TERTULLIEN. - S
règne à nous dont nous demandons là venue, le règne que Dieu nous a promis, que nous a mérité le sang du Christ; nous demandons qu'après avoir suivi le Christ dans ce monde nous régnions avec lui dans l'autre. Il le promet lui-même : « Venez les bénis de mon père; entrez en possession du royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde (1) ».
On peut d'ailleurs, mes frères bien-aimés, entendre par le règne de Dieu le Christ luimême, dont nous désirons tous les jours la venue, dont l'avènement prochain fait l'objet de nos vœux. Il est la résurrection, puisque c'est en lui que nous ressusciterons : de même il peut aussi être le royaume de Dieu, puisque c'est en lui que nous devons régner.
Nous avons bien raison d'autre part de demander le royaume de Dieu c'est-à-dire le royaume céleste, p^rce qu'il y a aussi un royaume terrestre. Mais celui qui a renoncé au siècle est plus grand que les honneurs et le royaume d'ici-bas. Par conséquent, celui qui se consacre à Dieu et au Christ désire non les royaumes de la terre mais celui du ciel.
Il faut d'ailleurs ne pas cesser de prier, dé peur de perdre le royaume du ciel, comme l'ont perdu les Juifs. Le Seigneur en porte témoignage. « Beaucoup, dit-il, viendront de
(1) Matth., 25, 3 4.
DEVOIRS ENVERS DIEU. il5
VOrient et de l'Occident et prendront place avec Abraham, Isaac et Jacob au festin du royaume des cieux. Et les fils du royaume seront jetés dehors dans les ténèbres. Là seront les pleurs et les grincements de dents (1) ». 11 montre qu'auparavant les Juifs étaient les fils du royaume, tant qu'ils restaient les fils de Dieu. Quand le nom de père adressé à Dieu cessa pour eux, le royaume cessa du même coup. VoUà comment nous, les chrétiens, qui dans l'oraison dominicale appelons Dieu notre père, nous prions aussi pour que son règne nous arrive.
Que votre volonté soit faite.
Nous ajoutons : « Que votre volonté soit faite dans le ciel et sur la terre », non pour que Dieu fasse ce qu'il veut, mais pour que nous nous puissions faire ce que Dieu veut. Qui en effet pourrait empêcher Dieu de faire ce qu'il veut? mais parce que le diable fait obstacle à ce qu'en tout notre cœur et notre vie se conforment à la volonté de Dieu, nous prions, et nous demandons que la volonté de Dieu s'accomplisse en nous. Or, pour que celle-ci s'accomplisse en nous, besoin nous est de la volonté de Dieu, c'est-à-dire de son assistance et de sa protection, parce que personne n'est
(1) Matth., 8, 11 sq.
Il6 LES ÔEVÔÎRS I>U CHRÉTIEN. ^ \
fort par lui-même, mais par la bonté et la miséricorde de Dieu.
D'ailleurs, Notre-Seigneur n'a-t-il pas dit pour montrer l'infirmité de Thomme qu'il représentait : « Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi (1) ». Et alors, donnant exem* pie à ses disciples de faire non leur volonté mais celle de Dieu, il ajouta : « Cependant non ce que je veux, moi^ mais ce que vous, vous voulez » ; et en un autre endroit : « Je ne suis pas descendu du ciel pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé (2) ». Que si le fils s'est fait obéissant pour accomplir la volonté du père, combien plus le serviteur ne doit-il pas obéir pour accomplir la volonté du maître. C'est ainsi que Jean aussi nous exhorte àfairela volonté du père, en disant : « N'aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde?
Celui qui aime le monde, la charité du Père n'est pas en lui, car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil du siècle. Or cela ne vient pas du père, mais du monde. Le monde passera et sa concupiscence avec lui; celui qui fera la volonté de Dieu dèmeurei'a éternellement, comme Dieu demeure étëriiellement (3) ». Si nous voulons demeurer éternel-
(1) Matth., 26, 39.
(2) lOHAN., 6, 38. •
(3) I lOHANN., 2, 15.
lement, nous devons faire la volonté de Dieu, qui est éternel.
