PAÏENNE
La civilisation païenne, au milieu du iif siècle, en Afrique comme ailleurs, offrait un singulier mélange d'élégance et de barbarie. Elle devait, à parthage, apparaître à l'observateur impartial, telle qu'elle se montrait déjà à une époque antérieure dans les grandes cités de l'Asie Mineure comme Smyrne ou Ephèse <( égoïste et sceptique, élégante et cruelle, belle encore de tout le prestige des arts des poésies, des gloires et des dieux du passé..., morte à la vieille foi, crédule à tout le reste..., affamée de faux bonheurs et d'émotions malsaines, passionnée pour les tueries du cirque et les mensonges du théâtre, livrée aux histrions..., vaniteuse de son luxe, indifférente à la misère, impitoyable à la faiblesse, ne demandant à la terre que de la porter gaiement jusqu'à la fin de la fête^ ». Les monuments, qui sortent de terre de toutes parts à Carthage même ou dans le Nord de l'Afrique apportent à ce tableau une illustration Suggestive, que complètent les descriptions des écrivains. « Les descrip--
(1) M. BE^VoGuI, Heures d'Histoire, p. 168.
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tions d'Apulée, les ruines de ces l'iches villas, qu'on exhume de toutes parts dans le pays, ces mosaïques qui représentent les jeux du cirque, les écuries et les chevaux de course, ces bas-reliefs de Carthage, qui nous font assister à la toilette d'une dame, le témoignaiî^e de bien d'autres monuments figurés, qui confirme celui des inscriptions et des auteurs, tout accuse la passion des Africains de ce temps-là pour les vanités mondaines ^ . »
C'est à cette vie de luxe, de vanité, de jouissances mêlées de cruautés, de passions sans cesse satisfaites et jamais assouvies, d'incertitude morale et philosophique sur les grandes questions de la destinée et du devoir, qu'un esprit sérieux comme celui de Cyprien, opposait, depuis le baptême, la sérénité de la foi chrétienne, la pureté des mœurs, et la gravité de vie des chrétiens. C'est de cette opposition qu'il a fait le fond du dialogue fictif adressé à' un ami du nom de Donat dont l'identité n'a pu être établie. Nous donnons la traduction de ce petit écrit tout entier, persuadé que le lecteur nous en saura gré, en raison de l'actualité, que conserve, malgré la différence des temps, le tableau d'une civilisation en trop de points semblable à la nôtre, en raison aussi de mérites littéraires hors de pair.
Le début de l'opuscule décrit « la scène » du dialogue à l'imitation des dialogues de Platon et de Gicéron, avec un ressouvenir manifeste du début de VOctavius, de Minulius Félix.
Le cadre approprié à une conversation pieuse.
Vous faites bien, mon très cher Donat, de m'adresser un rappel. Je me souviens en effet d'avoir promis, et tenir est de saison en cette saison des vendanges, où Tesprit est libre
(1) P. Monceaux, Tertullien, p. 379.
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de se détendre, et jouit de sa trêve traditionnelle aux fatigues de l'année.
Gomme le temps, le lieu où nous sommes est favorable. Pour charmer les sens et les récréer, l'aspect aimable d'un parc conspire avec les douces et caressantes brises de l'automne. En cet endroit, il sera agréable de dérouler en longues causeries le fil des heures, et par des entretiens sérieux de former le cœur à la connaissance des préceptes divins.
Mais pour qu'un tiers profane ne vienne pas troubler notre conversation, ou que les cris indiscrets d'une domesticité bruyante ne nous fatiguent les oreilles, gagnons le coin discret que voilà. Une retraite s'y offre à nous : sur un treillis de roseaux, le pampre vagabond y promène ses entrelacs, et retombe en festons, formant un toit et un portique de feuillage.
L'endroit est propice pour nous dire à l'oreille les pensers qui nous occupent : tandis que nous promenons nos regards sur les arbres et •sur les vignes, qu'un spectacle enchanteur charme nos regards, l'âme est tout à la fois insj^ruite par l'ouïe, et récréée par la vue. Mais toi pour le moment, tu ne te plais, tu ne songes, qu'à converser. Dédaignant les appâts d'une vision délicieuse, c'est sur moi que se fixent tes regards. Des yeux, de l'âme, tout entier, tu m'éeoutes, et cela avec l'affection dont tu sais aimer.
Ce qui convient à l'exposé des effets de la grâce, c'est une simplificité toute nue.
Mais de quelle nature, de quelle importance pourrait bien être l'enseignement que je verserais dans ton cœur? Mon esprit indigent ne produit que des épis bien maigres, qui ne fléchisssent pas, comme ceux d'un champ fertile, sous le fardeau des graines. Je commencerai cependant avec les moyens dont je dispose :
j'ai pour moi l'intérêt du sujet. Laissons aux tribunaux, aux rostres, l'étalage d'une faconde exubérante, d'une coquetterie de paroles rapides : lorsqu'on parle de Dieu et du Seignem% la pure sincérité de la parole ne s'appuie pas sur les forces de l'éloquence, pour parler de la foi, mais sur les réalités. Bref, voici non de l'éloquence, mais'^de la substance de vérité, non du fard et des ornements pour charmer un auditoire, mais, pour célébrer la bonté divine une parole toute simple et sans dégui- .sement. Voici quelque chose qui est sensible au cœur, avant toute étude, qui ne nous est point donné au terme de longs et lents efforts, mais qui est comme répandu en nous par une infusion directe de la grâce.