‹ Tertullien et saint Cyprien [microform]Chapitre 23 sur 49 · III. Le jeûne · texte numérisé non relu

III. Le jeûne

Un des appuis les plus fermes de la chasieté c'est la mortification corporelle. Dans le traité du J^ûne contre les Psychiques, c'est-à-dire contre les catholiques, TertuUien le rappelle dès les premières lignes j et accuse d'impudicité et de gourmandise ses adversaires nouveaux. Il leur reproche d'encourager tous ceux qui se laissent aller aux convoitises dû ventre, et de re^atdér comme inutiles les jeûnes, les aibstinences, etlà sobriété, sous prétexte que Dieu leur préfère les œuvres de la justice et de l'innocence, « Il faut donc, dit-iî, que nous établissions d'abord, ce qu'on menace de ruiiJér, la puissance de cette tempérance auprès de Dieu, et avant, d'où est venue celte ms^Dière de servir Dieu et de se le rendre favorable. On reconnaîtra la. nécessité de cette observance, quand on saura sur quelle autorité dépose une institution qu'il faut aller rechercher au berceau du monde. {Dej'ejunio, 3.)

TertuUien s'applique alors à montrer que la faute originelle ayant été un acte de gourmandise, la réparation devait se régler sur la faute j et appelait des acles de mortification. Il relève que même quand Dieu eut élargi la liberté de l'homme en permettant à Noé de manger de la chair des animaux, il défendit cependant de manger cette chair avec le sang ; et que plus tard la loi de Moïse intejç^it l'usage des viandes immondes. Il continue :

Le jeûne facilite lé travail de l'esprit.

Maintenant si c'est à la légère que noiis avons fait remonter aux expériences des origines les raisons des mortifications imposées par Dieu à l'homme et que nous devons nous imposer à nous-même pour Dieu, consultons

t»ËVdms ENVERS SOI-MÊME. 8S

le témoignage de la conscience de tous les hommes : la nature nou§montrera d'elle-même quelle libejrté d'intelligence nous apportons à la méditation des choses divines quand notre salive est vierge encore. Notre esprit n'a4-il pas plus de vigueur, notre cœur plus d'activité, qu'au temps où ce domicile de l'homme intérieur, bourré de viandes, inondé de vins, haletant sous l'effort de la digestion et des déjecr tions prochaines, devient le laboratoire des latrines, et n'a plus de vigueur et de goût que pour la débauche? « Le peuple s'assit pour manger et pour boire, est-il dit, et ils se levèrent] pour s'amuser (1), » Remarquez la réserve de l'Écriture! » Si ces amusements n'avaient pas été impudiques, elle ne les eût pas notés.

Aussi bien, combien y en a-t-il qui se souviennent de la religion quand le siège de la mémoire est Occupé, et les organes de la sagesse aux entraves : personne ne pensera à Dieu, comme il convient, comme il est juste, comme il est utile, dans le moment où il est ordinaire que l'homme perde conscience de lui-même. Toute discipline ou est tuée ou est blessée par l'intempérance. Je suis un menteur, si Dieii, quand il reproche aux Juifs de l'avoir oublié, n'en attribue point la faute aux

(1) Exor»., 32, 6.

LES DEVOIRS DtF CHRETIEN.

excès de table. « Le peuple bien-aimé s'engraissa, s*enfla, et abandonna Dieu son créateur, et s'éloigna de Dieu son salut (1) ». Enfin, dans le même Deutéronome, il commande d'éviter cette même cause de désordre « de peur, dit-il, que quand vous aurez mangé et bu, construit de superbes demeures, multiplié vos troupeaux de brebis et de bœufs, vos provisions d'or et d'argent, votre cœur ne s'enfle, et que vous n'oubliez votre Seigneur et votre Dieu ».

Le jeûne fait de nous les amis de Dieu.

