‹ TertullienChapitre 59 sur 561 · Const. apost., VII · texte numérisé non relu

Const. apost., VII

4. Les Constitutions apostoliques sont une compilation parfois très intéressante, mais d'un usage dillicile et dangereux, à cause des difficultés insurmontables qu'on rencontre à dater ses diverses parties. Il est à peu près démontré

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Il se produit bien, chez certains auteurs chrétiens, des opinions qui apportent quelques restrictions aux idées de Tertullien sur le fondement divin de la puissance impériale; mais, en réalité, elles ne portent que sur le caractère humain de cette puissance; je veux dire que certains chrétiens, tout en admettant que l'autorité impériale est d'origine divine, considèrent qu'elle est exercée par des hommes et participe en quelque chose de la faiblesse humaine, qu'elle peut, par conséquent, être critiquée sous ce point de vue. C'est ainsi qu'il convient d'expliquer quelques phrases, au premier abord surprenantes, et que nous rencontrons particulièrement chez Minucius Félix ' et Origène ' ; le principe général de la délégation divine du pouvoir ne saurait être atteint par elles. J'en trouve la preuve dans quelques mots que prononce Denys d'Alexandrie, élève et ami d'Origène : il est interrogé — sous Valérien — par le gouverneur Émilien, qui lui demande d'adorer les dieux protecteurs de l'Empire et de renoncer à ce qui est contraire à la nature ^ ; il répond que tous les hommes n'ont pas les mêmes dieux, que les chrétiens n'adorent que le Dieu unique, auteur de l'univers, qui a donné l'Empire aux deux Augustes, Valérien et Gailien, très aimés de Dieu '' . Il faut vraiment qu'un homme soit très

aujourd'hui que les liidt livres que comporte cet ouvrage sont de la même main, mais que cette main est celle d'un plagiaire, qui aurait combiné et arrangé divers traités antiques, tels que la Didaché des dott^e apôtres, peut-être du 1" siècle ; la Didascalie des doii^e apôtres, peut-être de la première moitié du iii<^ siècle; la Constitution apostolique égyptienne, peut-être de la fin du ii° siècle. Il semble également établi que le début du Liv. VII (chap. i à 32) est sorti de la Didaché, c'est-à-dire de la plus ancienne des sources que la critique moderne a retrouvées sous le démarquage du faussaire. Le texte cité dans la note précédente ne se trouve cependant pas dans la Didaché, mais il est absolument apostolique d'esprit. Sur les Const. apost., leur âge, leurs sources, etc., voir particulièrement Funk, Die apostolischen Konstitutionen, Rottenburg, 1891; il s'écarte un peu des opinions généralement admises, qu'on trouvera résumées dans Batiffol, L. G., p. 199 et dans Harnack, G. A. C. L., I, pp. 542 et 777; II, p. 428.

1. Min. Félix, Octav., 3y : La puissance humaine est somnio similis, antequam tenetur elabitur. Rex es : at tam times quam timeris, et quamiibet sis multo comitatu stipatus et ad periculum tamen solus es... Fascibus et purpuris gloriaris; vanus error hominis et inanis cultus dignitatis fulgere purpura; mente sordescere.

2. Orig. C. Celse, VII, 65, déclare qu'il y aurait beaucoup à dire sur l'origine de la puissance des princes, car il s'en trouve qui font de leur pouvoir un instrument de cruauté et de volupté ; mais ce n'est pas le moment de traiter la question et, renvoyant à Rom., XIII, 12, il ajoute que les chrétiens ne vont pas provoquer les puissances pour le plaisir d'attirer sur eux l'orage, qu'ils les respectent au contraire beaucoup.

3. Ap. Eus., H. E., VII, 11,7: èr.iloiMis^iii ts tôIv irapà «ûaiv.

4. Den. d'Alex., ap. Eus., H. E., VII, 11, 8 : 'Hiaeïî toivjv tôv ëvx 6cÔv, tôv STiixio'jpyôv -cûv à-iïâvTwv, xàv %y.l xry '^(xaileiw svyjtptaavra toî; eeotptXeciToiTOiî Oùa>>epiavÔ) nal Taî^Xievû ffsêaaxoïî

aimé de Dieu (OsocptXéuTaToc) pour recevoir de lui une telle autorité : quand il tombe, c'est qu'il perd la faveur divine. Il est certes étrange de voir ce titre de très aimé de Dieu, fréquemment employé plus tard ' pour parler des hommes qui exercent une fonction sacrée, tels que l'Empereur chrétien ou les évêques, s'appliquer ici à l'Empereur païen ; c'est que la fonction qu'il a demeure divine, quel que soit celui qui en est chargé.

