‹ TertullienChapitre 72 sur 561 · Apol., 5 : Gravissimus imperator · texte numérisé non relu

Apol., 5 : Gravissimus imperator

6. Apol., 5 : Sicut non palam ob eiusmodi hominibus poenam dimovit, ita alio modo palam dispersit, adiecta etiam accusatoribus damnatione et quidem tetriore.

7. Apol., 5 : At nos e contrario edimus protectorem si litterae M. Aurelii gravissimi imperatoris requirantur, quibus illam germanicam sitim Christianorum forte militum praedicationibus, impetrato imbri discussam contestatur. — Ad Scap., 4. —Renan, M. Attr., pp. 273 et s., croit que cette lettre courait, en effet, parmi les chrétiens et qu'elle était fausse. Qu'elle fût fausse, ce n'est guère douteux, car si M. Aurèle l'avait vraiment écrite et s'il y avait affirrné le miracle, on ne comprendrait pas que, sérieux et rétléchi comme il l'était, il ait hésité à se faire chrétien sur l'heure. Mais il n'est pas nécessaire de supposer que la lettre ait couru. Tertullien ne l'a vraisemblablement pas vue, car il l'aurait, je pense, citée, ou. à tout le moins, mieux précisée qu'il ne le fait. Une légende affirmant l'existence d'une telle lettre suffit très bien à expliquer sa phrase. Il renvoie volontiers les Romains à leurs archives sans être sûr le moins du monde que les pièces sur lesquelles il prétend s'appuyer y soient enfermées : c'est un procédé de polémiste que notre presse de combat nous a habitués à comprendre. — Voy. Apol., 5 : Consulitc commentarios vestros et Apol., 21 : et tamen eum mundi casum relatum in arcanis vestris habetis.

-jo CHAPITRE III

De telles affirmations soulèvent des questions très graves. Si, en effet, nous nous reportons à Eusèbe et à la tradition constante de rÉglise ', c'est le contraire de ce que dit TertuUien qui serait vrai, au moins pour Trajan et Marc Aurèle. La tradition et Eusèbe ontils donc tort, ou bien Tertullien s'est il trompé, ou a-t-il sciemment menti? Nous voici ramenés à la question tant débattue du caractère et de la portée des persécutions. Nous n'entreprendrons pas d'en reprendre la discussion dans son ensemble ; il nous faut cependant ,nous arrêter un instant et essayer d'éclaircir les affirmations de Tertullien, parce qu'on s'est souvent, de part et d'autre, appuyé sur elles.

I Est-il donc vrai qu'il n'y ait eu de persécution ni sous Trajan, •ni sous Marc-Aurèle, puisque l'histoire traditionnelle de l'Église souffrante ne retient fermement que leurs deux noms parmi ceux (des Antonins "?

Harnack, G. A. C. L., II, p. 608, interprète ces derniers mots de la façon suivante : in rômischcn astrologischcn Aufzeignungen. Cette traduction n'a rien de certain, attendu que la variante i3rc/nVi5, que donnent plusieurs manuscrits, peut être admise; elle est donc un commentaire personnel plutôt qu'une traduction. D'ailleurs, même en l'admettant, il s'agit toujours plus ou moins d'archives, mais non plus de celles de l'État. — La lettre dite de M. Aurèle au Sénat, qu'on trouve dans la seconde Apologie de Justin, et qu'Aube traduit dans Les perséc. de l'Égl., I, p. 36g, est de toute évidence apocryphe : Harnack, G. A. C. L., I, p. 869. C'est une question que de savoir si Tertullien l'a connue et s'il y songe plus ou moins dans ApoL, 5. A mon sens, la lettre est si grossièrement fausse qu'elle ne saurait guère avoir pu se faire prendre au sérieux au u<= siècle : j'inclinerais plutôt à y voir un délayage de la phrase même de Tertullien, fabriqué longtemps après lui.

1. Eus., H. E., III, 32, sur Trajan, que Renan, Evang., p. 470, considère comme le « premier persécuteur systématique des chrétiens ». — Eus., H. E., "V. Pref. et i en entier. Augustin, De Civ. Dei, XVIII, 52; Renan, M. Ain:, pp. 57 et s., pp. 329 et s., Kraus, Hist. de l'Égl., I, p. 122 de la trad. française ;

etc.

2. Augusùn. De Civ. De/, xviii, 52. — Ce n'est pas à dire que les fidèles aient été parfaitement tranquilles sous les autres Antonins. J'ai signalé,^ plus haut, des exécutions sous Commode et les Apologies diverses, adressées à Hadrien (Quadratus) et à Antonin (Aristide et Justin), ne prouvent pas que ces princes, que les chrétiens jugèrent disposés à les écouter, ne les aient pas tout de même inquiétés. Les deux Apologies de Justin prouveraient même que l'Eglise avait besoin d'être défendue (Voir partie, le début des deux Apologies et I ApoL, 39; II ApoL, 12; Dial. C. Tryph., 39; iio; i3i). La lettre au xotvôv d'Asie et le rescrit à M. Fundanus ont un peu détourné l'attention d'exécutions dont la réalité ne semble guère contestable. Telle est celle de Télesphore, que Renan place sous Hadrien (Renan, Egl. Ou:, p. 293) et telles sont aussi celles de Polycarpe et de Justin, qu'il met sous Antonin. {Egl. chrct., p. 3o3.) Ces dates sont d'ailleurs discutables sans que les faits eux-mêmes en soient très sensiblement modifiés. On peut reporter le martyre de Télesphore, signalé par Eusèbe, H. E., IV, 10 et V, 6, à la première année d'Antonin, c'està-dire à i38 (Allard, Clu: et Emp. p. 47), celui de Polycarpe à l'année i 5 d (Allard, Christ et Emp., p. 45, et Harnack, II, p. 721) et celui de Justm a ibo, seconde année de M. Aurèle (Aube. S. Justin, p. 33; Allard, Christ et Emp.,