Il a mis avant l'influence corruptrice des richesses l'abus des aliments parce que les richesses sont les pourvoyeuses de l'intempérance. C'est par celle-ci, en effet, que s'était appesanti le cœur du peuple « qui n'avait plus d'yeux pour voir, ni d'oreilles pour entendre, ni de cœur pour comprendre » parce que celui-ci était fermé par la graisse que Dieu avait formellement défendu de manger, en interdisant à l'homme de chercher à se faire de l'embonpoint. En revanche, celui qui avait le cœur plutôt élevé qu'engraissé, qui pendant quarante jours et autant de nuits, soutenu par une foi spirituelle, ne cessa de jeûner par un effort au-dessus des forces hutoaines, c«lui-là

(1) DeUT., 2, 35.

tout ensemble vit de ses yeux la gloire de Dieu, entendit de ses oreilles la voix de Dieu, reçut en son cœur la loi de Dieu, qui enseignait dès lors que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole venant de Dieu, tandis que ce peuple trop bien portant ne put pas même contempler constamment Moïse, qui s'était nourri de Dieu, et dont l'abstinence s'était engraissée du nom divin. C'est donc à bon droit que le Seigneur se fit voir dans sa chair à ce collègue de ses jeûnes, tout comme à Elie. Élie tout d'abord, en appelant par ses prières la famine, s'était déjà passablement voué aux jeûnes : «Vive le Seigneur, dit-il, en présence de qui je suis : il n'y aura en ces années, ni rosée, ni pluie (1)». Plus tard, fuyant devant les menaces de Jésabel, après avoir mangé seulement un pain et bu un peu d'eau, que l'ange en l'éveillant lui avait donné, il jeûna lui aussi pendant quarante jours, et, le ventre vide, la gorge desséchée, il arriva au mont Horeb, où il alla se loger dans une caverne. Dieu, dans un entretien familier, l'y accueillit avec quelle bonté'. « Élie, toi ici! » lui dit-il. Parole un peu plus amicale que l'autre : « Adam, où es-tu? ». Celle-ci menaçait un homme repu, celle-là s'adressait amicalement à un jeûneur. Telle est en effet la prérogative

(1) IIÏ Reg., xyii, 1.

86 LES BEVOmS DU CHRÉTIEN.

de la tempérance qu'elle fait de Dieu le com-^ pagnon dé l'homme et le rend semblable à lui*. Si en effet « le Dieu éternel ne connaît pas la faim » comme il l'atteste lui-même par la bouche d'Isaïe, le temps où l'homme est égal à Dieu, sera celui où il vit sans manger* (Terttjllien, De jejunio^ 6.)

Le jeûne répare les fautes.

Non seulement le jeûne favorise la liberté de l'esprit, et vaut à ceux qui le pratiquent l'amitié de Dieu, maïs encore il est un excellent moyen de réparer les fautes commises et de conjurer les châtiments divins. TertuUien le montre par des exemples empruntés aux récits bibliques.

Nous voici donc arrivés à des exemples qui montrent à l'œuvre la puissance d'un exercice qui réconcilie Dieu avec l'homme lorsque celuici a encouru sa colère. Une faute avait été commise par Israël au moment où il s'était trouvé rassemblé à Maspha par Samuel pour y puiser de l'eau ; mais il effaça si bien sa faute en jeûnant, qu'il échappa au péril d'une bataille. Au moment où les étrangers s'avançaient pour combattre, Dieu fit entendre son tonnerre au-dessus d'eux (jamais à notre connaissance^ rien ne provoque mieux la clémence divine que rabstineneè du peuple) et les étrangers ftarêht frappés de terreur, et tombèrent en présence d'IsraëL Les troupes d'Israël sortirent alors

de Masphaj se mirent à leur poursuite, et leur tuèrent du monde jusqu'à Bethor : hommes à jeun, contre des hommes repus, hommes sans armes contre des hommes armés. Telle est la vigueur de ceux qui jeûnent pour Dieu : le ciel eombat pour de tels hommes.

Mais vous avez aussi un exemple de l'assistance nécessaire dans les luttes spirituelles * Lorsque le roi d'Assyrie, Sennachérib^ après avoir conquis nombre de villes, envoyait à Israël par le ministère de Rapsacès, injures et menaces, rien ne le détourna plus de son projet, pour l'envoyer chez les Ethiopiens, que le jeûne observé alors. Ensuite, quel autre glaive que l'humilité d'Ezéchias fit périr ceiit quatre-vingt-quatre mille Assyriens par le ministère de l'ange ? En effet, ce prince, apprenant l'orgueil cruel de l'ennemi, déchira ses vêtements, revêtit un ciliée, et ordonna aux anciens d'entre les prêtres de faire de même, et d'aller ainsi vers le Seigneurpâr le ministère d'Isaïe, enjoignant, cela va sans dire, le jeûné et la prière. Le teinps du périls en effet, n'est pas plus le temps de l'intempérance^ que lé sac n'est le vêtement qui convient à rabondance.

