‹ TertullienChapitre 65 sur 561 · Méliton, ap. Eus., H. E., IV · texte numérisé non relu

Méliton, ap. Eus., H. E., IV

sont douteux ou faux, ce qui, d'ailleurs, met leur bonne foi hors de discussion. C'est ainsi qu'Apollinaire rappelle à Marc Aurèle le miracle de la Legio Fulminata \ que Méliton et Justin s'appuient sur des lettres d'Antonin et d'Hadrien, deux princes — à leur avis — très favorables aux fidèles \ Tous essayent d'établir que les bons Empereurs ont toujours eu, à l'égard des chrétiens, les dispositions les meilleures. C'est là précisément le point de vue où se place TerituUien; on comprend sans peine qu'il s'y soit tenu, mais il nous faut déterminer s'il dit réellement ce qu'il pense quand il avance certaines affirmations au premier abord audacieuses. Je ne me demande pas tant si les Empereurs loués par Tertullien ont, ou n'ont pas, persécuté, que si Tertullien a cru sincèrement ce qu'il en a dit et cette question veut être prise par le détail ^ .

II. — Un premier point était à régler : Quels avaient été, dès le début, les rapports du christianisme et des Empereurs ? Puisque le Christ était mort pour tous les hommes '', puisque la religion qu'il

1. Eus., H. E., V, 5, 4. — Renan, M. Aurèle, p. 273, résume cette affaire de la Fulminata et donne en notes quelques références qui permettent de reconstituer la version païenne de l'incident. De même Auhé, Hist. des Pers., I, pp. 364 et s. Au reste, la question a été, ces années dernières, reprise et discutée de nouveau, à propos de l'interprétation du bas-relief de la colonne Trajane qui, selon l'opinion commune, représente l'épisode origine de la légende. Voir particulièrement : Domaszewski, Das Regenwunder der Marc Aiirelsdiile, ap. Rhein. Muséum, 1894, p. 612 et s.; un article de Mommsen paru sous le même titre dans V Hermès, XXX, p. 91, et celui de Harnaclc : Die Quelle der Berichte iiber das Regenwunder im Feld^uge M. Aurels gegen die Quaden, ap. Sit^ber. d. Berl. acad., 1894, p. 835.

2. Il s'agit surtout de la lettre d'Antonin au xotvôv d'Asie et du rescrit d'Hadrien à M. Fundanus. — Justin, cite à la fin de la / ApoL, le rescrit à Fundanus, reproduit par Eus.,//. E., IV, g; Méliton, ap. Eus., H. E., IV, 26, 9, parle aussi de ce rescrit. — La lettre d'Antonin est également citée par Justin à la fin de la / ApoL; par Eus., H . E., IV, 23. — Méliton, ap. Eus., IV, 26, 9, parle de lettres du même prince aux habitants de Larissa, de Thcssalonique, d'Athènes et à tous les Grecs, pour réprimer les tumultes excités contre les chrétiens. — L'authenticité de ces textes est fort douteuse ; toutefois, le rescrit à M. Fundanus peut être regardé comme authentique et l'est généralement. La lettre d'Antonin au xoivôv d'Asie n'est guère défendue que par Harnack, Das Edict des Antoninus Plus. [T. u. U.. 1895.) — Sur le vrai caractère de ces productions de documents, voy. AUard, Christ, et Emp., p. 43.

3. Sur la question des persécutions, que je ne saurais reprentlre toute en quelques pages, je renvoie à trois ouvrages qui me semblent présenter assez bien le résumé des diverses opinions soutenues : Neumann, Der rôm. St. — Allard, Christ, et Emp. rom. — Boissier, La Fin du pagan., Appendice du tome I. — On peut, de même, consulter avec fruit trois articles : Renan, Hist. des perséc. de VEgl., ap. Journ. des Savants, nov. et déc. 1876. — Boissier, Essais d'hist. relig.; un dernier mot sur les persécutions, ap. Revue des Deux-Mondes, i5 fév. 1886. — D. Cabrol, Les derniers travaux sur les perséc. de VEgl., ap. Rev. des Quest. histor., i" oct. 1891. — Ces articles permettent assez bien de suivre les polémiques que la question a soulevées depuis une trentaine d'années.

^.Adv. Marc, V, 17; De corona, 12.

avait fondée avait des prétentions à Tuniversalité et qu'elle se présentait comme une religion révélée ', pourquoi n'avait-elle pas illuminé l'Empereur qui régnait lorsqu'elle avait paru dans le monde? Une si éclatante conversion eût été, pour le Christ, un meilleur moyen de prouver la puissance de sa grâce et de faire triompher la foi, que de recruter indéfiniment des fidèles parmi les savetiers, les foulons et les esclaves \ Il fallait, dans l'intérêt du christianisme, que ses apologistes lui trouvassent des débuts officiels glorieux ; il fallait surtout que l'Empereur n'eût pas ignoré le christianisme naissant, que ce ne fût pas lui qui, seul, de son propre mouvement, eût refusé de proclamer la divinité du Christ. Reconnaître un tel pouvoir à l'Empereur, c'eût été rabaisser singulièrement la puissance de persuasion du Maître et le soumettre au jugement d'un homme. Il ne fallait pourtant pas non plus que ce fût par la volonté explicite de Dieu qu'une semblable profession de foi impériale n'avait pas été faite ; car enfin, pourquoi se serait-il sacrifié pour tous les hommes dans la personne de son Fils, s'il entrait dans ses desseins que ceux-là qui gouvernaient le monde ne comprissent jamais son sacrifice et persécutassent sans trêve ceux qui le comprendraient? La manière dont Tertullien raconte et explique le premier contact entre le christianisme et un Empereur, nous fait saisir l'idée qu'il a des rapports ultérieurs des chrétiens et des Empereurs.

C'était Tibère qui régnait quand le Christ était mort; il avait reçu de Syrie des renseignements qui lui révélaient que le crucifié était vraiment Dieu et il avait proposé au Sénat de reconnaître sa divinité. Le sénat, vexé de n'avoir pas eu l'initiative sur une question qu'il pouvait seul régler, avait refusé et Tibère n'avait pas osé passer outre, parce que les accusateurs des chrétiens lui avaient fait peur \ Mais, les sénateurs eux-mêmes n'avaient point agi de leur propre mouvement, ils avaient été poussés par le démon, dont ils partageront les tourments au jour du jugement dernier ^

D'où vient cette histoire étrange? Un mot que Tertullien dit ailleurs nous permet de l'entrevoir. Ce serait Pilate, déjà chrétien dans le cœur, qui aurait renseigné Tibère sur le Christ ^ On s'est demandé si Tertullien avait eu connaissance du document que

1. De cor., 12; Adv. Jiid., 9 ; Adv. Marc, III, 14; V, 18; cette question a été traitée au chapitre I.

2. Renan, M. Aiir., pp. 36o et s. — Origène, C. Celse, passim, note 111,49, 5o, 5i, 59, etc.

Page 1