I. ApoL, I ; Ad Scaf., i
publique. Pour Origènc, ce n"cst pas tout à fait impossible, si, comme l'affirme Eusèbe, il entretenait des relations avec les philosophes du dehors; mais nous n'avons aucun indice que Tertullien ait fait de même ; nous avons, au contraire, plusieurs raisons d'affirmer qu'il ne l'a pas fait. D'ailleurs, des protections de ce genre sont suffisantes un moment, dans une circonstance particulière, elles ne sont pas efficaces pour toute une vie, en face de magistrats différents et d'un gouvernement central normalement rude. Quel est le gouverneur qui aurait couvert Tertullien, s'il avait pu craindre qu'une accusation de majesté ne parvînt aux oreilles de l'Empereur? La tolérance qui l'a, semble-t-il, constamment protégé ne pourrait donc s'expliquer que si elle se rattachait à un principe impersonnel. Peut-être n'est-il pas impossible d'en saisir un dans les écrits publics de notre auteur. Nous lisons dans VAd Scapulam : « Nous qui déplorons votre ignorance et qui gémissons sur Terreur des (hommes, et prévoyons ce qui doit arriver, et en voyons chaque jour les signes instants, il est nécessaire que nous recourions du Imoins au moyen détourné que j'emploie (c'est-à-dire une lettre) ipour vous exposer les vérités que vous ne voulez pas entendre mibliquement \ « D'autre part, nous trouvons dans V Apologétique : J« Si enfin tout autre voie est fermée à notre défense, qu'il soit permis du moins à la vérité de parvenir à vos oreilles par la voie cachée d'une lettre secrète \ « Enfin, un peu plus loin, dans le même ouvrage, Tertullien affirme que les païens laissent les philosophes aboyer contre le prince et il leur reproche d'être beaucoup m.oins endurants à l'égard des chrétiens ^ Ne serait-on pas tenté de conclure de ces divers textes que le gouvernement romain admettait toutes les opinions, à condition qu'elles se donnassent comme spéculations philosophiques ou qu'elles lui fussent présentées sous forme de pétitions discrètes? Il redoutait avant tout le désordre; il n'avait guère à craindre qu'un tumulte fût excité par les déclamations de l'école, ou des subtilités de métaphysique qui n'atteignaient pas le peuple et il demeurait seul juge de la suite qu'il convenait de donner à une pétition. Quand Tertullien paraît insister, par la juxtaposition des deux mots occulta et tacitarum {ApoL, i), qui ont leur pendant dans le palam de ÏAd Scapulam, sur le caractère discret de son plaidoyer, je ne pense pas que ce soit sans intention. Il prend alors vis-à-vis des pouvoirs publics la
1. Ad Scap., I : Necesse est vel hoc modo erumpere ad proponenda vobis ea quae palam non vultis audire.
2. ApoL, I : liceat veritati vel occulta via tacitarum literarum ad aures vestras pervenire.
3. ApoL, 46 : plcrique etiam in principes latrant sustinentibus vobis.
position d'un pétitionnaire régulier, dont la supplique est ou n'est pas prise en considération, mais qui n'est pas punissable de l'avoir envoyée. Cette hypothèse acceptée, VAd nationes se présenterait comme une sorte de manifeste philosophique; il n'est pas impossible d'y découvrir quelque intention de ce genre ' et un esprit de modération plus grand que dans V Apologétique même. Si on admet cette explication, qui peut valoir également pour Origène, il faut nécessairement admettre aussi que les autres ouvrages de Tertullien sont demeurés dans l'Église et n'ont pas attiré l'attention des païens en place. Or, si cette supposition ne soulève pas de difficulté réelle pour ce qui est des ouvrages de polémique chrétienne, ou de dogmatique, les païens se souciant peu sans doute de Marcion, d'Hermogène ou de Praxéas, il n'en va pas de même pour le De idolatria, par exemple, et surtout pour le De Corona militis. Ce dernier touchait à une question qui préoccupait certainement l'État et qui était, dirions nous, tout à fait d'actualité ' ; elle venait d'être renouvelée à Carthage par un incident qui avait fait scandale ; comment croire que le violent manifeste de Tertullien, désapprouvé probablement par les orthodoxes, n'ait pas frappé les païens eux-mêmes, n'ait pas ému la police ?
Je ne vois plus qu'une explication possible : Tertullien a calomnié les païens ses contemporains; il nous les représente, dans ses écrits apologétiques, comme si régulièrement acharnés contre les chrétiens que nous en oublions qu'ailleurs il suppose entre ces irréconciliables des rapports beaucoup plus humains; l'impression qu'il nous donne n'est pas la vraie, elle est surtout confuse, en ce sens qu'elle prête des sentiments analogues à tous les païens à l'égard de tous les chrétiens. Or, il se peut que le peuple ait eu, sous l'influence de quelque fléau public, qui donnait brusquement corps aux calomnies répandues contre les fidèles, de violents mouvements de colère contre eux ; il se peut que les autorités publiques n'aient pas pu ou n'aient pas voulu en modérer les effets et y aient, au contraire prêté les mains ^; mais il ne s'en suit pas qu'il y a eu, dans l'Empire, dès le début du iii^ siècle, unanimité de haine contre le christianisme et parmi les gouvernants et parmi les païens ordinaires. C'est le contraire qui est certain : le gouvernement, à l'époque de Tertullien, n'avait pas encore compris le péril chrétien; il ne s'était pas encore arrêté à des mesures d'ensemble et il n'avait jamais fait que tolérer les mesures locales imposées, pour ainsi