CHAPITRE II
Devoir!!^ du chrétien dans la, persécution.
Au cominencement du troisième siècle, alors que la religion du Sauveur était en butte à des lois de proscription, l'une des formes de la charité chrétienne consistait à visiter les confesseurs de la foi dans les cachots, où ils étaient entassés en attendant le martyre. On leur distribuait des vivres, on leur prodiguait les marques de sympathie. Ceux que leur mauvaise conduite avait fait exclure des assemblées chrétiennes venaient leur demander « la paix », c'est-à-dire leur réintégration dans le sein de l'Eglise. Tertullien se préoccupa de les mettre en garde contre les suggestions de la lâcheté et de leur inspirer une fermeté inébranlable en face des supplices. Tel est le but du livre intitulé Aux Mai^tyrs.
Il commence par l'énumération des avantages que la prison offre aux chrétiens.
Bienfaits de la prison pour les chrétiens
{Ad 7narfyr., 2),
« Comparez la vie du monde à celle de la prison, et vous verrez que l'esprit gagne beaucoup plus dans le cachot que la chair n'y perd. A vrai dire, grâce à la sollicitude de l'Eglise et à la chanté des frères, la chair n'y manque d'aucune chose nécessaire. L'esprit, au contraire, y trouve un grand profit pour la foi. Vous ne voyez point les faux dieux. Vous n'avez pas
TERTULLIEN IDC)
SOUS les yeux leurs images. Vous n'êtes point forcément mêlés aux fêtes des païens. Vous n'avez pas de parfums impurs à respirer... La prison est pour les chrétiens ce qu'était le désert pour les prophètes... Mais admettons qu'elle soit pénible même pour les chrétiens. Quand nous avons répondu aux paroles du sacrement, nous avons été enrôlés dans la milice céleste. Ce n'est pas au sein des délices que le soldat marche à la guerre. Ce n'est pas d'une chambre qu'il sort pour aller au combat ; il sort d'une tente étroite où tout n'est que dureté et rudesse. Même au sein de la paix, il se prépare par la fatigue au métier de la guerre. Il fait de longues marches sous les armes, court dans la plaine, creuse des retranchements, construit des tortues... Vous donc, bien-aimés, considérez vos souffrances comme une gymnastique pour l'àme et pour le corps. Vous allez soutenir le bon combat. Vous aurez pour juge le Dieu vivant ; pour directeur le Saint-Esprit ; pour couronne l'éternité ; pour récompense la substance angélique. Le ciel sera votre patrie ; votre gloire sera sans fin. Le Christ Jésus votre maître, qui vous a oints de l'esprit et vous a destinés au combat, a voulu préalablement vous soumettre à un régime sévère, pour vous donner de l'endurance et vous assouplir à la lutte. C'est ainsi que les athlètes sont astreints à des exercices pénibles destinés à développer leurs forces... Et eux, comme dit l'Apôtre, ils n'ont en vue qu'une couronne corruptible, tandis que nous, c'est pour une couronne incorruptible (|ue nous travaillons. Disons-nous que la prison est un gymnase, où nous
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nous préparons par la fatigue à paraître dans l'amphithéâtre. L'austérité développe le courage, tandis que la mollesse l'énervé. »
Et après avoir montré que les cachots sont une excellente préparation au martyre, Tertullien expose les raisons d'ordre naturel qui doivent encourager les chrétiens à braver les supplices. Il dit :
« La chair craindra peut-être le glaive, les croix qui se dressent dans l'air, la férocité des bêtes, les tortures du feu, les raffinements de cruauté des bourreaux. Mais rappelons-nous que l'amour de la gloire a fait endurer avec calme, a même fait rechercher ces choses affreuses ; qu'il les a fait, dis-je, rechercher, non seulement par des hommes, mais par des femmes elles-mêmes, pour vous apprendre, sœurs bien-aimées, à être dignes de votre sexe. Il serait trop long d'énumérer tous ceux qui se sont frappés volontairement de leur glaive. Parmi les femmes vous avez Lucrèce qui, victime d'un viol, s'enfonça un couteau dans le sein pour faire parade de chasteté. Mucius mit sa main droite à brûler sur l'autel, pour s'immortaliser par ce fait... Si la gloire humaine peut inspirer au corps et à l'âme assez de force pour mépriser le glaive, le feu, les croix, les bêtes, les tourments, je puis bien dire que les souffrances de la terre sont peu de chose, quand il s'agit d'acquérir la gloire du ciel et la récompense divine. Si le verre a tant de prix, quelle ne doit pas être la valeur des perles ! »
TERTULLIEN iSj
Tel est le langage que Tertullien tient aux confesseurs de la foi. Mais les chrétiens n'entendaient pas toujours de pareils conseils. On cherchait parfois à leur faire croire que le Christ, qui était un Dieu bon, n'avait pas soif du sang de ses serviteurs ; qu'on pouvait, par conséquent, sans encourir sa disgrâce, renier son titre de chrétien pour échapper au supplice. Et cette thèse, d'origine gnostique, trouvait quelque créance dans les communautés chrétiennes. On leur disait surtout qu'il était permis d'échapper à la persécution par la fuite, ou de se concilier la bienveillance des persécuteurs par des présents. Et cette seconde thèse avait pour elle l'appui du clergé qui la mettait couramment en pratique.
Tertullien, à qui ces deux doctrines paraissaient également funestes, entreprit de les combattre toutes deux. Contre les gnostiques, il composa le Scorpiace ou antidote des scorpions. Contre la ligne de conduite adoptée par le clergé, il écrivit le traité De la fuite dans la persécution.V.(t Scorpiace nous apprend que, dans l'Ancien Testament, Dieu a proscrit l'idolâtrie ; que le Sauveur, dans l'Evangile, s'est engagé à renier devant son Père ceux qui le renieraient devant les hommes ; donc que le martyre est voulu par Dieu, qu'il est une institution divine. Et la haute convenance de cette institution est mise sous nos yeux.
Bienfaits du martyre {Scorpiac, S).
«La médecine, lisons-nous, a, elle aussi, sesrigueurs, quand elle emploie le scalpel, le cautère ou les corrosifs. Pourtant on ne dit pas qu'il est mal de couper, de brûler, de ronger les chairs, parce que ces opérations, si elles sont douloureuses, sont aussi utiles. On
ne les repousse pas, sous prétexte qu'elles font souffrir ; on les subit comme des souffrances nécessaires. Le même homme qui, entre les mains des médecins, hurle et gémit, les récompense ensuite, loue leur habileté et se garde bien de les taxer de cruauté. Il en est de même du martyre. Lui aussi il nous fait souffrir, mais pour nous procurer le salut. Il est bien permis à Dieu d'employer le feu, le glaive et, d'une manière générale, les supplices, pour nous mener à la vie éternelle... