‹ Tertullien et saint Cyprien [microform]Chapitre 30 sur 49 · III. La Pénitence · texte numérisé non relu

III. La Pénitence

Quand on a manqué de quelque manière que ce soit à la fidélité due à Dieu et à l'église, on doit réparer par la pénitence. C'est la doctrine de saint Cyprien et nous venons de le voir à propos du. De lapsis. Ce fut aussi l'enseignement de TertuUien avant qu'il eût adhéré au Montanisme, et c'est encore son enseignement dans son traité de Paenitentia.

TertuUien commence par rappeler la définition que les païens donnent de la Pénitence : « un sentiment pénible de l'âme venant du mécontentement que l'on éprouve d'une décision que l'on a prise ». Il montre que cette définition est inadéquate et qu'il n'y a de pénitence au sens vrai du mot, que des fautes ou mauvaises actions. Il distingue alors les fautes charnelles et les fautes spirituelles.

Péchés charnels, et péchés spirituels.

Quels sont les actes dont il est juste et obligatoire de se repentir, c'est-à-dire qui doivent être considérés comme péchés, ce serait le lieu de le définir, mais la question peut paraître oiseuse.

Le Seigneur une fois connu, l'âme sur laquelle son auteur a jeté les yeux, arrive à la connaissance de la vérité, et initiée aux pré-

DEVOIRS ENVERS DIEU. l53

ceptes du Seigneur, apprend aussitôt par- eux qu'il faut considérer comme péché tout ce que Dieu défend. Dieu en effet étant manifestement un bien et un grand bien, à ce bien Tacte en question ne déplairait pas s'il n'était un mal; les contraires ne s'auraient s'accorder.

Toutefois, il ne sera pas oiseux de dire, en passant, que parmi les péchés il y en a de charnels, c'est-à-dire qui se rattachent au corps, et d'autres qui sont l'œuvre de l'esprit. L'homme étant formé de cette réunion de deux substances ne peut pécher autrement que dans les éléments dont il est composé. Mais les péchés ne diffèrent pas entre eux parce que le corps et l'esprit sont deux choses distinctes (ils sont plutôt égaux parce que les deux éléments n'en font qu'un) : que l'on n'aille pas, en raison de la diversité des substances, faire des distinctions entre eux, et estimer que l'un est plus grave où plus léger que l'autre. La chair et l'âme appartiennent à Dieu, l'un a été pétri de ses mains, l'autre créée par son souffle. Puis donc qu'elles sont égales devant le Seigneur, quelle que soit celle qui pèche, elle offense également le Seigneur.

Est-ce vous qui ferez le discernement des actes de la chair et de ceux de l'esprit, alors que dans la vie, dans la mort, dans la résurrection, - ils sont tellement associés et unis qu'ils ressuscitent alors également pour la vie

i54 LEâ DË^cntssi DU i^nieÉïiÉN.

an pour lé jugement^ pâFCe que apparëmméut, c'est ensemble qu'ils ont ou péché, ou vécu dans rinnoceiïcé. Si nous avons établi ces ppémisses, c'est pour faire coifiprêndre que la nécessité de la pénitence ne s'iinpose pas moins, eU cas de péché j à l'une dé§ deux parties qu'à l'autre. Cdifimun est leur délit, commun leur juge -^ c'est Dieu que je veux dire ^^ commun aussi leur doit être le remède de la pénitence.

La raison pour laquelle les péchés sont appelés spirituels ou corporels, c'est que toute faute se commet en acte ou en pensée : est corporel ce qui se fait en acte, parce qu'un aiéte est comme un corps que l'on peut voir et toucher; est spirituel, ce qUi réside daiis l'âme, parce que ce qui est esprit ne se peut voir^ ni toucher. Ge; qui montre que ce ne soiit pas seulement les fautes d'aetê, mais encore lés fautes de volonté qu'il faut éviter et expier par la pénitence. Il ne faut paS^ en effet, parce qUe la faiblesse humaine juge seulement des actes ^ ne pouvant pénétrer dans le secret de la volonté, aller pour cela négliger les fautes de cette dernière devant Dieu aussi. Rien n'est impossible à Dieu. Rien de ce qui est faute n'échappe à sa vuej il ne l'ignore pas, il le réservera pour le jugëiUént. il ne saurait ni dissimuler sa clairvôyaacê ni la trahir. D'ailleurs^ la volonté n'est-eile pa§

