De cor., i
3. Tel paraît bien être, par exemple, le cas de Scapula : Ad Scap., 3.
Conclusion bSc)
dire, par des causes étrangères à sa volonté spontanée. Les persécutions, qui enavaient pu résulter, avaient rarement atteint des fidèles comme Tertullien, d'abord parce que c'était à des hommes du peuple chrétien qu'allait la colère du peuple païen, ensuite parce que les magistrats frappaient encore plus volontiers sur les hiimiliores, dont le supplice ne tirait pas à conséquence, que sur les honestiores estimés; et qu'ils considéraient surtout les chrétiens comme une factio de petites gens. Il faudrait donc voir, dans l'impunité dont jouirent si longtemps Tertullien et Origène, la vivante preuve de l'inintelligence de l'Empire et de la société païenne en face du christianisme.
Je crois, en définitive, n'être pas trop loin de la vérité en concluant que Tertullien n'a pas été poursuivi parce qu'avant de passer au christianisme il était avantageusement connu à Carthage, dans la haute société, qu'il demeura inconnu de la populace qui saccageait les cimetières chrétiens, qu'il passa, aux yeux des magistrats, pour une sorte de philosophe excentrique et d'avocat officiel d'une secte encore bien plus méprisée et plus dédaignée que redoutée. Ce fut seulement après qu'il se fût tu que le danger des doctrines qu'il avait soutenues apparut tout entier et que l'Empire, comme la société civile, purent avoir l'impressionnette de la nécessité d'une réaction.
Cette impression, les persécutions prouvent qu'ils l'eurent, quelle que soit la part qui revienne à Tertullien dans sa formation, et qu'ils l'eurent surtout au in« siècle; pourquoi donc se modifiât-elle? Pourquoi la grande crise de la fin du iii^ siècle et du début du iv= aboutit-elle à l'édit de Milan et au triomphe? C'est parce que les idées de Tertullien — j'entends la tradition qu'il représente — ont réellement très peu pénétré dans la masse des fidèles. La vie chrétienne de Tertullien se passa à lutter contre l'esprit de concession; il n'en triompha ni avant ni après sa mort. Ce n'est pas que ses sentiments aient tous disparu aveclui ; nous en avons retrouvé quelques-uns dans le christianisme jusqu'à l'heure de son absorption par l'Église, et dans l'Église même; mais ceux qui les soutiennent encore ne gardent plus guère d'illusion sur leur valeur pratique ; ils les repoussent parmi ces desiderata irréalisables où les prédicateurs vont chercher les thèmes et les appuis de leurs sermons; le De idolatria, le De piidicitia, rédigés pour être des guides du chrétien dans la vie, sont devenus tout au plus des livres d'édification.
En réalité, les idées de Tertullien étaient inintelligibles pour les médiocres, dont l'énorme majorité fit l'Église, plus encore que ne la firent les sages. Nous avons souvent une idée fausse des véri-
5gO CONCLUSION
tables rapports qui s'établirent, peut-être dès le i^^' siècle, et se développèrent surtout au ni«, entre chrétiens et païens. Nous imaginons volontiers fidèles et infidèles conime deux sociétés, presque deux peuples, en présence et séparés par un très large fossé; ce n'est point dans cette relation qu'ils étaient. Entre un vrai païen et un vrai chrétien, il demeurait certes une distinction absolue; mais de l'un à l'autre il y avait de nombreux intermédiaires, dont l'existence ne saurait nous surprendre, après ce que nous avons vu de l'esprit religieux du iii^ siècle et du syncrétisme qui le caractérise. Nous avons la preuve que si Alexandre Sévère est un type original par quelque côté, son état d'esprit ne lui est cependant pas particulier. On a trouvé, auprès d'une des portes de Rome, une inscription très suggestive : elle porte la formule ordinaire d'invocation aux dieux mânes (D.M.), mais elle invite \efossor, qui serait tenté de violer la tombe qu'elle protège, à ne pas oublier qu'il est sous l'œil du « Dieu grand ' ». C'est là, vraisemblablement, un texte du m* siècle et il est l'œuvre d'un homme qui est sur les confins du christianisme et du paganisme, comme, au i^'" siècle, il s'en trouvait à mi-chemin entre le paganisme et le judaïsme. Il suffit de regarder d'un peu près les auteurs chrétiens du iii« siècle pour découvrir des traces de ces demi-croyants. D'aucuns viennent à l'Église simplement parce qu'ils sont pauvres et qu'ils ont entendu dire que ceux qui sont consacrés au Christ ne laissent pas manquer leurs frères des choses nécessaires ; d'autres y viennent pour voir et pour savoir, poussés par cette curiosité qui menait jadis Apulée de mystères en mystères et, n'ayant pas cru, y restent tout de même à moitié. Les uns et les autres sont déjà des intermédiaires entre les doctrines extrêmes dont ils gardent en eux quelques bribes et ils préparent les accommodements futurs; mais, au moins, ne sont-ils tolérés dans l'Eglise que parce qu'ils cachent leurs véritables sentiments '. D'autres y ont une petite place, ou s'y font une réputation honorable, qui ne sont pas cependant d'excellents chrétiens. C'est Origène qui nous permet de les deviner. Lui, qui est si sévère pour lui-même, exprime très nettement cette idée qu'il faut proportionner le christianisme aux forces de chacun, que les Apôtres l'ont fait et que l'Église suit leur exemple ^; il y a des degrés parmi les fidèles, depuis les docteurs jusqu'à ceux qui se contentent de ce qu'on nomme métaphoriquement « la doctrine du lait ' ». Sans
1. Fossor, vide ne fodias. Deus maL;nus oculum habct : vide cl tu hlios habes. Cité par M. Lafaye dans un Bulletin de la relig. rom., ap. Rey. de ihist. des relig., XVIII, pp. 82 et s.