulée, invraisemblable même qu'elle ne l'ait pas été plusieurs fois, que, par exemple, les ennemis d'Origène, qu'Rusèbe nous peint si acharnés à sa perte, n'aient pas eu recours à ce moyen légal, et, en l'espèce, certain, de se défaire de lui; que même, en définitive, il ne se soit trouvé personne à Carthage pour attaquer en justice un homme comme Tertullien, qui faisait la partie si belle à l'accusation. L'état d'esprit païen que nous peint V Apologétique ou ÏAd Scapiilam rend une telle volonté de tolérance inadmissible. Est-il plus croyable que les autorités publiques aient hésité à prendre d'elles-mêmes leurs sûretés vis-à-vis d'un Tertullien ou d'un Origène, qu'elles se soient strictement enfermées dans les formes légales, alors que ces deux chrétiens pouvaient tomber sous le coup d'une accusation de majesté, laquelle avait pour effet de suspendre la procédure normale, de donner au juge des pouvoirs discrétionnaires ?

Je ne vois alors que quatre hypothèses possibles : Ou les ouvrages de Tertullien n'ont pas été connus du tout des païens ; l'Apologétique, VAd Scapulam, VAd Jiationes, seraient alors des exercices de rhétorique chrétienne, plus ou moins destinés à affermir les frères dans la foi, en leur prouvant qu'ils sont injustement I inquiétés ; en tous cas, enfermés dans l'Église. — Ou ils sont demeurés anonymes. — Ou il y a quelque raison particulière qui explique cette invraisemblable tolérance des païens. — Ou l'état d'esprit de ces derniers à l'endroit des chrétiens n'est pas tel que j le laisse supposer Tertullien.

L Est-il possible que les œuvres de notre auteur n'aient pas été connues du tout? Personne d'entre les contemporains païens ne les cite ; cela est certain, mais citent-ils davantage les autres écrits chrétiens? Avons nous toutes les productions de la pensée païenne de ce temps? Il ne faudrait point que l'estime dans laquelle nous tenons les ouvrages de Tertullien nous donnât des illusions sur la place qu'ils ont pu occuper dans la production littéraire de leur temps. Aux yeux des païens instruits, ils étaient certainement hors de la véritable littérature, c'étaient des opuscules de circonstance, quelque chose d'analogue aux écrits des pamphlétaires réfugiés en Hollande sous Louis XIV. Si ces derniers n'avaient été imprimés

I. C'est ainsi qu'Aube, Hist. des peis., I. p. 34?, explique la longue tranquillité de Saint Justin.

en leur temps, nous en aurions perdu sans doute jusqu'au souvenir. Ce sont les chrétiens qui ont sauvé les œuvres de Tertullien parce qu'il les ont jugées chrétiennement intéressantes ; mais il se peut très bien que les païens de son temps les aient lus, y aient même répondu, sans que nous ayons à nous étonner d'avoir perdu toute cette littérature de combat, éphémère comme la bataille elle-même. Qu'avons nous d'ailleurs conservé de cette fin du second siècle et de ce début du troisième ? Presque rien, en dehors des écrivains chrétiens et des jurisconsultes. Je ne m'étonne nullement, pour ma part, que Dion Cassius ou Hérodien n'aient point cité Tertullien : leurs préoccupations ne vont pas à ces polémiques. Il n'y a donc aucune conclusion négative à tirer du silence des contemporains païens. D'autre part, nous avons assez souvent remarqué la différence de ton qui sépare les ouvrages publics de notre auteur, c'est-à-dire ceux qu'il destinait aux païens, des autres, les secrets, qui, dans sa censée, ne devaient pas sortir de l'Église. Enfin, il dit formellement |ians V Apologétique et VAd Scapulam qu'il les envoie comme des ilettres, parce que cette voie est la seule qui reste ouverte à un lavocat des chrétiens '. Toutes ces nuances et ces précisions ne ■seraient-elles que le raffinement d'un habile rhéteur? Il est malaisé de démontrer que c'est impossible; mais il est permis d'affirmer que c'est peu probable.

•'• Mais ces ouvrages publics ne seraient-ils pas anonymes? N'auraient-ils pas été simplement envoyés à leurs destinataires au nom des chrétiens? Ils ne portent point le nom de Tertullien ; mais il se peut que les formules d'envoi, qui ne présentaient en elles-mêmes aucun intérêt pour les chrétiens, aient disparu des copies postérieures ; de ce qu'elles n'existent plus, nous ne pouvons conclure qu'elles n'ont jamais existé. Au reste, l'anonymat de V Apologétique ou de VAd Scapulam était très facile à percer, et j'imagine difficilement Scapula mettant au panier la lettre qu'il recevait sans chercher à savoir de qui elle lui venait. Je soutiendrais volontiers que Tertullien ne fût pas mort si vieux, s'il eût pu être convaincu d'écrire des libelles anonymes. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'il était connu à Carthage — le De pallio suffirait à en faire la preuve — et qu'un homme de son caractère ne saurait rester dans l'ombre. En dernière analyse, ce qui pourrait subsister de l'hypothèse de l'anonymat tombe devant le cas d'Origène, lequel parlait dans le didascaleion d'Alexandrie, au vu et au su de tout le monde.

Faudrait-il supposer alors que Tertullien et Origène furent protégés par des amis puissants, ou simplement par la considération

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