Au reste, si divine qu'elle fût, les chrétiens n'admirent jamais qu'elle conférât en toutes choses à l'Empereur une autorité absolue \ A Celse, prétendant que tout ce qui est sur la terre appartient au prince et que les hommes qui sont ses sujets ne jouissent que par sa grâce des biens d'ici-bas, Origène répond : « Eh bien, nous, nous disons que tout ce qui est sur la terre ne lui a point été entièrement donné et que, si nous jouissons de quelque chose dans cette vie, nous n'en jouissons pas par lui. Si, en effet, quelque chose de juste ou de bon nous arrive, c'est à Dieu et à sa providence qu'il nous faut le rapporter ^ » Ce n'est pas de l'Empereur que nous vient le pain qui fortifie, le vin qui réjouit et l'huile qui parfume. C'est cette distinction entre Dieu et son lieutenant temporel qui permet seule aux chrétiens de ne pas obéir aveuglément aux ordres du souverain : celui-ci n'est pas dépositaire de toutes les volontés divines; il en est de capitales qu'il ignore et que Dieu fait connaître aux chrétiens directement. Les Actes des martyrs nous permettent de nous rendre un compte exact de cette idée chère aux premiers fidèles et de ses applications pratiques. La répétition des formules qui s'y rapportent est si fréquente que, certainement, nous nous trouvons en présence d'une de ces questions sur lesquelles les futurs martyrs étaient exercés d'avance à faire des réponses uniformes \ « Je sais que l'Empereur est mon maître, dit Speratus, mais j'adore aussi mon maître le roi des rois, maître de tous les hommes. » « Nous rendons à César les honneurs qui lui sont dus en tant que César, dit Donata, mais.. . nous offrons aussi à notre Dieu ses honneurs et nos prières \ » C'est en

1. Basile, Epist., I, 34; II, 62; Grég. Naz., Epist., 19; ap. P. G. de Migne.

2. Min. Félix, Octav., Sy : Quam pulchrum spectaculum Dco quuin Christia-

nus libertatem suam adversus reges et principes erigit, soli Deo, cuius est

cedit !

3. Orig. C. Celse, VIII, 67. Aixaîw; yàp xaixa)>wî Xa!J.6ivovTe;, ir.à xoû Geoû xai •cf,î zpovoîa; aÔTOû XajiSjîvoiAcV.

4. Sur ce point, voir Le Blant Actes des mart., p. 93 et son mémoire : La préparation au martyre.

5. SS. Mart. scillit. acta procons., I. (Ruinart) : Speratus dixit :"Ego imperatoris mundi gcnium ncscio; sed cœlcsli Deo mco servie, qucm nuUus hominum vidit nec videre potest. Ego enim ncc furatus sum aliquando; sed quocumque emam, tributum do, quoniam cognosco eum Dominum meum; sed adoro

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ces termes que s'expriment deux martyrs d'Afrique, deux contemporains de Tertullien ', et tous ceux qui les ont suivis dans la même voie parlent comme eux : il faut sans doute obéir à l'Empereur et prier pour lui, mais, quand il y a conflit entre lui et Dieu, mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes ''.

Il est extrêmement rare de rencontrer l'expression d'autres sentiments. Je veux pourtant signaler quelques exceptions ; mais, avant que de les accepter, il convient de faire deux réserves. D'abord les mots vifs qu'elles comportent, échappent à la bête humaine dans l'exaspération de la douleur; en second lieu, elles se rapportent toutes à la dernière grande crise de l'Eglise; elles sont de la veille du triomphe et rien ne nous prouve qu'elles n'ont pas été retouchées au lendemain, conformément aux habitudes de langage que les chrétiens prirent vis-à-vis des persécuteurs dès qu'ils furent victorieux ^ Un martyr cilicien s'écrie : « J'ai maudit et je maudis encore les puissances et ces buveurs de sang qui ont bouleversé le siècle; que Dieu, de son bras puissant les abatte, les écrase et les perde, afin qu'ils comprennent ce qu'ils font contre ses serviteurs '' ! » Une femme condamnée à la prostitution ne peut

Dominum meum Regem regum, et omnium gentium Dominum. — d", III : Tum Donata dixit : Honorem quidem Caesari tanquam Caesari; Deo autem nostro honorem et orationem offerimus.

1 . Sur les martyrs Scillitains, voir particulièrement Aube, Etude sur un nouveau texte des Actes des mart. ScilL, Paris, 1881. Du même : Les chrét. dans l'Emp. rom., p. 2o3 et n. i ; Neumann, Der rôm. St., p. 284 ; Harnack, G. A. CL., I, p. 817 et II, p. 3i6; il soutient la date 180 contre Aube, qui tient pour 200; Usener, Acta mart. Scyllit., Bonn, 1881.