ÉËvêiRS invités ÉmiSi îM

là saîirxîë dé raété? Admettons qtie eëftàîôs àëfês soient imputables âïi basàrd, a la néêéèsîté,- à rignôrancè : ces èsdëptions aâttîisès^ /ce n'ëât ^ue dàfis la volointé qu'on pèche* Pttis dêâd q^i'élle est la source de l'acte^ ne sérà-^ t^éllè pas d'autant pltië dhâtiëé de préférence, qu'elle à eu là paft priliëipâlé dâïïs la faîite? Elle û'est lÈLêmë pè^s mise hôr^ de eaùsë quand un' obstacle empêche ràôcGïnplissemèht de l'aètei Elle est teniië poiir responsable vis-^àvis d'ellë-inêmè, et elle ne pourra pas être excusée par la mauvaise chance qui a empêché l'exécution, car elle a fait ce qui était en elle.

Enfin, comment le Seigneur montre-t-il qu'il ajoute à là loi ancienne ëoinmë uii nôiiVel édifice, sifîôn en interdisant les pêèhé^ de là volonté elle-même. Il appelle adultère non sétilement celui qui aurait violé en fait l'union d'un àutré^ màîs encore celui qui l'aurait profanée par un regard de concupiscence; Tant il est vrai qu'il eât déjà pas mal dangereux poUr l'âme de se représenter une action qu'on n'a pas le droit de faire, et téméraire de la réaliser dans âa volonté; Puisque là volonté a tant de force que sans même se satisfaire pleinement^ elle tient lieu de l'acte^ elle sera châtiée comme si elle l'avait accomplie. {1 est parfaitement vain de le dire : « Je l'ai voulu, àlavérit4; mais ,^e ne l'ai pas fait ». Voiis de-

l56 LES DEVOIRS DU CHRÉTIEN.

vez consommer l'acte, puisque vous le voulez, ou ne pas le vouloir, puisque vous ne le consommez pas. Aussi bien, vous prononcez contre vous-même par l'aveu de votre conscience.

Car si c'était le bien que vous eussiez voulu, vous auriez désiré l'accomplir; et de même que vous n'accomplissez pas la chose mauvaise, de même vous n'auriez pas dû la désirer. Quelque position que vous preniez, vous êtes coupable : ou vous avez voulu le mal, ou vous n'avez pas fait le bien. (Tertullien, De paenitentia, lïl.)

Motifs de la Pénitence.

Après ce préambule, Tertullien aborde le devoir de

la Pénitence, et l'établit sur l'ordre et la volonté de Dieu.

Pour tous les péchés donc, qu'ils viennent de la chair ou de l'esprit, qu'ils soient commis en acte ou en désir, celui qui a disposé que le châtiment viendrait par le jugement, a promis aussi le pardon par la pénitence. Il a dit à son peuple : « Repentez-vous, et je vous sauverai (1). » Et encore : « Je suis vivant, dit le Seigneur, et j'aime mieux la pénitence que la mort ». La pénitence est donc vie, puisqu'elle est préférée à la mort.

(1) EZEGH*, XVIII, 21, 32.

bEVÔlRS ËNVÉRiS blÉU. i^j

Pécheur, semblable à moi (ou plutôt plus petit pécheur que moi, car j'avoue ma supériorité dans le péché), jette-toi sur elle, embrasse-là, comme le naufragé saisit la planche dont il espère son salut. Tu es plongé dans les flots du péché : elle te soulèvera, et te conduira au port de la miséricorde divine. Saisis l'occasion d'un bonheur inespéré pour devenir, — toi qui n'étais jadis devant le Seigneur, que la goutte d'eau d'un vase, la poussière d'une aire, le gobelet d'un potier, — désormais cet arbre « qui est planté au bord des eaux, qui demeure toujours vert, et porte du fruit en son temps (1) » qui ne connaîtra ni le feu, ni la hache. Tu as trouvé la vérité : repens-toi de tes erreurs, repens-toi d'avoir aimé ce que Dieu n'aime pas, puisque nous-mêmes nous ne permettons pas à nos serviteurs de ne point haïr ce qui nous déplaît. La déférence se marque dans la conformité des sentiments.

