Duchesne, Le concile d'Elvire
quand les classes actives sont pénétrées par la foi nouvelle; ainsi s'explique encore que le gouvernement, que la société, que la vie de l'Empire, aient subi si peu de changements apparents du fait de cette transformation. Des idées très profondément chrétiennes s'altérèrent ou se perdirent alors; je crois même que la communauté chrétienne, oublia le vrai sens du christianisme; a fortiori les opinions les plus chères à Tertullien durent-elles disparaître. Je ne veux pas parler de ses doctrines sur le service de l'État, sur les principes sociaux, sur la morale sociale et sur la conduite de la vie courante, c'est trop clair, elles n'étaient pas viables; je songe à quelques autres qui pouvaient durer, par exemple sa tendance à l'individualisme. Il n'avait jamais eu en vue que l'individu, le salut individuel étant le seul sujet capable de l'intéresser dans l'homme; or, le triomphe de l'Église fut celui d'une personne collective qui enferme en elle les Prophètes inspirés de Dieu, son Verbe incarné en Jésus, les Apôtres et tous ceux qui détiennent leur tradition '. Que sont « les trois laïques », dont Tertullien veut faire l'Église, à côté de ce majestueux assemblage? Il faut dorénavant que l'individu se perde en lui ou verse dans l'hérésie. Il n'est plus qu'un chrétien qui puisse pratiquement lui échapper, c'est le solitaire qui vit loin des hommes et loin des prêtres. En définitive, c'est le christianisme assoupli, discipliné par l'Église que l'Empire a adopté ; mieux, c'est l'Église et non le christianisme. La doctrine qui triomphe avec elle au iv'' siècle, c'est celle de S. Paul, mais pâlie, affaiblie par d'inquiétantes concessions '; l'autre, celle de S. Jacques, de Tatien et de Tertullien, elle est définitivement morte dans le siècle.
IV. — Au point de vue de l'histoire de l'adoption du christianisme par l'Empire et de son adaptation aux nécessités et à l'esprit du siècle, l'époque où vécut Tertullien et son œuvre sont particulièrement intéressantes. L'époque est une période d'incertitude et d'hésitation, où les idées se heurtent d'nne manière brutale et en apparence confuse : les contradictions et les tendances les plus diverses se peuvent rencontrer chez le même homme, surtout s'il n'est point doué d'une personnalité très marquée; tel est, par exemple, le cas de Clément d'Alexandrie. Toutefois, il ressort assez clairement des querelles et des conflits qui sont soulevés en ce temps, non seulement dans le christianisme, si nous entendons enfermer dans cette expression toutes les sectes qui se disaient alors chrétiennes, mais même dans l'Église orthodoxe, deux opi-