‹ TertullienChapitre 60 sur 561 · Orig., C. Celse,\lU · texte numérisé non relu

Orig., C. Celse,\lU

ment les exigences de la foi, et qu'il se soit parfois élevé de leurs rangs des protestations, non seulement contre les abus du pouvoir, mais même contre la personne et l'autorité des Empereurs persécuteurs. Cependant les protestations ne furent sans doute jamais faites de sang-froid et, si nous en jugeons d'après les documents hagiographiques qui nous restent, elles furent très rares, même au milieu des tortures.

Il n'en sera plus de même après Constantin, parce que les chrétiens, ayant connu un Empereur selon leurs vœux, auront désormais plus de peine à ne point lui comparer les autres et il s'en suivra naturellement des distinctions dangereuses entre les personnes impériales. Sous Julien, un chrétien est sommé de sacrifier et le magistrat invoque la mission divine de l'Empereur, en citant la sentence chrétienne : « Le cœur du roi est dans la main de Dieu « ; mais le confesseur lui riposte ; « C'est du cœur du roi connaissant Dieu qu'il est écrit qu'il est dans la main de Dieu et non du cœur d'un tyran qui adore les idoles '. » Ce chrétien n'admettait certainement pas que Julien fût le lieutenant de Dieu sur la terre.

Ce ne fut naturellement pas quand l'Empereur fut chrétien que les fidèles modifièrent leurs idées sur l'origine de la puissance impériale et l'honneur qu'on lui devait \ Seulement le problème de l'omnipotence de l'Empereur se posa peut-être plus menaçant qu'autrefois : il était naturel de résister à un païen qui contrariait les ordres du Très-Haut ; mais, devant les ordres d'un chrétien délégué de Dieu, que faire? Obéir aveuglément pouvait mènera l'absorption de l'Eglise par l'Empire. L'épiscopat, dès lors solidement organisé, vit le péril et lui tint tête assez pour maintenir une distinction suffisante entre le spirituel et le temporel. Sans doute, l'Empereur chrétien fut placé sous la sauvegarde directe de la foi

1. Passio S. Theodoreti, II (Ruinart) : Julianus cornes dixit : Vel nunc time Deos, et fac quae ab Imperatore sunt jussa, quia scriptum est tibi : Cor Régis in manu Dei. Tfieodoritus respondit : Cor Régis cognoscentis Deum scriptum est esse in manu Dei, non cor tyranni adorantis idola. Cette passio est douteuse, mais peu nous importe, puisqu'il s'agit seulement pour nous d'établir, par le texte que nous lui empruntons, un sentiment chrétien postérieur au triomphe. Voir de même De morte persec, 22 et 23, sur les crimes de Galère et le chapitre suivant de cette Etude : les Empereurs .

2. Optât., III, 3 : Merito Paulus docet orandum esse pro regibus et potestatibus etiam si talis imperator esset qui gentiliter viveret : quanto magis quod christianus, quanto quod Deum timens, quanto quod religiosus, quanto quod misericors, ut ipsa res probat. — Ambros., Expos., evangel. sec. Luc,\W, j3 ; et Comment, in epist. ad Rom., vers. 6; — Hieron., Ep., C, 16; — August.. Enarr. in Psalm., CXXIV, 7, expriment des idées analogues, qui se retrouvent d'ailleurs souvent dans leurs ouvrages et dans ceux de leurs contemporains.

et de l'Eglise; l'outrager, lui ou un de ses représentants, entraîna l'excommunication pour le laïque et l'amende pour le clerc '; il fallait néanmoins prendre des précautions contre les abus de pouvoir possibles ^, encore que saint Augustin proclame la nécessité de l'obéissance, même au prince injuste \ D'abord, l'Eglise affirma que l'Empereur était soumis à sa propre loi, ce qui était déjà une garantie contre l'arbitraire \ En second lieu, elle-même traça un portrait du prince modèle, patron des faibles, redresseur des torts, charitable et bienfaisant, surtout protecteur de l'Eglise, sachant s'entourer de sages conseillers et conservant à Dieu la foi catholique, également éloigné de l'injustice et de la faiblesse : c'est le modèle dont tout l'effort moral du clergé essaya de rapprocher l'Empereur \ Enfin, on affirma l'indépendance de l'Église par rapport à l'Empereur. C'est là une idée qui trouve son expression très nette chez saint Ambroise : « Les choses divines ne sont point soumises à l'autorité impériale. » Chacun chez soi; à l'Empereur le palais, à l'évêque l'église; à l'un les offices publics, à l'autre les offices sacrés '^; l'Empereur a sans doute les lois dans sa main, mais il est soumis à Dieu et il doit sentir la responsabilité qui pèse sur lui '. Le douzième canon du concile d'Antioche défend au prêtre et au diacre déposés par l'évêque, à l'évêque déposé par le concile, d'en appeler à l'Empereur, sous peine de perdre tout espoir d'être

1. Canones Apostol., LXXXIII. Ces Canons apocryphes sont vraisemblablement de la même main que les Const. Apost. On peut y puiser quelques renseignements utiles sur la façon de penser courante relativement à tous les sujets étrangers au dogme, vers la fin du iv" siècle; on ne saurait y recourir sur les questions dogmatiques qu'avec une extrême prudence. Voy. Batiffol, L. G., p. 20 1 et références.

2. Ambr., De offic. ministr., I, 35, 176 : Fortitudo sine iusticia iniquitatis materia est.

3. August., Enarr. in Psalm., CXXIV, 7 : Les chrétiens soldats ont obéi à Julien infidèle, apostat, inique et idolâtre, au moins dans ses ordres qui ne contrariaient pas ceux de Dieu.

4. Ambr., Èpist., I, 21, g (Valentiniano) : Quod cum praescripsisti aliis, praescripsisti et tibi; leges enim imperator fert quas primusipse custodiat.

5. J'emprunte ces traits à un petit ouvrage quelquefois attribué à saint Cyprien, mais évidemment postérieur au triomphe et intitulé : De duodecim abusivis saeculi, particul. 6 et 9 ; 1 1 et 12.

6. Ambros., Epist., ig, 8 : Ea quac sunt divina imperatoriae dignitati non (sunt) subjecta. — Id., ig : Noli te gravare, imperator, ut putes te in ea quae divina sunt impériale aliquod ius habere. Noli te extollere, sed si vis diutius imperare, esto Dco subditus. Scriptum est : Quae Dei Deo, quae CaesarisCaesari. Ad Imperatorem palalia pertinent, ad sacerdotcm Ecclcsiae. Publicorum tibi maenium ius commissum est, non sacrorum. — Idée analogue dans Sermo contra Auxentiiim de basilicis tradendis, 35.

7. Ambr., In Psalm., CXVIII, Expos., 32 : Rex... etsi leges in potestate habet ut impune delinquat, Deo tamen subditus est: immo plus ipse débet, cui plus commissum est.

LE PRINCIPE DU POUVOIR IMPÉRIAL ET l'eMPEREUR bç)

jamais relevés du châtiment ', L'Empereur est dans l'Eglise et non au-dessus de l'Église; c'est un principe que celle-ci affirme avec humilité, mais qu'elle sait maintenir avec constance, car elle se sent forte et les menaces ne l'ébranlent pas \

Une pareille prétention n'était peut-être pas tout à fait d'accord avec les faits, et telle était la destinée du christianisme qu'il ne devait guère cesser d'être persécuté par l'Etat que pour être absorbé par lui. La tentation était, en effet, grande pour l'État de mettre la main sur cette force dont Napoléon dira : « Quel levier d'influence ! » ; la tentation était grande aussi pour beaucoup d'hommes, que l'Église éleva à ses dignités, de jouer un rôle dans l'État, dûtil s'en suivre quelques fâcheux glissements dans la discipline ou même le dogme. Au reste, il n'y eut pas là qu'un jeu d'ambitions ou de vanités ; il y eut souvent, tant pour l'État que pour l'Église, nécessité d'une intervention du pouvoir temporel dans les affaires ecclésiastiques. L'Église n'est parvenue jusqu'à nous qu'au milieu de soubresauts douloureux; ses querelles intestines, après avoir longtemps amusé les païens, s'amplifièrent après le triomphe, au point de créer dans l'Empire des désordres très graves : il était impossible que l'État n'essayât pas de les faire cesser. L'Église ellemême, n'ayant à sa disposition que la force morale pour réduire les récalcitrants, sentit, en mainte circonstance, qu'elle y perdait son effort : elle céda tout naturellement au désir de triompher quand même, sans voir toujours combien la victoire qu'elle jugeait nécessaire lui réservait de périls : elle fit donc appel au bras séculier pour appuyer son intolérance, indispensable à sa durée. Ce furent les querelles nées dans l'Église, ou à côté d'elle, mais toujours à propos d'elle, qui favorisèrent l'intrusion de l'État dans ses affaires.

Dès l'époque de saint Cyprien, les dissentiments relatifs aux lapsi provoquèrent dans l'Église des polémiques très âpres, et l'évêque, s'élevant avec violence contre Fortunat et Félicissime, partisans de l'indulgence exagérée, s'écriait : « Les laïques verront à y pourvoir ' ». Les laïques, ce sera bientôt l'État et c'est à lui que saint Augustin s'adresse dans sa lettre célèbre à l'évêque donatiste Vincentius : il assimile les hérétiques aux païens, contre lesquels

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