L'énumération de tout ce qu'il y a de bon dans la pénitence est une matière considérable, et qui demanderait un long exposé. Pour nous, qui ne disposons que de peu de temps, nous n'insistons que sur ce point : ce que Dieu prescrit est bon, très bon. C'est une témérité, à mon avis, que de discuter de la bonté d'un précepte divin. Ce n'est pas à cause de sa

(1) Ps., 1, 3.

iM LES êEVÔÎRS DU CHRÉTIEN.

bienfaisance que nous devons y prêter l'èrèille mais parce que Dieu l'a prescrit. Quand il s'agit de nous montiper obéissants, l'intérêt de celui qui obéit passe après la majesté de la puissance divine, après l'autorité de celui qui commande. Est-ce un bien de se repentir? A quoi bon y réfléchir? Dieu l'ordonne. Que dis-je, il l'ordonne, il y exhorte. Il y invite pair une récompense : le salut; il y ajoute un serment : Je suis vivant, dit-il, et il désire qu'on le croie. (Tertullien, De paenitentîa, IV.)

La pénitence, une fois connue et entreprise, ne doit plus être suivie d'un retour au péché. Tertullien combat ici $n particulier la tentation qui pouvait se pré-senter à des catéchumènes de se livrer au péché en escomptant le Baptême à venir qui lès purifierait. Il continue, en parlant de la pénitence pour les fautes <}tie l'on commettrait après le Baptême : -

Notre ennemi obstiné ne fait jamais trêve à sa malice. Et il se déchaîne plus violemment contre l'homme lorsqu'il le voit libéré ; c'est quand on l'éteint qu'il s'enflamme davantage. Il est inévitable qu'il souiFre et qu'il gémisse quand il voit, avec les péchés remis, tant d'œuvres de mort détruites chez l'homme, tant de motifs effacés d'une condamnation escomptée par lui. Il souffre de ce que lui-même et ses anges seront jugés par ce pécheur devenu serviteur du Christ. Il l'épie, l'attaque^ l'as^ siège. S'il pouvait ou bien frapper ses regards de l'objet d'une concupiscence charnelle,

prendre son âme 4ôRs les filets des plaisirs mondains, renverser sa foi par la crainte d'îine puissance terrestre, le détourner du droit chemin par un enseignement de mensonges!

Scandales, tentations, rien ne lui manque.

Prévoyant ces traits empoisonnés, Dieu a voulu, la porte du pardon une fois fermée^ le verrou du baptême tiré, laisser encore un refuge ouvert. Il a placé dans le vestibule une seconde pénitence, pour qu'elle ouvre à ceux qui frappent; mais une fois, seulement > puisque c'est déjà la seconde fois; et jamais plus ensuite, puisque c'a été en vain que le dernier pardon a été accordé (1), H'çst^ce pas en effet assez d'une fois? Vous obtenez ce que vous ne méritiez plus, ayant perdu ce que vous aviez reçu. Si la bonté de Dieu te donne le moyen de recouvrer ce que tu avais perdu, sois reconnaissant d'un bienfait répété ou plutôt amplifié, car rendre c'est plus que donner, et il est plus misérable, pour celui à qui on rend, d'avoir perdu que de n'avoir jamais reçu évL tout.

D'ailleurs^ il ae faut pas que votre âme se laisse abattre, écraser par le désespoir, s'il arrive que vous deviez une seconde fois faire pénitence. Qu'on hésite à pécher de nouveau^ mais qu'une seconde pénitence ne fasse pas

(1) Le rigorisme de TertuUien l'entraîne ici loin de l'esprit dé l'Évangile et de lia vérité.

l6o LES DEVOIRS î>tr CïtRÉTlEN.

hésiter ; qu'on hésite à courir encore le danger, mais qu'on n'ait pas honte d'être encore délivré : la maladie renouvelée, il faut renouveler le remède. Vous vous montrerez reconnaissant envers le Seigneur, si vous ne refusez pas ce que le Seigneur vous ofiFre.