Le jeûne va dé conserve avec la tristesse et la joie accompagne l'intempérance. C'est par ce jeûne qui va avec la tristesse que la cité pécheresse de Ninive échappe à la destruction annoncée. Elle s'était rendu Dieu favorable^

en se condamnant à un jeûne de trpi& jours, imposé même aux animaux, contre lesquels Dieu n'était pas irrité.

Sodome même et Gomorrhe auraient échappé à là ruine si elles avaient jeûné.

Achab aussi connut l'efficacité de ce remède, Après son crime et son idolâtrie, le prophète Élie vint lui reprocher la mort de Naboth que Jézabel avait fait périr pour s'emparer de sa vigne : « Tu as fait périr Naboth, lui dit-il, et tu t'es emparé de son héritage. A l'endroit même où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils lécheront le tien (1) ». Alors il s'humilia, mit un sac sur son corps, jeûna, et dormit avec le sac. Alors le Seigneur dit à Élie : « As-tu vu comme Achab s'est humilié devant moi? Parce qu'il s'est humilié, je n'amènerai pas sur ses jours à lui les maux mérités, mais je les ferai retomber sur son fils » ; celui-ci ne devait pas jeûner. Ainsi le jeûne est une œuvre de respect envers Dieu, et c'est ainsi encore qu'Anna l'épouse d'Helcana, honorant Dieu vit cesser sa stérilité, et fut récompensée de son jeûne par la naissance d'un fils, qui fut même un prophète.

(1) m Reg., 21, 19.

Le jeûne donne la connaissance de choses

cachées.

TertuUien ne borne point à ce qui précède refficacité bienfaisante du jeûne : il lui attribue encore la connaissance des choses cachées.

Mais le jeûne ne se borne pas à changer la nature, à détourner les périls, à effacer les péchés : il donne encore la connaissance des choses mystérieuses et cachées. Voyez plutôt l'exemple de Daniel. Le roi de Babylone a fait un songe qui déconcerte tous les sages ; ils disent que la nature humaine est impuissante à l'expliquer. Seul Daniel mettant sa confiance en Dieu, et ne sachant que faire pour être agréable à Dieu, demande un délai de trois jours, jeûne avec ses frères; et après avoir ainsi intéressé le Seigneur à ses prières, le sens du songe est expliqué de point en point, les sages du tyran sont épargnés, Dieu est glorifié, Daniel honoré. Il ne devra point obtenir de Dieu une moindre faveur plus tard, la première année du règne de Darius, quand en songeant aux temps prédits par Jérémie, il humiliera devant lui son visage, dans le jeûne, le sac, et la cendre.

En effet, un ange envoyé vers lui fit connaître aussitôt la cause des faveurs divines : (c Je suis venu, dit-il, montrer combien on te trouve digne de compassion », par suite de ses jeûnes, s'entend. S'il était un objet de cpm-

gÔ LES DEVOIRS DU GHRÉTIENé

passion pour Dieu, il était un objet d'épouvante pour les lions^ dans la fosse où après un jeune de six jours, un ange lui apporta à dîner. (TEiitutLiÈN, Dejejunio^ YII.)

Le Christ a donné Texemple du jeûne.

Après ces exemples tirés de l'Ancien Testament, Tertullien, qui renonce à tout citer, passe au Nouveau Testament.

