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CHAPITRE PREMIER

Les ressources de la vie chrétienne.

TertuUien, on le verra, n'est pas tendre pour la faiblesse humaine. Ce qu'il demande au chrétien, c'est tout simplement d'être un héros. Quels moyens lui offre-t-il d'atteindre cet idéal ? Quelles ressources met-il à sa disposition ? Pour résoudre celte question, adressons-nous d'abord à la dernière page du traité de la prière, on y lit :

La prière {De oratione, 2&).

« La prière est la victime spirituelle qui a remplacé les anciens sacrifices. « Que m'importent, dit « le Seigneur, vos sacrifices ? Je suis rassasié de « vos holocaustes de béliers. Je ne veux plus de « la graisse des agneaux, du sang des taureaux et des « boucs. Qui donc vous a demandé cela?» L'Evangile nous apprend ce que demande le Seigneur. « L'heure « viendra où les vrais adorateurs adoreront le Père en « esprit et en vérité ; car Dieu est esprit.» Voilà donc les adorateurs que Dieu veut. C'est nous qui sommes les vrais adorateurs, les vrais prêtres, nous qui, par la prière que nous faisons en esprit, offrons en esprit à Dieu un sacrifice vrai et agréable, celui que Dieu demande, celui qu'il nous a assigné. Voilà la victime que nous devons présenter à l'autel de Dieu, couron-

née par la charité, au milieu des psaumes et des hymnes, avec la pompe de nos bonnes œuvres... C'est elle qui nous obtiendra tout de Dieu. Qu'estce, en effet, que Dieu pourrait refuser à la prière qu'il nous demande lui-même ? Les preuves de son efficacité, nous les lisons dans nos livres, nous les entendons raconter, nous y croyons. Jadis la prière délivrait du feu, des bêtes, de la faim ; et pourtant elle n'avait pas reçu sa forme du Christ... Aujourd'hui la prière détourne la colère de Dieu, veille contre les ennemis, intercède pour nos persécuteurs. Faut-il s'étonner qu'elle fasse tomber les eaux du ciel, elle qui en fait descendre le feu ! Seule la prière triomphe de Dieu... C'est elle qui efface les péchés, repousse les tentations, éteint les persécutions, console les âmes craintives, réjouit les vaillants, guide les voyageurs, apaise les flots en courroux, déconcerte les brigands, nourrit lespauvres, gouverne les riches, relève ceux qui sont tombés, arrête dans leur chute ceux qui tombent, retient ceux qui sont debout. La prière est le rempart de la foi, notre arme défensive et offensive contre les hommes qui nous guettent. Ne restons donc jamais désarmés. Le jour, pensons à la station ; la nuit, n'oublions pas la vigile. Défendons, avec l'arme de la prière, l'étendard de notre empereur. Attendons avec elle la trompette de l'ange. Tous les anges priaient. Toute créature prie. Elles prient, les bêtes de nos troupeaux, ainsi que les bêtes sauvages, quand elles plient les genoux. Elles prient encore quand, sortant de leurs étables ou de leurs tanières, elles lèvent la tête au ciel et poussent des mugissements. Quand les oiseaux

s'élèvent vers le ciel et qu'ils étendent leurs ailes en forme de croix, ils font entendre des gazouillements qui ressemblent à une prière. Que pourrai-je dire de plus sur le devoir de la prière ? Le Seigneur luimême a prié. A lui soit gloire et honneur dans les siècles des siècles ! »

C'est donc dans la prière que le chrétien trouvera la force dont il a besoin. Et quelle doit être cette prière ? Elle peut sans doute varier avec les circonstances et avec les besoins. Mais elle doit toujours s'inspirer de la formule que le Seigneur nous a enseignée ; elle doit même, le plus ordinairement, la reproduire. Dieu nous a dit comment il entendait être prié ; nous devons donc lui obéir (i). Aussi le traité De la prière est avant tout un commentaire de l'Oraison dominicale. Voici les observations que suggèrent à Tertullien les demandes : « Que votre règne arrive ; donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien » :

Le PATER (De orat., 5).