Vous l'avez offensé, mais vous pouvez vous réconcilier encore avec lui. Vous savez à qui vous devez satisfaire, et lui il est prêt à recevoir votre satisfaction. (Tertullien, Depaenitenfia, VI IL)

Pour exciter à la pénitence des fautes commises après le Baptême, Tertullien rappelle les paraboles où se montre la bonté de Dieu pour tous ceux qui s'égarent. Il a dans ce passage des accents qui ne sont pas habituels à son austère génie.

Si vous doutez de cette disposition de Dieu à pardonner, lisez ce que l'Esprit dit aux églises. Aux Ephésiens, il fait grief d'avoir abandonné la charité, il reproche à ceux de Thyatire de forniquer et de manger des viandes consacrées aux idoles; aux fidèles de Sardes, de n'avoir pas d'œuvres parfaites: à Pergame d'enseigner l'iniquité; il gourmande ceux de Laodicée de mettre leur amour-propre dans leurs richesses : et cependant il les exhorte tous à faire pénitence, non d'ailleurs sans joindre à son exhortation des menaces. Or il ne menacerait pas l'impénitent, s'il ne pardonnait pas au pénitent. On en pourrait douter, s'il n'avait

DEVOIRS ENVERS^ ïilElJ. l6i

moatré lui-même la surabondance de sa bonté.

Ne dit-il pas : « Celui qui tombera se relèyera, et celui qui se sera détourné se retournera vers moi ». C'est lui, en effet, c'est lui qui préfère « la miséricorde au sacrifice ». « Les eieux, et les anges qui y habitent se réjouissent de voir Thomme se repentir ».

Allons, pécheur, prends courage : tu vois où Fon se réjouit de ton retour. Que signifient ençore^ ces paraboles du Seigneur? Une femme a perdu une drachme, elle la cherche, la retrouve, elle invite ses amies à se réjouir avec elle : n'est-ce pas l'image du pécheur, rentré en grâce? Un berger a une petite brebis qui s'égare; le troupeau entier ne lui est pas plus cher que cette unique petite brebis; c'est elle seule qu'il cherche, elle seule qu'il veut, oubliant toutes les autres. Enfin il la trouve, et la rapporte sur ses propres épaules, car elle s'était fort fatiguée à errer çà et là.

Je citerai encore ce père très tendre qui rappelle à lui son fils prodigue ; qui l'accueille avec joie lorsque il se repent dans sa misère, tue le veau gras, célèbre sa joie par un festin. Pourquoi pas? il avait retrouvé un fils qu'il avait perdu, et il avait senti qu'il lui 'était plus cher, l'ayant ainsi regagné. Qui devons-nous reconnaître dans ce père? Dieu lui-même. Nul n'est père, nul n'est tendre, autant que lui. Vous êtes son fils : donc, quand même vous

l62 LES DEVOIRS DU CHRÉTIEN.

viendriez à dissiper ce que vous avez- reçit de^ lui, quand même vous reviendirez^ ità préside lui, il vous accueillera, parce que vous êtes revenu, et se réjouira plus de votre retour que de la bonne conduite d*un autre. Mais à une condition : c'est que vous vous repentiez du fond du cœur, que vous compariez votre faim à l'abondance dont jouissent les serviteurs dans la maison de votre père, que vous quittiez les porcs et leur immonde troupeau, que vous reveniez trouver votre père, si irrité qu'il puisse être, en lui disant : « J'ai péché, mon père, je ne suis plus digne d'être appelé votre fils (1). » On se soulage autant en avouant ses fautes, qu'on en augmente le poids en les dissimulant. Avouer, c'est prendre le parti de la satisfaction, dissimuler, celui de la révolte. (Ter- TULLiEN, De paenit. VIII.)

L'Hxomologèse ou la confession.

Ce n'est pas tout d'avoir au cœur le regret des fautes commises, il faut encore extérioriser ce regret par l'exomologèse.

Cette seconde et unique pénitence, plus elle est de nécessité étroite, plus la preuve en doii être laborieuse : elle ne doit pas se borner à la conscience d'avoir mal agi, il faut qu'un acte

(1) Luc, 15, 21.