La volonté de Dieu, c'est ce que le Christ a fait et enseigné : l'humilité dans la conduite, la fermeté dans la foi, la réserve dans les paroles, dans les actes l'honnêteté, dans les œuvres la miséricorde , dans les mœurs la discipline ; ne savoir pas commettre l'injustice ; quand on la subit, savoir la supporter; garder la paix avec ses frères, aimer Dieu de tout son cœur, l'aimer comme Père, le craindre comme Dieu ; ne rien préférer au Christ qui ne nous a rien préféré ; rester inséparablement attaché à son amour, demeurer avec courage, avec confiance, près de sa croix; quand il s'agit de l'honneur de son nom, qu'il y ait en nous la fermeté qui le confesse, l'énergie dans les supplices qui soutient la lutte, dans la mort la patience qui remporte la couronne : c'est ainsi que l'on a la volonté d'être cohéritier du Christ, ainsi qu'on accomplit la loi de Dieu, qu'on fait la volonté du Père.
Nous demandons que la volonté de Dieu se fasse au ciel et sur la terre : c'est à ce double accomplissement que tient notre salut. Nous tenons notre corps de la terre, notre âme du ciel, et par conséquent nous sommes ciel et terre, et nous demandons que la volonté de Dieu se fasse en l'un et en l'autre, c'est-à-dire dans notre corps et dan§ notre âme.
Il8 LES DEVOIRS DU CHRÉTIEN.
Il y a en effet lutte entre la chair et l'esprit, conflit quotidien entre eux, et nous ne faisons pas ce que nous voulons, l'esprit cherchant ce qui est céleste et divin, la chair ce qui est terrestre et séculier; voilà pourquoi nous demandons que grâce à l'assistance divine la concorde s'établisse entre ces deux puissances, et que, la volonté de Dieu se faisant dans l'un et dans l'autre, l'âme régénérée par sa grâce ai^ive au salut. C'est ce que proclame de la façon la plus nette l'apôtre Paul : « La chair, dit-il, convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair. Elles sont en lutte, et à cause de cela nous ne faisons pas ce que nous voulons. Les œuvres de la chair sont connues : adultères, fornication, impudicité, obscénités, idolâtrie, empoisonnements, homicides, inimitiés, luttes, rivalités, animosités, provocations, hostilités, dissensions, hérésies, envie, ivresse, orgies, et autres fautes semblables. Ceux qui les commettent n'entreront point dansle royaume des cieux. Les fruits de l'esprit sont la charité, la joie, la paix, la magnanimité, la bonté, la fidélité, la mansuétude, le désintéressement, la chasteté (1) ». Nous demandons, dans les prières quotidiennes, mieux que cela, dans des prières ininterrompues, que la volonté de Dieu se fasse en ce qui nous concerne dans le ciel et sur la
(1) Gal., 5, 17 sq.
terre; parce que la volonté de Dieu est que les choses du ciel l'emportent sur celles de la terre, et que les biens spirituels et divins aient notre préférence.
On peut encore entendre ces paroles d'une autre manière, et qu'observant le précepte du Seigneur, d'aimer même nos ennemis et de prier pour ceux qui nous persécutent, nous demandons pour eux qui sont encore terre et pas encore ciel, que la volonté de Dieu s'accomplisse, en ce qui les concerne, cette volonté que le Christ a accomplie en travaillant à sauver l'homme et à lui rendre ses droits. Il appelle ses disciples, non point terre, mais sel de la terre, et l'apôtre appelle le premier homme d'après le limon de la terre, le second d'après le ciel. C'est donc à juste titre que nous, qui devons ressembler à Dieu notre père, lequel fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et répand sa pluie sur les justes et sur les injustes, nous prions conformément à l'enseignement du Christ, et nous demandons que, comme dans le ciel, c'est-à-dire en nous par la foi, la volonté de Dieu a été faite et nous a transformés en hommes célestes, ainsi sur la terre c'est-à-dire en eux, la volonté de Dieu soit faite par leur venue à la foi : ainsi terrestres par leur première naissance, ils commenceront à être célestes en renaissant de l'eau et de l'esprit.
Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien.
L'oraison dominicale continue et nous disons : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ». On peut entendre ces mots dans le sens spirituel et dans le sens naturel, et, dans un sens comme dans l'autre, par la grâce de Dieu elles servent au salut.
Le pain de vie c'est le Christ, et ce pain-là n'est pas à tous, mais à nous; et de même que nous lui disons notre père, ^^arce qu'il est le père de ceux qui savent et qui croient, de même nous l'appelons notre pain parce que le Christ est notre pain à nous qui touchons son corps. Nous demandons d'ailleurs que ce pain nous soit donné chaque jour, de peur que nous dont la vie est dans le Christ, et qiii recevons chaque joui* l'Eucharistie en nourriture de salut, nous ne commettions quelque faute grave, qui nous fasse excommunier, et nous sépare du corps du Christ. « Je suis, dit-il, le pain 4e vie descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Et le pain que je donnerai, c'est ma chair livrée pour le salut du monde (1) ». Il dit donc que que celui-là vit éternellement, qui mange de §on pain. Il est donc
(1) lOHANN.j (t, 51.
DËVOiJRiS ENVERS DIEU. 121
manifeste qiie çôux-là vivent qui touchent son corps, et reçoivent l'Eucharistie comme fidèles : dé même il est à craindre (et il faut prier pour l'éviter), que quelqu'un étant séparé du corps du Christ par l'excommunication, ne manque son salut. Il en fait lui-même la menace : « Si vous ne'^mang.ez la chair du fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous (1) ». Nous demandons donc que le. Christ nous soit donné chaque jour, afin que nous qui demeurons et vivons en lui, restions unis à son corps et à sa grâce.
On peut encore comprendre que nous, qui avons renoncé au monde, et dédaigné pour la grâce ses richesses et ses pompes, nous demandons seulement pour nous la nourriture nécessaire à notre vie. Le Seigneur dit en effet : « Qui ne renonce à tout ce qui lui appartient, ne peut être mon disciple (2). Celui qui est le disciple du Christ, renonçant à tout suivant l'en^ seigiiemënt de son maître,doit demander §a nour^ ritiire quotidienne et he pas étendre plus loin son dééîi*. C'est encore le Maître qui le reconir, mande. « Ne pensez pas au lendemain : le lendemain se pourvoira lui-même. A chaque jour suffît son mal (3) ». C'est donc avec raison qu'un disciple du Christ demande pour lui-?
(1) lOHANN., 6, 53.
(2) Luc, 14, 33.
(3) Matt.^ 6j 34;
même sa nourriture au jour le jour, lui a qui il est prescrit de ne pas songer au lendemain. Il est, en effet, inconséquent et contradictoire pour nous de demander à vivre longtemps dans le monde puisque nous souhaitons la prompte venue du royaume de Dieu.
Aussi le bienheureux Apôtre cherchant à éclairer et à fortifier notre foi et notre espérance nous donne-t-il cet avertissement :
« Nous n'avons rien apporté en ce monde, nous ne pouvons non plus en rien emporter. Ayant de quoi nous alimenter et nous vêtir, contentons-nous de cela. Ceux qui veulent devenir riches, tombent dans des tentations, des pièges, des désirs funestes, qui poussent l'homme à sa ruine : la cupidité est la source de toute sorte de maux. Pour avoir cédé à ses attraits, certains ont fait naufrage et se sont engagés dans un abîme d'ennuis (1) ».
Il enseigne que les richesses sont non seulement méprisables, mais encore dangereuses, qu'en elles est la source de maux perfides, qui insidieusement obscurcissent l'esprit, et le déçoivent. Voilà pourquoi le Seigneur reprend le riche insensé qui songe à ses richesses, et qui se targue de l'abondance de ses revenus : « Insensé, dit-il, cette nuit même on te réclamera ton âme, et alors les biens
(1) I TiM., 6, 7 sq.
que tu amassés, à qui appartiendrpntrils ? (1) ». L'insensé s'applaudissait de ses richesses, alors qu'il allait mourir la nuit même ; et celui à qui la vie commençait à manquer, songeait à une abondance de moyens de vivre.
Bien différent est l'enseignement du Seigneur, il nous montre que celui-là est consommé en perfection qui vend tous ses biens et en distribue le prix aux pauvres, pour se mettre un trésor en réserve dans le ciel. Il dit que celuilà est capable de le suivre et de marcher dans la voie glorieuse de la passion, qui, dégagé des liens des biens terrestres, marche vers le ciel où il s'est fait précéder de ses richesses. Pour que chacun de nous puisse s'y préparer, il apprend à prier de cette manière, et à reconnaître, aux conditions de la prière, quel il doit être lui-même.
La nourriture quotidienne ne peut manquer au juste, car il est écrit : « Le Seigneur ne fera pas mourir de faim une âme juste (2) » ; et encore : «J'ai été jeune, et je suis devenu vieux : je n'ai jamais vu le juste abandonné, et sa postérité mendiant son pain (3) ». Le Seigneur fait encore la promesse que voici : « Ne vous demandez pas que mangerons-nous, que boirons-nous, comment nous vêtirons-nous? Les
(1) LuG.i 12, 20.
(2) Prov., 10, 3.
(3) Ps., 36, 25.
Gentils se posent ces questions. Mais votre Père sait que vous en avez besoin. Ghefchez d'abord le royaume de Dieu et tout cela nous sera donné par surcroit (1) ». Ilpromet que tout sera donné à qui cherche d'abord le royaume de Dieu et sa justice. En effet, tout appartient a Dieu; donc, celui qui a Dieu, rien ne lui manquera, à moins que lui-même ne manque a Dieu. Daniel, enfermé sur l'ordre du Roi dans la fosse aux lions, y trouve une nourriture préparée par l'ordre divin, et l'homme de Dieu est nourri au milieu de fauves affamés qui l'épargnent. Élie fuyant la persécution est nourri au désert par des corbeaux qui le servent, par des oiseaux qui lui apportent sa nourriture. Ainsi — ô cruauté abominable de l'humaine malice — tandis que les fauves épargnent, que les oiseaux ravitaillent, l'homme tend des embûches, et exerce des violences.
Ht pardonnez-nous nos offenses.
Ensuite, nous prions pour nos péchés : « Et remettez-nous nois dettes comme nous les remettons à nos débiteurs ». Après la nourriture, on demande le pardon des fautes, afin que celui que Dieu nourrit vive en Dieu, et qu'il soit pourvu ngri seulement ^ la vie présente
(1) Matt., 6, 31»
DEVOIRS ENVERS ÔIEU. 125
qui passe, mais encore à la vie éternelle, où l'on peut arriver, si les péchés que Dieu appelle dés dettes nous sont remis par lui. « Je vous ai remis, dit-il^ toute votre dette parce que vous m'en avez prié (1)». L'avertissement nécessaire, providentiel, salutaire, par lequel il nous est rappelé qUé nous sommes pécheurs, quand on nous invite à prier pour nos péchés ! En sollicitant l'indulgence divine, l'âme prend conscience d'elle-même. Pour que nous ne plaisions pas à nous-méme^ comme si nous étions innocent, le Seigneur nous apprend que nous péchons chaque jour^ en nous invitant à prier chaque jour.
C'est aussi l'avertissement que nous donne Jean dans son épitre : « Si nous disons que nous sommes sans péché^ nous nous trompons nous-même, et la vérité n'est point en nous. Si nous confessons nos péchés ^ Dieu est fidèle et juste, il nous remettra nos péchés (2) ». Il a exprimé dans son épître cette double vérité que nous devons prier pour nos fautes, et que nous en obtenons le pardon en priant. Voilà pourquoi il a pu dire que Dieu était fidèle et qu'il tient ses promesses en nous remettant nos fautes, parce que Celui qui nous a appris à prier pour nos fautes, nous a promis la mi-