« Si la réalisation du royaume du Seigneur est l'objet de la volonté de Dieu et de notre attente, d'où vient que quelques-uns demandent une prolongation du siècle, alors que le royaume de Dieu, objet de nos vœux, suppose la consommation du siècle ? Nous devons désirer l'avènement prochain de notre règne et non le prolongement de notre esclavage... Seigneur, que votre royaume vienne le plus promptement possible ! C'est le vœu des chrétiens ; c'est le tourment des païens ; c'est la joie des anges ; c'est pour cela que nous souffrons ; c'est pour cela que

(i) De orat., 9-10.

nous prions. Avec quel art la sagesse divine a disposé les différentes parties de notre prière ! Après les choses célestes, après le nom de Dieu, après la volonté de Dieu, après le royaume de Dieu, vient la demande relative à nos besoins terrestres. Le Seigneur a bien dit : « Cherchez d'abord le royaume et « tout le reste vous sera ajouté par surcroît . »Toute foi s il est préférable d'entendre spirituellement les paroles : Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Le Christ est, en effet, notre pain, puisque le Christ est notre vie et que le pain c'est la vie. «Je suis, dit-il, « le pain de vie.»Il ajoute: «Le pain, c'est la parole de «Dieu descendue du ciel.» De plus son corps est montré dans le pain {corpus ejtis in pane censé fur) selon ces paroles : «Ceciestmoncorps. »Doncen demandant notre pain quotidien, nous demandons de vivre toujours dans le Christ et d'être indissolublement unis à son corps. »

Le chrétien a donc, pour se soutenir, le secours de la prière. Il a encore les exemples que le Seigneur a mis sous nos yeux. Voici le double modèle que TertuUien offre aux chrétiens pour leur apprendre à pratiquer la patience :

Modèles de patience (De patientia, i-3).

« Pour nous, ce ne sont pas les philosophes cyniques, avec leur indifférence mélangée de stupidité, qui nous dictent le devoir de la patience, c'est l'enseignement vivant et céleste qui se dégage des œuvres de Dieu. Dieu est, en effet, le premier modèle de la patience. Il répand également sur les justes et sur les

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injustes la rosée de sa lumière. Il laisse les indignes aussi bien que les dignes participer aux bienfaits des saisons, aux avantages que procurent les éléments, aux ressources de la nature. Il souffre que les païens ingrats adorent les caricatures de l'art et les ouvrages de leurs mains ; il souffre que ces mêmes païens persécutent son nom et sa famille. Il permet à la luxure, à l'avarice, à l'iniquité, à tous les crimes de s'étaler, avec une patience qui lui fait tort à lui-même. Beaucoup, en effet, ne croient pas au Seigneur précisément parce qu'ils ne voient paraître aucun indice de sa colère contre le monde. »

« Ce divin modèle se montre à nous dans le lointain, sans doute pour nous apprendre que la vertu de patience vient d'en haut. Mais que dire du modèle qui est apparu sur la terre et que les hommes ont pu toucher de leurs mains? Un Dieu a consenti à naître dans le sein d'une femme et à y attendre son heure. Une fois né, il a consenti agrandir ; il ne s'est pas empressé de se faire connaître. Il s'est montré sous des dehors humiliants... Il s'est fait baptiser par son serviteur. Il ne s'est servi que de la parole pour repousser les assauts du tentateur... Il n'a rejeté aucun de ceux qui ont voulu s'attacher à lui. Il n'a méprisé la table ni le toit de personne. Il a lui-même lavé les pieds à ses disciples... Je ne parle pas de son crucifiement, car il était venu pour cela. Mais ne pouvait-il donc pas mourir sans avoir à subir des humiliations? Or il n'a voulu mourir que rassasié de patience. On lui crache au visage, on lui donne les verges, on le tourne en dérision, on lui met des vête-