DEVOIRS ENVERS DIEU, l63

la réalise au dehors. Cet acte, pour employer un mot grec communément usité, c'est l'exomologèse^ par laquelle nous confessons au Seigneur notre faute : non pas qu'il l'ignore, mais parce que l'aveu prépare à la satisfaction, et réalise la pénitence, et que là pénitence apaise la colère de Dieu.

L'exoraologèse comportait au temps de Tertullien tout un. régime de pratiques et d'exercices beaucoup plus pénibles que ceux qui sont imposés aujourd'hui £fcux pénitents,

Ll'èxomologèse est donc une discipline qui apprend à l'homme à s'humilier et à s'abaisser, en lui imposant un régime capable d'attirer sur lui la imséricorde. Pour ce qui regarde la mise même et la nourriture, elle veut que l'on couche sur le siac et la cendre, que l'on se couvre le corps de haillons, que l'on s'abandonne à la tristesse, que l'on corrige ses fautes par un traitement sévère. D'autre part le pénitent doit se contenter, pour le boire et le manger, de choses toutes simples, telles que les demande non le plaisir du ventre, mais le bien de l'âme ; il alimente souvent la prière par le jeûne; il gémit, il pleure, il crie jour et nuit vers le Seigneur son Dieu ; se roule aux pieds des prêtres, s'agenouille devant ceux qui sont chers à Dieu, charge tous ses frères d'inter^ céder pour obtenir son pardon. Tout cela l'exomologèse le fait, pour donner du crédit à la

péi^itence, powf honorer le Seigneur- par la orainte du péril, pour tenir place da Findignation divine en prononçant elle-même contre 1© pécheur, pour faire servir uae souffrance tem* poraire, je ne dis pas à %auder, m%is à acquitter des supplices éternels* Quand donc elle roule l'homme à terre, c'est pour le relever; en le faisant sordide, elle le fait plus beau ; en l'accusant, eUe l'excuse ; en le condamnant elle l'absout. Moins vous, vous serez épargné, et plus, Dieu, croyez-m'en, vous épargnera.

On redoute l'exoraologèse, à cause de la honte. C'est une fausse honte dit TertùUien, et une méconnaissanGé de cô qu'est le c^é tien.

Il en est cependant beaucoup, qui,, devant ce. devoir, ou s'y dérobent ou en remettent l'accomplissement de jour en jour : ils y voient, je suppose, une façon de s'afficher en public. Ils pensent plus à la Tionte qu'à leur salut, à la façon de ceux qui ayant contracté quelque mal dans les parties les plus secrètes de leurs corps, évitent de le faire connaître aux méde^ cins, et meurent avec leur pudeur. La honte trouve donc insupportable de donner satisfacm tion au Seigneur irrité, de rentrer en posses^, sion du salut gaspillé ! Holà, le pudibond ! quand il s'agit de pécher, tu tiens Iç front haut, tu le baisses quand il s'agit de détourner la colèj?er de Dieu. Pour moi, je ne fais aucune place à la honte, quand je gagne ce qu'elle perd, quand

DEVOIRS ENVERS E»IEU. i65

ell€*iïiêiae «emble no'âs exhorter et nous dire : « De ihoi n'ayez aucun sou ci; il est mieux que je périsse pour vous ». A coup sûr, Ife p^ril qu'elle fait èourir est pénible ou jamais^ quand on -iÇi affiaire à dfes gens prêts à insulter avec des plaisanteries, là où l'un s'élève sur la ruine de l'autre, où l'on monte en posant le pied sur ^eiui qui est par terre. Mais au inilieu de frères, de serviteurs du même maître, pour qui tout est commun : espérance, crainte, joie, douleur^ souffrance (ils n'ont en effet qu'une même âme venant d'un même Seigneur et père), pourquoi té figures-tu qu'ils sont autre chose que toi? Pourquoi fuis-tu, comme s'ils devaient applaudir à ton malheur, ceux qui, y participent? Le corps ne peut se réjouir du inal qui fait Souffrir un de ses membres^* il faut bien qu'il souffre tout entier, et collabore à la j^uérison. Là où il y a un ou deux fidèles, là est l'Église, et l'Église c'est le Christ. Donc quand tu tends les mains vers les genoux de tes frères, c'est le Christ que tu touches, le Christ que tu implores. De même quand ils répandent des larmes sur toi, c'est lé Christ qtii soùître, le Christ qui demandé pardbn. Or la prière d'un fils est vite exaucée.

