‹ TertullienChapitre 12 sur 53 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le baptême.

Tertullien parle incidemment du baptême dans plusieurs de ses traités. On se rappelle ce passage du De j'-esurrecHone {\) : « Il faut que la chair soit lavée, pour que l'âme soit purifiée. Il faut que la chair reçoive des onctions, pour que l'âme soit consacrée. Il faut que la chair soit marquée du signe de la foi, pour que l'âme soit fortifi^ée. Il faut que la chair reçoive l'imposition des mains, pour que l'âme soit illuminée par l'Esprit. » On lit dans le livre Contre Praxéas (2) que le Christ « a ordonné de baptiser en l'honneur du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et non en l'honneur d'un seul ». Et l'auteur ajoute que, conformément à cet ordre : « Nous sommes immergés, non pas une fois mais trois fois, en l'honneur des trois personnes, à mesure que le nom de chacune d'elles est prononcé. » Mentionnons encore le renseignement suivant que nous fournit le livre Z^c^ la co/iro/i/ic (3 j :

« Quand nous sommes sur le point d'entrer dans l'eau, dans cet endroit même et, un peu auparavant, dans l'église, nous nous engageons, pendant que le pontife étend les mains sur nous, à renoncer au diable, à sa pompe et à ses anges. Nous sommes ensuite immergés trois fois, et nous faisons une réponse que le Seigneur n'a pas indiquée dans l'Evangile.

(i) Voir ici, p. 98.

(2) Adv. Prax . , 26 .

(3) De cor., 3. Voir encore : De spectac, 4.

l3S TERTL'LLIEX

Quand nous sommes tirés de là, nous goûtons un mélange de lait et de miel, et à partir de ce jour nous nous abstenons du bain pendant toute la semaine. »

Mais il y a, parmi les écrits du grand docteur, un livre intitulé : Da baptême, livre destiné à affermir les chrétiens contre les prédictions d'une femme hérétique, nommée Quintille. C'est là que nous irons chercher la théologie de Tertullien sur le rite de l'initiation chrétienne. Il débute par ces paroles :

« Heureux sacrement de notre eau, où sont lavées les souillures que nous avons contractées pendant le temps de notre aveuglement, et où nous sommes mis sur le chemin de la vie éternelle !... Rien ne choque autant l'esprit humain que le contraste qui éclate entre la simplicité des œuvres divines et la grandeur de leurs résultats. Parce que tout se passe ici avec la plus grande simplicité, sans aucune pompe, sans aucune mise en scène, sans aucun appareil ; parce que l'homme est plongé dans l'eau, qu'il est baigné pendant que sont prononcées quelques paroles, qu'il en sort sans être beaucoup plus propre, on trouve incroyable qu'il ait pu obtenir l'éternité. »

Ces considérations générales sont suivies du panégyrique de l'eau. Tertullien passe en revue les prérogatives dont l'élément liquide fut l'objet à l'origine du monde. Puis il conclut en ces termes :

Effets du baptême (De bapt., 4-6).

« En raison de l'honneur qui leur fut accordé à l'origine, toutes les eaux ont reçu le pouvoir de ser-

TERTULLIEN I ô()

vir au rite de la sanctification, pourvu que Dieu soit invoqué {sacramentuut sanctificaiionis coîisequanùir, îJivocato Deo). Immédiatement, en effet, survient du ciel un esprit qui se place sur les eaux, les sanctifie par lui-même ; celles-ci, une fois sanctifiées, ont à leur tour la vertu de sanctifier {sanciijicans eas de semetipso et lia sanctificatae vint sanctijîcandi combibinii)... Donc, quand les eaux ont été purifiées par l'intervention d'un ange, l'âme (du néophyte) est lavée corporellement dans l'eau, et sa chair est purifiée spirituellement. »

Ici, nous apprenons d'abord que des esprits impurs sont bloitis dans les eaux et les rendent nuisibles aux hommes. Dès lors, doit-on s'étonner qu'un ange de Dieu reçoive la mission de faire servir les eaux au salut des hommes ? On nous rappelle ensuite l'histoire de cet ange qui agitait l'eau de la piscine de Belhsaïde et lui donnait des pouvoirs thérapeutiques merveilleux. Et ce souvenir historique amène la conclusion suivante :