LES EMPEREURS yS

Je crois qu'avant toute discussion il conviendrait de s'entendre sur le sens du mot persécution; on dit la persécution de Néron, la persécution de Dioclétien, la persécution de Lyon, etc., et il me semble que, dans ces divers cas, le même mot désigne des choses assez différentes. Dans le premier, en effet, il désigne une série de mesures, peut-être même une seule mesure prise dans une circonstance particulière, sous un prétexte unique : le délit d'incendie, dans une seule ville, Rome, par un seul homme, Néron, qui ne s'est certainement pas soucié des questions de foi ; c'est là, pour ainsi dire, une affaire personnelle. Dans le second cas, il désigne l'exécution méthodique d'un plan arrêté, général, exprimé par des édits précis et exécutés administrativement dans tout l'Empire contre des hommes dont la foi, autant que l'allure, donnent au gouvernement l'impression d'un péril public; toute question de personne est ici mise à part. Dans le dernier cas, il s'agit d'une manifestation tumultuaire contre des étrangers soupçonnés de crimes monstrueux et qui force, pour ainsi dire, la main aux autorités locales; l'Empereur n'intervient que tard et seulement pour répondre à une sollicitation directe du gouverneur hésitant; c'est une affaire locale. Il y a donc, en tout cela, emploi abusif du

p. 57 et Harnack, II, p. 722. Si, de ce recul, il résulte que le règne d'Hadrien se trouve déchargé de son plus notable martyr, la tradition, toujours contestable, ne nous ayant transmis que dix pu douze noms de confesseurs dont les souffrances lui soient imputables (Aube, Les perséc. de l'ÉgL, I, p. 257), Antonin n'y gagne pas, non plus que Marc-Aurèle. En supposant même que ces exécutions véridiques se rapportent à Hadrien et à Antonin, elles ne suffiraient cependant pas à établir qu'ils aient réellement persécuté. Un texte prétend bien qu'ils l'ont fait, mais il est très suspect et vraisemblablement postérieur au triomphe : Passio S. Mariae, i, ap. Baluze, Miscel., I, p. 27 : Adrianus et Antoninus imperatores per omnes populos quos regebant legem miserunt cunctos christianae religionis viros ad sacrificium debere compelli, rebellibus vero poenam mortis intendi. Une affirmation analogue se retrouve au § 3 de ce même document que rien ne confirme et que tout contredit. — Si on admet l'authenticité du rescrit à M. Fundanus, comme on le fait généralement aujourd'hui, et si on pense que Méliton a eu en vue autre chose que des apocryphes, en rappelant à Marc Aurèle les lettres de son père adoptif aux habitants de Larissa, de Thessalonique et d'Aihènes (Méliton, ap. Eus., H. E., IV, 26, 9), il faut penser qu'Hadrien et Antonin se sont efforcés d'empêcher les manifestations tumultuaires contre les chrétiens; mais rien ne nous prouve qu'Usaient fait davantage, en bien ou en mal. La vérité me paraît être ceci : ils n'ont rien changé à la situation légale des chrétiens dans l'Empire, ils ont laissé se poursuivre les procès régulièrement engagés ; mais, par caractère, autant que par respect de la stricte égalité, ils n'ont pas fait rechercher les fidèles. Ceux-ci n'ont donc eu, durant ces deux règnes, qu'à supporter de rares tribulations sur quelques points isolés. La personne de l'Empereur put très bien demeurer en dehors des quelques exécutions qui se produisirent alors, tandis qu'au contraire sa modération s'affirmait clairement. Je n'insiste pas, me contentant de renvoyer aux ouvrages généraux que j'ai cités et particulièrement à Neumann, Derrôm. St., p. 26.

même mot et les discussions, parfois très âpres, qui se sont élevées entre les modernes sur le nombre et le sens des persécutions, n'ont souvent pas d'autre cause que cette confusion initiale. Au reste, les premiers historiens de TÉglise ne sont guère plus d'accord que nous. Eusèbe, Saint 'Augustin et Sulpice Sévère, par exemple, ne s'entendent, ni sur le nombre, ni même sur l'attribution des épreuves; Saint Grégoire de Naziance dit expressément que Dioclétien est le premier persécuteur '. Une autre difficulté vient de l'impossibilité de fixer avec certitude le nombre des martyrs pour chaque persécution, de dater avec précision les Actes les plus connus; une autre encore sort de la médiocrité de ces textes, presque tous retouchés, quand ils ne sont pas entièrement fabriqués après coup \ Le procédé de critique indiqué par Le Blant et qui consiste à retrouver dans les pièces hagiographiques les plus manifestement apocryphes — ou interlopées — des bribes d'' Actes authentiques, est extrêmement dangereux et demande, pour ainsi dire, un flair critique si personnel qu'il échappe réellement au contrôle '. Beaucoup

1. Adv. Julianum, I, IV, g6 : .... Aiox>i£Tiavàî -::pûxoç h èvuêpiaa; ypiattavoti;.

Page 1