Enfin j ce que l'on entend cacher aux hommes en ée refusant à l'eiinui de rexomologèse, né sera pas caché à Dieu ; l'ennui peut être réel • il est bienfaisant*

l66 LES DEVOIRS DU CHRÉTIEiN.

Vraiment, il est beau l'avantage que se pro* met le respect humain, quand on cache ses fautes ! Ce que nous aurons soustrait à la connaissance des hommes, nous le cacherons aussi à Dieu? Peut-on mettre en balance l'opinion des hommes et la connaissance que Dieu a de nous? Vaut-il mieux être condamné sans que personne le sache, que d'être absous au grand jour?

Mais — c'est chose misérable, dira-t-on que d'en arriver ainsi à l'exomologèse — sans doute, mais c'est par la souffrance que l'on arrive à la guérison; et lorsqu'il s'agit de pénitence à faire, il n'y a plus de chose misérable : elle est devenue salutaire. Il est misérable d'être amputé, brûlé par le cautère, torturé par la morsure de certaine poudre :

pourtant le remède incommode fait excuser la souffrance qu'il cause par la guérison qu'il apporte, et bien accueillir le mal présent par l'espérance du bienfait à venir. (Tertullien, De paenitentia, X.)

La Pénitence comporte des mortifications

corporelles.

Mais que dire si, outre la honte leur principal ennui, ils redoutent encore la mortification corporelle, et de devoir vivre sans bains, sans toilette, sans joie, dans la rudesse du sac, dans l'horreur de la cendre, dans l'amaigris-

sèment d'un visage épuisé par le jeûné. Ah !

ça, est-ce que par hasard c'est sous les vêtements écarlates, sous la pourpre de Tyr, qu'il convient de prier Dieu pour nos fautes? Eh bien! tenez : voici une aiguille pour séparer vos cheveux, de la poudre pour faire briller vos dents, des ciseaux de fer ou d'airain pour vous faire les ongles. Hâtez-vous de reprendre un éclat mensonger, une rougeur forcée sur vos lèvres et vos joues. En outre, allez chercher des bains agréables, des villégiatures dans des parcs ou à la mer; procurez-vous l'embonpoint démesuré que donnent des raffinements culinaires; savourez les vieux vins bien dépouillés. Et si quelqu'un vous demande pourquoi vous vous traitez si bien, répondez : « J'ai péché contre Dieu, je suis menacé de périr éternellement; voilà pourquoi je suis angoissé, pourquoi je me livre aux macérations, et me torture, afin de me rendre propice le Dieu que j'ai offensé par mes fautes. »

Le bonheur du ciel vaut bien quelques privations.

Nous ne devons pas moins faire pour obtenir une éternité de bonheur, que ceux qui briguent une magistrature d'une année.

Voyez plutôt ceux qui briguent une magistrature : ils n'ont ni honte, ni répugnance à souffrir des incommodités morales et physi-

i68 LES DEVOIRS ®U CHRÉTIEN.

qû€s, et non seulement des incommodités, mais des affronts de toute sorte, pour arriver à leurs fins. Quels sordides vêtements n'affectent-ils pas de porter? Quelles demeures n'assiègent-ils pas pour les salutations du soir et du matin? Rencontrent-ils quelque personnage de marqué, ils se font tout petits; plus de banquets pour eux, plus de réunions amicales : ils restent étrangers à tous les agréments de la liberté et de la joie. Et tout cela pour le plaisir fugitif d'une année. Et ce que l'on supporte quand on est candidat aux faisceaux et aux verges, nous hésiterions à le subir quand notre éternité est en péril ; nous tarderions à offrir à Dieu nos retranchements sur le vivre et la toilette, quand les Gentils se les imposent sans avoir offensé absolument personne? Ce sont ceux-là de qui l'Ecriture dit : « Malheur à ceux qui lient leurs péchés comme avec une longue corde » (1). (Tertullien, De paenitentia^ XI.)

Page 1