Le Seigneur lui-même ensuite consacra son Baptême par le jeûne, et dans son Baptême, celui de tous les chrétiens, lui (jui pouvait faire des pains avec des pierres et du vin avec le Jourdain, s'il avait été gourmand et buveur. Que dis-je? Il initiait l'homme nouveau, blâmant ainsi l'ancien, au dédain des aliments, afin que le démon, s'il essayait encore de le tenter par des aliments, le trouvât plus fort que tout désir de manger. Il établira ensuite la loi de jeûner sans tristesse. Gomment ce qui est salutaire pourrait-il être triste? Il enseigna ensuite que c'est par le jeûne qu'il faut lutter contre les pires démons. Quoi d'étonnant que l'acte qui introduit l'Esprit-Saint dans l'homme en chàfese l'esprit d'iniquité? Enfin, si le centurion Corneille fut l'obi et des faveurs de l'Esprit-Sàint même avant d'être baptisé^ et reçut même le don de prophétie, c'est que Dieu ëeoûtà la voix des jeûiies pratiqués par luiî

OByOlRS ENVERS SOI-MÊMEi ^l

L'apôtre, si je ne nae trompe, dans la seconde épître aux Corinthiens relève que parmi ses labeurs, ses périls et ses éflhuis, ayant eu faim et sôif^ il a cependant jeûné ilh grand nombre de fois. (TÉRtuLLiEN, Dejêfutiiôi 8i)

TertuUien ensuite passe du jeùae proprement dit à ces jeûùes partiels que l'on a|)pelait xérophagies, ou « régime sec » et que les Montànistês pratiquaient euxmêmes^ et voulaient rendre obligatoires, à la différence des catlibliques, qui eii faisaient des pratiques libres.

rV. L'Envie.

L'effort qu'impose le support patient des épreuves dû des ennuis de la vie, la lutte contre ces vices de la chair que sont la luxure ou l'intempérance, figurent au premier rang parmi les préceptes de morale individùelie que se soiit plu à nous rappeler nos moralistes Africains. Les vices dé l'esprit n'ont pas échappé non plus à leur attention, et à leur vigilance. S'ils n'ont pas traité ex professa de l'orgueil du inoins l'oni-ils combàttii par l'éloge qu'ils ont fait çà et là de la vertu d'humilité. Saint Gyprién au III® livre dés Témoignages, dans plusieurs recommaindations (4, 5, 40, 61), a mis en garde contre l'orgueil et l'avâricé. Il a même écrit sur l'Êrivie un tradté spébial, le De Zélo et livoré.

Dans cet ouvrage, où il ne relève pas de TertuUien, il a pu pmprunter cejrlains tra4tâ aux moralistes profàiiës qui l'ont précédé, à uii Horace, à ûû Sénéqûe, mais il a été souvent observateur profond et original. Il né s'est point d'ailleurs borné, comme ces écrivains, a décrire le vice et à en montrer la misère, il en a indiqué le remède dans la charité et l'humilité chrétiennes. Et' nombre de trait$ que l'on admire dans tel discours de saint Basile sûr lé même sujet, ou dans le f*etit Carême de Massillon ^ux endrpits où il trace le portrait de l'envieux, ôht leiir iBodèle dans la peihture de saint Cyiiriëà:

Origine de Tenvie.

Etre jaloux du bien que l'on voit, et porter envie à de meilleurs que soi, cela paraît, ô mes très chers frères, une faute légère et sans gravité ; l'estimant sans gravité et légère, on ne la redoute point ; ne la redoutant point, on la méprise; la méprisant, on ne l'évite pas facilement. Ainsi un mal se forme, obscur et caché, dont on ne sait pas se défendre parce qu'on ne le voit pas, et qui cause la ruine des âmes qui ne sont pas sur leurs gardes. Pourtant le Seigneur nous ordonne d'être prudents, il nous recommande de veiller et d'être attentifs, de peur que notre adversaire qui, lui, veille sans cesse, et sans cesse nous tend des embûches, ne se glisse insensiblement dans notre cœur, et des étincelles du péché ne forme un incendie; et tout en caressant notre relâchement et notre imprudence de souffles doux et de brises légères, n'excite des tempêtes et des rafales, ruinant notre foi, et notre salut dans un naufrage. (St Gyprien, De Zelo etlivore, 1.),

C'est l'envie qui a excité Caïn contre Abel, Esati contre Jacob, les fils de Jacob contre Joseph, David contre Saul.

L*envie mère de tous les vices.