2. Denys d'Alex., ap. Eus. H. E., VII, 1 1, 5 et 8. — Achatius [Acta S. Achat., I, ap. Ruinart) affirme l'attachement des chrétiens à l'Empereur, en termes qui ne sont pas sans analogie avec ceux qu'emploie Tertullien : Assidua enim nobis est pro eo ac jugis oratio, ut prolixum aevum in hac luce conficiat, ac justa populos potestate moderetur : et pacatum maxime imperii sui tempus accipiat. Deinde pro salute militum et pro statu mundi et orbis. Mais : Quis homini sacra persolvat? — Dans S. Cypriani Acta procons. (ap. Ruinart ou Migne, P. L., III, col. 1497 et s.), Cyprien exprime l'opinion chrétienne courante et répond au juge qui lui conseille de réfléchir : in re tam justa nuUa est consultatio. — Passio S. Pliil. Episc, XI (ap. Ruinart) : Respondit Philippus... Imperatoribus vero per singulos annos parui et, cum justa imperant, parère festino. — Idée analogue dans Acta S. Julii, I (Ruinart). Je ne cite d'ailleurs ces quelques textes que comme exemples, car ils expriment des opinions qui reparaissent très souvent dans les Actes des martyrs.

3. L'auteur du De morte per secut. nous raconte que l'individu qui arrache redit de Nicomédie et est la première victime de la persécution de 3o3, accompagne son acte de railleries à l'égard des Empereurs : il se moque, par exemple» àe. leurs ?,\XTnom?, de Gothiques Q\ à.Q Sarmatiques : De morte pers., i3. Mettez en face de ce texte, pour comprendre le progrès des sentiments chrétiens, la dédicace de la Legatio d'Athénagore ; AÙTOxpâxopst Mâpxo) AùpTi'Xia) 'Avtojv'.vo), xai AouxLo) 'A'jpT,Xiw Ko[xaô3w, 'Ap[J.£V'.a-,totc, SapiJ.ax'.xoï:, tô 3è [léyiatov cpO^oaô'^otç.

4. Acta SS'. Tarachi, Probi,' etc., IX (Ruinart). Andronicus dixit : Ego maledixi et maledico potestates et sanguinibibulos qui saeculum cverterunt, quos

pas non plus se contenir et elle s'élève contre le tyran qui donne le gouvernement de ses provinces à des hommes si cruels '.

Sur cette question de l'obéissance à l'Empereur et des limites qu'elle comporte dans la conscience chrétienne, c'est encore un texte des Constitutions apostoliques qui nous permet de préciser la tradition : « Soyez soumis aux Empereurs et aux puissances dans les choses qui plaisent à Dieu, car ils sont les ministres de Dieu et ils châtient les impurs; ne leur refusez pas la crainte que vous leur devez, ni aucun impôt, aucune contribution, aucun hommage, aucune collecte, aucun cens. C'est, en effet, l'ordre de Dieu que de ne rien devoir à personne, si ce n'est l'affection que le Christ a établie sur la terre au nom de Dieu \ » C'est, en somme, à cette formule qu'il convient de s'arrêter, car elle donne l'opinion moyenne. Je croirais même volontiers que, dans la pratique, les chrétiens ordinaires ne se faisaient pas prier pour dépasser un peu les bornes que leur fixaient ces prescriptions restrictives : la suite de cette étude nous montrera que ces chrétiens-là étaient souvent beaucoup plus mêlés à la vie païenne et même à la vie politique que l'Église ne l'aurait bien voulu. Sans insister davantage pour le moment, il semble qu'un mot de Tatien, que j'ai déjà signalé plus haut '% et quelques phrases d'Origène permettent de saisir cette impression à deux époques différentes : « Il ne faudrait pas, dit Tatien, se faire par anticipation le serviteur de la royauté ou le flatteur des hommes en place; qu'ils attendent donc que les grands viennent à eux! » Origène, lui, pense que la faveur des puissances peut s'acheter trop cher, qu'il ne faut pas la rechercher et que le chrétien doit même lui résister quand elle prétend s'imposer à un tel prix \

Les chrétiens, ainsi que Tertullien le recommande, ont donc maintenu les règles qui avaient été dès l'abord posées par les Apôtres eux-mêmes, pour déterminer leur position à l'égard de l'Empereur. 11 se peut qu'il y ait eu, chez certains d'entre eux, plus de restrictions personnelles que n'en comportaient stricte-

Deus brachio suo alto evertat et conterat et perdat et det super eos iram, ut sciant quid agant in servos Dei. Le môme Andronicus affirme d'ailleurs que les Empereurs sont complètement dans l'erreur en adorant leurs dieux et quci ce faisant, ils sont impies : àjsSoûî'.v oj; èiiol ôoxeï. (Texte grec des mêmes Acta, III, dans Ruinart.)

1. Eus., De Mart. Palest., VII, 5 (sixième année de la persécution de Dioclétien).

2. Const. Apost., IV, i3. Ce livre appartient à la partie de la compilation vraisemblablement imitée delà Didascalie des apôtres (iir siècle?). Remarquons en passant que l'auteur insiste sur l'impôt, mais n'insiste que sur lui.

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