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ments ignobles, on pose sur sa tête une couronne plus ignoble encore. Admirable égalité d'àme ! Lui qui avait voulu se cacher sous les apparences d'un homme, n'a rien emprunté à l'impatience des hommes ! Vous auriez dû, ô pharisiens ! reconnaître à ce trait le vSeigneur, car aucun homme n'aurait pu déployer une pareille patience. Tous ces faits qui, aux yeux des païens, sont autant d'objections contre notre foi, mais qui, pour nous, la justifient et la fortifient, prouvent à ceux qui ont le bonheur de croire, non par des paroles mais par des actes, que la patience de Dieu est la conséquence, l'effet, la manifestation d'une propriété innée... Par conséquent, pourrait-on faire assez l'éloge d'une vertu qui a brillé dans le .Seigneur, maître et patron de tout ce qui est bien ? Pourrait-on avoir quelque doute sur la nécessité, pour ceux qui veulent appartenir à Dieu, de poursuivre l'acquisition d'un bien qui appartient à Dieu ? Voilà donc, en abrégé^ les motifs qui vous engagent à pratiquer la patience. »

La prière, les exemples du Seigneur : sont-ce là les seules ressources dont le chrétien dispose dans sa lutte contre le mal ? Non, il trouvera encore ailleurs d'autres stimulants. Il en trouvera d'abord dans les modèles que lui offre le paganisme. Pourquoi pas ? Nous verrons à diverses reprises Tertullien mettre sous les yeux de ses frères les hauts faits du paganisme. Donc le chrétien puisera de précieux encouragements à la vertu dans le souvenir des grandes actions accomplies par les païens. Il en puisera un autre dans la pensée des fins dernières. On verra plus loin comment Tertullien évoque devant les

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chrétiens le grand drame du jugement général, pour les guérir de la passion des spectacles mondains. Voici comment il pousse les pécheurs à la pénitence :

« Si vous hésitez à faire pénitence, pensez à la géhenne que l'exomologèse éteint pour vous. Mettez-vous d'abord en présence de la peine avec toute son énormité, et vous ne balancerez plus à prendre le remède. Qu'est-ce donc que l'abime du feu éternel, quand ses cheminées lancent des jets de flammes qui anéantissent les villes voisines ou ne les épargnent que pour les menacer chaque jour ! Les montagnes les plus majestueuses éclatent sous l'action du feu intérieur qui les travaille ; et, ce qui prouve l'éternité du jugement, elles ont beau voler en éclats, elles ont beau être déchirées, elles continuent néanmoins de subsister... Comment ne pas voir dans ce supplice des montagnes un prélude du jugement qui nous menace ? Comment ne pas reconnaître dans ces flammes les signes avant-coureurs d'un immense incendie ? Donc, puisque vous trouvez encore après le baptême un second moyen d'échapper à la géhenne, en faisant l'exomologèse, pourquoi négligez -vous ce qui doit vous sauver ? »

Voilà les secours qui donneront aux fidèles les forces nécessaires pour remplir les devoirs de la vie chrétienne. Et quels sont ces devoirs ? Nous les trouvons résumés dans ce mot de la Lettre à Scapula (i) : « Un chrétien se reconnaît à la réforme des vices qu'il avait autrefois {nec aliunde iioscihiles qziam de emendatione

' (i) Ad Scap., 2.

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prisHiiorum viiiori(m). » On n'est donc vraiment chrétien que si l'on renonce complètement au péclié, et la vie chrétienne comprend toutes les vertus. L'une d'elles a été étudiée par le grand docteur dans un traité spécial. Le livre De la patience, dont on vient de lire un extrait, apprend au chrétien à conserver une égalité d'âme inaltérable au milieu des épreuves auxquelles il est en butte. Mais cet écrit, où l'impatience est présentée comme la source de tous les péchés et la patience comme la racine de toutes les vertus, ressemble moins à une dissertation théologique qu'à ces tours de force auxquels les rhéteurs de l'époque se plaisaient. L'exposé des motifs pour lesquels la patience doit être pratiquée — on en a cité ici la plus grande partie — mérite d'être connu ; le reste peut être négligé .

Le traité Z>^ /(Z /rt://'(?//(;^ écarté, un simple regard jeté sur les écrits de TertuUien nous apprend que son attention s'est arrêtée sur quatre groupes de devoirs, et qu'il a tracé aux chrétiens la ligne de conduite à suivre : à l'égard de la persécution, de l'idolâtrie, de la modestie et de la pénitence. Le traité Des jeûnes qui, seul, reste en dehors de ce cadre, sera l'objet d'une mention à part.

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