Il n'y a pas lieu d'estimer que ce vice se présente sous une forme unique, et soit ren-

bÊVoÎRS ENVERS SOI-MÊME. 93

fermé dans d'étroites limites et sur un domaine restreint. Il porte au loin ses ravages. Il est la racine de toute sorte de maux, une source de calamités, une semence de délits et d^ erreurs. Dé lui sourd la haine, l'animosité vient de lui. L'avarice s'allume au feu de l'envie, lorsque Ton ne sait pas se contenter de ce qu'on a en voyant un autre posséder plus de richesses. L'ambition s'excite, à voir quelqu'un jouir de plus d'honneurs. Quand l'envie nous aveugle, et se soumet l'intérieur de notre âme, on méprise la crainte de Dieu, on néglige l'enseignement du Christ, on ne s'inquiète pas du jour du jugement ; l'orgueil nous enfle le cœur, la cruauté l'exacerbe, la perfidie le fait prévaricateur, l'impatience le secoue, la discorde le rend furieux, la colère le fait bouillonner ; l'on ne sait plus se contenir, ni se diriger, soumis que l'on est à une puissance étrangère. De l'envie vient la destruction du lien de la paix chère au Seigneur, l'oubli de la charité fraternelle, l'altération de la vérité, la rupture de l'unité; on se précipite dans l'hérésie et le schisme, faisant pièce aux prêtres, portant envie aux évèques, se plaignant de n'avoir pas été préféré pour l'ordination, ou dédaignant l'autorité d'un autre. Voilà pourquoi on se rebelle, pourquoi on se montre récalcitrant; l'envie vous a rendu orgueilleux, la jalousie vous a fait pervers, et vous êtes devenu par

§4 LÈS ÔËVÔÎRS bu CiïRÉTIÊH.

elles rennemi non de l'homme, mais de Thon-?

neur dont il est revêtu* (St Gyprien, De Zelo et livore, 6.)

L'envie torture et rend malheureux.

Quel ver rongeur pour l'âme, quel ulcère pour la pensée, pour le cœur quelle corruption î Envier en autrui ou ses mérites ou les dons divins; tourner à son propre malheur, le bonheur des autres, s'attrister de l'ëGlât qui lés environne, se faire un supplice de leur gloire; mettre en quelque sorte auprès de son cœur des bourreaux, attacher à ses pensées, à ses sens, des tortionnaires, qui vous déchirent intérieurement, qui vous frappent, au fond de l'être des ongles de fer de la malveillance ! A de telles gens, nulle nourriture ne plaît, nulle boisson n'est agréable. Ce sont les soupirs, les gémissements, la souffrance en permanence ; l'envie ne quittant jamais l'envieux, son cœur qu'elle possède, est déchiré sans relâche, jour et nuit.

Les autres fautes ont un terme, et le délit commis, le délinquant s'arrête. Dans l'adultère, le crime cesse, la passion assouvie ; le brigand, l'homicide commis, reste tranquille; le pirate met un frein à sa rapacité quand il est en possession de son butin ; le faux commis, le faussaire ne va pas plus loin : jl' envie n'a pas de

DEVOIRS ENf^RS SÔI-MéMÊ. 9^

terme ; c'est un mal permanent, une faute sans fin. Plus celui à qui on porte envie a de bonheur et de succès, plus l'envieux sent brûler en lui l'incendie qui le dévore.

De là ce visage menaçant, cet aspect farouche, ce visage pâle, ces lèvres qui tremblent^ ces dents qui grincent, ces paroles irritées^ ce débordement d'iiijures, ces mains prêtes à frapper; même quand elles ne portent pas de glaive, la haine en fait les instruments d'une aveugle fureur. (St Gyprien, De Zèlo et livore, 8-9.)

L'envie mal inguérissable.

Les blessures du glaive sont plus légères, moins dangereuses que celles de l'envie. La cure est facile quand la. plaie est visible, et le remède peut rapidement rendre là santé, quand on voit le point malade ; les blessures de l'envie sont cachées et secrètes, et ne comportent pas de remède, car c'est dans les profondeurs de la conscience qu'elles dissimulent leur sourde douleur. Vous qui vous abandonnez à l'eiivie et à sa malignité, vous pouvez tant que vous voudrez multiplier contre ceux que vous haïssez, vos embûches, vos méchiancetés, vos fureurs : vous ne sereîi jamais autant l'ennemi de personne que de vous-même. Quel que soit celui que vous poursuivez de votre envie, il peut

toujours se dérober et vous éviter : vous ne pouvez vous fuir vous-même. Où que vous soyez votre adversaire est avec vous, votre ennemi est dans votre cœur; votre mal est en vous; des liens inévitables vous lient et vous enchaînent, le sentiment qui s'est rendu maître de vous vous tient captif, et ne vous laisse aucun adoucissement : poursuivre un homme, que la grâce de Dieu comble de biens, est un supplice de tous les instants; c'est un mal sans remède que de haïr un homme heureux.