« A partir du jour où la grâce de Dieu s'est répandue plus abondamment sur les hommes, les eaux et l'ange ont obtenu un pouvoir plus considérable. A la place des corps, ce sont les esprits qui maintenant sont guéris. Là où la santé temporelle était accordée, c'est maintenant la santé éternelle qui est procurée. Autrefois, c'était seulement une fois par an qu'on était délivré du mal. Aujourd'hui, c'est chaque jour que les péchés sont lavés et la mort écartée. En effet, quand la faute a disparu, la peine disparaît également. L'homme, qui était jadis à l'image de

Dieu, est ainsi rétabli à la ressemblance divine. Il se rapprochait de Dieu par la figure ; il s'en rapproche maintenant par l'éternité. Il reçoit cet esprit de Dieu que le souffle divin lui avait donné autrefois et que le péché lui avait fait perdre. »

Cette dernière phrase pourrait nous faire croire que le rite de l'immersion répand le Saint-Esprit dans l'âme. jMais Tertullien prévient cette erreur :

« Non pas, dit-il, que nous recevions le Saint- Esprit dans les eaux ; mais les eaux, en nous purifiant par le ministère de l'Ange, nous disposent à recevoir le vSaint-Esprit {non qnod in aquis Spïriium sancimn conseqiiaimir ; sed in aqua einiindati snb angelo, Spiritiii sancio praeparantiir)... Comme Jean fut le précurseur du wSeigneur et prépara ses voies, ainsi l'ange préposé au baptême prépare les voies du Saint-Esprit, grâce à la disparition des péchés que la foi obtient quand elle est marquée du sceau du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »

Donc, lorsque le croyant a reçu le rite de l'immersion accompagné de l'invocation des trois personnes divines, sa foi n'a encore obtenu que la purification de l'àrae dans laquelle les péchés sont effacés. Quand vient l'Esprit divin ? II est amené par un rite qui suit l'immersion mais que Tertullien considère comme une partie intégrante du baptême.

Onction et imposition des mains (De bapt., 7).

« Quand nous sommes sortis du bain, nous recevons une onction d'huile bénite, conformément à la

loi ancienne qui prescrivait d'oindre tous les prêtres. . Cette onction qui coule sur notre chair a un retentissement dans l'âme... Ensuite on nous impose les mains et, en nous bénissant, on appelle le Saint- Esprit... Ceci est un souvenir du vieux rite par lequel Jacob bénit les enfants de Joseph, Ephraïm et et Manassé, en leur imposant les mains... C'est alors que ce très Saint-Esprit descend du Père sur nos corps purifiés et bénis [Exinde egressi de lavacro

perungiuiJir dehinc inanus intponitur , per bene-

dictioiiem advocans et invitans Spiriiiiin sanctnin... iîtnc ille sanctissimus Spin'tus super emundata et benedicta corpora libens a Pâtre descendit^. »

Le baptême est-il nécessaire ? Voici comment Tertullien répond à cette question :

Nécessité du baptême {De bapL, i3-i6).

« Avant la passion et la résurrection du vSeigneur, le salut pouvait être obtenu par la foi seule. Mais, depuis que l'on doit croire à la naissance, à la passion et à la résurrection du Christ, un rite a été surajouté, la consécration par le baptême est devenue comme le vêtement de la foi, qui jadis était nue et qui, depuis lors, a dû se conformer à la loi pour conserver sa vertu. La loi du baptême a été promulguée sous cette forme : « Allez, enseignez les nations, « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » L'arrêt suivant complète cette loi : « Quiconque ne sera pas « né de nouveau de l'eau et de l'esprit, n'entrera pas « dans le royaume des cieux. » Par là^ la foi a été sou-

mise à la nécessité du baptême... Toutefois il y a pour nous un second bain, lequel lui aussi est unique : le bain du sang, dont le Seigneur a dit : « J'ai à être baptisé d'un baptême, » alors que déjà il était baptisé !. . . Ce baptême remplace le bain quand il n'a pas été reçu, et il le restitue à ceux qui l'ont perdu. »

Il résulte de ces dernières paroles que le baptême qui, en principe, est nécessaire, a cependant dans le martyre un supplément (i). Ajoutons que, dans certains cas, il peut encore être suppléé par la foi, car nous allons bientôt entendre Tertullien nous dire que la foi est assurée du salut.

