Eus., H. E., X, 6, I et s.; X, 7, i et s
I. Principes d'après lesquels Tertullien juge les Empereurs morts. — II. Ses opinions sur ces princes; la légende de Tibère; les bons et les mauvais empereurs; difficultés que soulèvent ses affirmations au sujet de la politique chrétienne de Trajan, de Marc-Aurèle et de Sévère. — III. Attitude de Tertullien à l'égard des Empereurs vivants. — IV. Opinions des chrétiens sur les Empereurs postérieurement à Tertullien.
I. — Si nous quittons le domaine de la théorie, où Tertullien ■'lui-même s'est placé, si, après avoir déterminé l'opinion qu'il a de l'Empereur, nous essayons de comprendre ce qu'il pense des Empereurs, nous voyons que ce n'est pas seulement entre leurs actes, mais aussi entre leurs personnes qu'il prétend faire un départ. L'amour qu'il professe pour l'Empereur vivant ne s'étend pas à tous les Empereurs morts et s'il s'en trouve, dans le nombre, qui lui paraissent mériter des éloges, il en est d'autres aussi qu'il couvre d'opprobre et rejette dédaigneusement aux païens '. Il n'y avait point du reste grande originalité à faire ce choix, car les Romains 2ux-mêmes ne se croyaient point tenus à la vénération à l'égard de tout prince défunt : le respect absolu n'était dû qu'au divus.
Aux yeux de Tertullien, peu importe d'abord l'origine, la naissance des Empereurs; il fait seulement remarquer, au milieu d'un raisonnement quelque peu sophistique, que les Romains ne craignent pas pour leurs princes les noms mêmes de leurs ennemis '; mais comme le choix de Dieu justifie tout, il n'a pas à résis-
1. De pallio, 4. Parlant de ces Césars qui, dit-il, ont été aussi infâmes que Sardanapale, Tertullien établit la nuance suivante : Tacendum autem ne quid it illi (Sardanapale) de Caesaribus quibusdam vestvis obmussitent pariter propudiosis.. . Ce ne sont donc pas des Césars impurs : ce sont vos Césars : Tertullien les répudie; il est vrai que tout le monde en faisait autant.
2. Ad nat., I, 17 : Voici le raisonnement : vous nous reprochez d'être des ennemis du peuple romain (hostes populi) ; mais vous allez vous-même chercher des Césars parmi des nations qui ont été vos ennemies : Ita vero sit, cum
ter davantage. Son principe de critique est très simple : il juge les Empereurs d'après leur attitude vis-à-vis des chrétiens. Ceux-là ont été bons, qui, consciemment ou non, ont obéi à la loi de Dieu ; c'est-à-dire n'ont pas persécuté ses serviteurs. Ceux-là, au contraire, ont été mauvais qui les ont persécutés. Reste à savoir si la conduite qu'il prête en ceci aux différents princes est bien toujours celle qu'ils ont réellement tenue.
Il y avait un certain nombre d'Empereurs dont le nom restait entouré d'une auréole de gloire et dont le règne, toujours regretté, avait sa légende '; il en était d'autres, au contraire, dont le souvenir était néfaste et dont le nom maudit, martelé sur tous les monuments, portait malheur à qui le prononçait. Quel triomphe pour l'Eglise militante si elle pouvait établir que les bons princes l'avaient protégée, ou du moins largement tolérée et que les mauvais seuls l'avaient inquiétée ! C'est tout justement ce que voulut prouver Tertullien.
Remarquons d'abord qu'il a pu être sincère et se tromper, car l'histoire des rapports de l'Eglise et de l'Empire romain était, dès lors, tellement encombrée de racontars et de documents faux qu'il
i n'était point facile de savoir à quoi s'en tenir. Il est possible aussi que son tempérament d'avocat l'ait poussé à arranger ce qu'il croyait être la vérité '.
Il part donc de ce principe : les Empereurs persécuteurs doivent être parmi ceux que la tradition déclare tyrans'; tous ceux qui ont laissé de bons souvenirs doivent avoir protégé les chrétiens ou les avoir tolérés \ Il est clair qu'au point de vue apologétique
ex vobis nationibus quotidie Caesares et Parthici et Medici et Germanici fiant. Ce qui veut simplement dire, si cela veut dire quelque chose : vous donnez tous les jours à vos Césars les noms de Parthici, etc., et ils se font gloire de porterie nom de vos ennemis; ils ne sont pourtant pas vos ennemis; de même les chrétiens, etc..
1. Le prestige du nom à'Antonin reste longtemps vivace : Sévère et Caracalla, en affectant d'entourer ce nom de vénération, tiennent sans doute grand compte du sentiment public. Voy. Wirth, Quaestiones Sevevianae, p. 10: Ceule r\CQr,Sept. Sev., p. 96; RéviUe, Reli g. à Rome, p. i ; Lampride, Diadumène, i 2; 3; 6; Spartien, Sev., 19; Capitolin, Macrin, 3; Lampride, Heliog., i; 3 — La statue de Marc Aurèlc était encore, au IV" siècle, parmi les images des ^ieux pénates dans de nombreuses maisons : Capitolin, Marc Aur., 18 Réville, Relig. à Rome, p. 3i, n. i.
2. Il est impossible, d'ailleurs, de ne pas faire un rapprochement entre les affirmations souvent si médiocrement fondées des Apologistes et la pieuse candeur qui fit, aux premiers siècles, publier sous le nom d'hommes apostoliques les livres les plus manifestement apocryphes. Dans un cas, comme dans l'autre, il s'agit avant tout de servir la foi.
3. ApoL, 5: Taies scmper nobis insecutores, iniusti, impii, turpes, quos et ipsi damnare consuestis, a quibus damnatos restituere soliti estis.