L'envie spécialement proscrite par le Christ.

Voilà pourquoi, frères très chers, le Seigneur a cherché à remédier au danger de tomber dans les filets de la mort en portant envie au prochain. Ses disciples l'interrogeaient pour savoir qui était le plus grand parmi eux : « Celui dit-il, qui aura été le plus petit parmi vous, c'est celui-là qui sera grand (1) ». Il a ôté toute possibilité de jalousie par sa réponse; toute raison, tout sujet d'envie a été mis à nu et retranché; la jalousie n'est pas permise à un serviteur du Christ, il n'a pas le droit d'être envieux. Les honneurs ne peuvent faire l'objet d'une rivalité entre nous; c'est l'humilité qui nous élève, c'est par elle que nous savons comment plaire à Dieu. Enfin l'apôtre Paul nous

(1) Luc, IX, iiS,

insitruit aussi ; il nous recommande à nous que 1^ lumière 4n Christ a éclairés et qui sommes sortis des ténèbres de la nuit, de marcher dans la voie pratique des oeuvres de lumière : « La nuit est passée^ dit-il^ le jour est arrivé : reje-tons loin de nous les oeuvres de ténèbres, et revêtons les armes de lumière. Marchons avec honneur, comme en plein jour. Plus d'orgies, plus d'ivrognerie; plus d'impureté ni de désordres ; plus de]querelles, ni de jalousie (1) » Si les ténèbres ont quitté votre coeur, si la nuit s'en est allée, si l'obscurité en est dissipée, si enfin l'éclat du jour illumine votre âme, si voua êtes un homme de lumière, accomplissez les ceuyres du Christ, car le Christ est pureté de jour et de lumière, (St Cyprïen, Z>e Zelo et Iwore, 10.)

L'envieux est homicide*

Pourquoi vous jeter dans les ténèbres de la jalousie, vous laisser envelopper du nuage de l'envie, permettre à ce vice de vous rendre comme aveugle et d'éteindre en vous toute lumière de paix et de charité, pourquoi retourner au démon, à qui vous avez renoncé, pourqXiôi devenir semblable à Caïn? Il est coupable en effet du crime d'homicide celui qui jalouse, et hait son frère, comme lé proclame

(1) Rom., 13, 12.

teutullien. 7

dans son épître l'apôtre Jean : « Celui qui hait son frère est homicide, et vous savez que l'homicide n^apas la vie en lui(l). » Il dit encore : « Celui qui prétend être dans la lumière et qui hait son frère, est encore dans les ténèbres et marche dans les ténèbres, sans savoir où il va, car les ténèbres aveuglent ses yeux (2). » « Celui, dit-il qui hait son frère, marche dans les ténèbres et ne sait où il va » : il va en effet sans le savoir vers l'enfer; aveugle, et inconscient, il court au châtiment, car il s'éloigne du Christ qui a dit : « Je suis la lumière du monde ; qui me suivra ne marchera pas dans lesténè bres, mais aura la lumière de la vie (3)». Or celui-là suit le Christ qui observe ses préceptes, qui s'avance en suivant la voie qu'il a montrée, qui suit ses pas et ses routes, qui imite le Christ dans ses enseignements et sa conduite. C'est à quoi nous invite aussi l'apôtre Pierre : « Le Christ, dit41 a souffert pour vous, vous laissant son exemple afin que vous marchiez sur ses traces (4) ». (St CYPRiEN,Z)e Zelo et livore, 11.)

Être envieux, c'est n'être pas chrétien.

Nous devons nous souvenir du terme que le

(1) I lOHAN., 3, 15.

(2) lOHAN., 2, 11.

(3) lOHAN., 8, 12.

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