Dupuy, op. cit., p
On peut supposer avec vraisemblance que les deux malheureuses ont accompagné leurs déclarations de quelque Credo, auquel Pline a pu ne pas comprendre grand chose et qui lui a effectivement paru difforme et sans mesure. Les Actes des Martyrs nous offrent de nombreux exemples d'impressions analogues, produites par des confessions du même genre sur des magistrats romains '. En tout cela, nous ne trouvons donc aucun argument décisif pour ou contre.
Plus graves sont les dernières affirmations. Quand Pline est arrivé en Bithynie, les chrétiens étaient partout, si bien qu'il ne restait guère qu'à constater l'universelle désertion des temples; c'est à peine si les victimes trouvaient encore quelques acheteurs ^ Mais tout cela est aujourd'hui changé : les chrétiens ont apostasie en masse et les temples refleurissent ; un simple édit sur les hétaïries et quelques mesures vigoureuses ont suffi pour atteindre ce merveilleux résultat. Une foule de questions viennent aux lèvres en lisant ces quelques phrases. Comment, il y a eu en Bithynie, avant Trajan, un nombre de chrétiens tel que les temples ont été abandonnés et le culte païen presque aboli ? Et le gouvernement romain ne l'a pas su, ou ne s'en est pas ému? Il a pu envoyer dans la province un nouveau gouverneur sans l'armer d'instructions précises pour aborder une question inévitable? C'est bien surprenant. Conçoit-on que de nos jours, dans un pays pourvu d'une religion d'Etat, le peuple abandonne les églises sans que le gouvernement s'en inquiète, et, s'en étant inquiété, sans qu'il recherche les auteurs responsables, à tout le moins les causes de cet abandon? Conçoit-on que les prêtres délaissés se laissent faire sans rien dire? Que les individus qui vivent du commerce des victimes ne protestent pas? Il me paraît ressortir de tout cela au moins trois invraisemblances : 1° qu'il y ait eu en Bithynie autant de chrétiens
1 . Voy., par exemple, dans le recueil de Ruinart : Acta S. Adiatii, I et II ; le juge traite les explications du martyr de philosophiae disputatio vana ; Acta SS. Didymi et Thcodorae, I, II, etc., le juge répète plusieurs fois « ne te moque pas de moi... »; « tu me prends pour un imbécile » (ineptum); Acta SS. Tarachi, Probi, etc., VII, le praeses se montre très préoccupé de savoir ce que les convictions des confesseurs « peuvent bien leur rapporter »; dans les mêmes Acta, IX, il déclare que le martyr doit être « enragé ou possédé de quelque démon»; au début du procès (W., III), les professions de foi qui résonnent à ses oreilles lui paraissent simplement du « bavardage » (-o>v'j)>oyîa); même impression dans Acta S. Basilii, III; ailleurs : Acta SS. Liiciani et Marciaui, VI, le proconsul Sabinus traite le Credo des deux saints de « conte de bonnes femmes » (anilia); voy. encore Acta S. Achatii, IV; Passio SS. Pionii, etc., IX, etc.
2. Certe satis constat prope iam desolata templa coepissc celebrari; et sacra solennia diu intcrmissa rcpeti ; passimque venire victimas, quarum adhuc rarissimus emptor invcnicbatur.
que le dit Pline, sans que le gouvernement l'ait su et s'en soit ému; 2'^ que le culte païen ait été aboli quelque part par les chrétiens au second siècle; 3° en admettant qu'il en ait pourtant été ainsi, que les choses se soient modifiées si vite que Pline n'ait guère eu, après quelques rigueurs, qu'à enregistrer le retour d'une situation agréablement normale. On peut rapprocher, sur ces divers points, le témoignage de Pline et celui de Tertullien '. Seulement il convient de ne pas oublier qu'entre 112, qui serait la date de la lettre, et 197, date de V Apologétique^ il a pu se produire un gros changement dans le nombre des chrétiens et que pourtant Tertullien, qui ne recule pas à l'occasion devant une petite exagération, ne dit nulle part que les temples soient abandonnés de son temps. \ Plusieurs textes chrétiens semblent, au premier abord, confirmer les données de la lettre de Pline. Origène nous dit quelque part qu'en peu d'années on a vu se convertir à la foi des Grecs et des barbares, des savants et des ignorants, en nombre qui n'est pas petit \ Ailleurs, il affirme que le nombre des chrétiens n'a Jamais été petit, que c'est même la multitude de ceux qui suivaient Jésus de son vivant qui inquiète les Juifs. Mais ici, à côté du mot multitude, nous voyons apparaître un chiffre, il s'agit de quatre à cinq mille personnes, ce qui est beaucoup pour une suite et peu pour une secte \ Ailleurs encore, Origène demande qu'on lui montre la multitude innombrable qui reconnaît la puissance d'Esculape et il s'engage à montrer de même la multitude innombrable de ceux qui reconnaissent celle de Jésus ''. Mais le même docteur nous fournit des témoignages contradictoires : « Qu'arriverait-il donc, dit-il, si la foi comptait pour elle non pas un petit nombre d'individus, comme aujourd'hui, mais l'Empire romain tout entier ^? » Ailleurs, il met dans la bouche de Celse quelques mots qui se rapportent bien entendu au temps où ce païen écrivait, soit vers 180 ** : Quant à vous, chrétiens, si quelqu'un de votre secte se cache encore, on le recherche pour le conduire à la mort '. — J'ai rapproché ces divers textes, tous très postérieurs à la lettre de Pline,
i.Apoî.^ I : Obsessam vociferantur civitatem, in agris, in castellis, in insulis christianos. Ad nat., I, i, dans les mêmes termes. — Ad Scap., 3 : Quid faciès de tantis millibus hominum ?
2. Orig., C. Celse, I, 26... oùx 6)vfyou; "EWr^voi.^ xat Sapêâpo'j;, Tocpoùî v.al îvot,-