On vient de voir que le martyre peut non seulement tenir lieu du baptême pour ceux qui n'ont pas été plongés dans l'eau, mais qu'il « restitue » ce sacrement à ceux qui l'ont perdu. Il est donc « un second bain ». On apprend ici que ce second bain est exceptionnel, et que, en dehors du martyre, le baptême est reçu une seule fois (2). « Nous n'entrons dans le bain qu'une fois, dit Tertullien, nos péchés ne sont remis qu'une fois, parce qu'ils ne doivent pas être renouvelés. »

Ministre du baptême {De bapt. , 17;.

Qui peut donner le baptême ?

« Ce droit, lisons-nous, appartient au souverain prêtre, qui est l'évêque. Les prêtres et les diacres ont aussi le droit débaptiser mais avec l'autorisation de l'évêque. Ainsi le veut l'honneur de l'Eglise, qui

(i) Voir aussi : Scorp., 6. (2) De bapt., i5.

TERÏULLIEN I4.J

est le gage de la paix. Ce n'est pas que les laïques ne l'aient pas. Ce que tous peuvent recevoir peut être donné par tous, avec cette réserve que le titre de disciples appartient aux évêques, aux prêtres et aux diacres... Le baptême qui est la propriété de Dieu peut donc être administré par tous. Mais si les prêtres et les diacres doivent respecter les lois de la hiérarchie et éviter d'empiéter sur les attributions de l'évêque, combien à plus forte raison les laïques ne doivent-ils pas s'inspirer des mêmes sentiments ? La lutte à la conquête de l'épiscopat est la mère des schismes... Usez de votre droit lorsqu'il y a nécessité ; lorsque les circonstances de lieu, de temps et de personne vous y obligent. Le danger du prochain vous autorise à fouler aux pieds les convenances pour venir à son secours. Quiconque n'aura pas accordé à un homme ce qu'il pouvait, sera responsable de sa perte. »

Mais si le baptême peut être administré par tous les chrétiens, peut-il aussi être conféré par les hérétiques ?

« Xon, répond Tertullien, les hérétiques ne peuvent prendre aucune part à notre culte. Ils nous sont étrangers : la preuve en est que nous ne communiquons pas avec eux. Je ne puis retrouver mon bien chez eux. Puisque nous n'avons ni le même Dieu, ni le même Christ, nous ne pouvons avoir le même baptême. N'ayant pas le baptême régulier, ils n'en ont aucun. On ne peut donc recevoir chez eux ce qu'ils n'ont pas. Du reste, j'ai traité ce sujet plus lono^uement dans un livre écrit en o^rec. »

Sur le point de clore sa dissertation, TertuIIien explique que le baptême est administré surtout à Pâques et à la Pentecôte, mais qu'on peut néanmoins le conférer en tout temps. Il ajoute que l'on doit se préparer au baptême par des jeûnes et des prières. Il déclare même que l'on doit confesser ses péchés, conformément à ce que demandait Jean-Baptiste. Mais les formules dont il se sert ici laissent entrevoir qu'il a en vue un aveu général de culpabilité impliqué dans les exercices de pénitence auxquels se livrent les futurs chrétiens. Du reste, ce qui le préoccupe surtout c'est de mettre en garde les ministres du baptême contre la précipitation. Il dit :

Age requis pour la réception du baptême {^De bapt.^ i8j.

« Ceux qui ont la charge de conférer le baptême savent qu'ils doivent procéder ici avec une grande circonspection. Sans doute il est écrit : « Donnez à ceux qui vous demandent » ; mais ceci s'applique à l'aumône. Dans l'affaire du baptême, on doit plutôt prendre pour règle cette maxime : « Ne donnez pas « les choses saintes aux chiens ; ne jetez pas les perles « aux pourceaux »... Il est donc préférable d'ajourner le baptême, selon que le demandent les dispositions et l'âge des personnes. Ceci s'applique surtout aux petits enfants. . Sans doute le vSeigneur a ditqu'on ne devait pas les empêcher de venir à lui. Qu'ils viennent donc, mais quand ils auront grandi, quand ils sauront ce qu'ils font. Qu'ils deviennent chrétiens quand ils seront capables de connaître le Christ. Quels péchés a-ton à faire remettre dans l'âge de l'innocence {Jiant chrisliam' qniiin Chin'stnin nasse

potuerint. Qiiid fesiinat mnocens aetas ad remissionent peccatorm}t)ï . . . Pour une autre raison non moins grave, on doit ajourner ceux qui ne sont pas mariés... Ceux qui comprennent les responsabilités qu'on assume par le baptême seront plus effrayés de sa réception que de l'ajournement. La foi intègre est assurée du salut [fides intégra secura est de salîite). »

Page 1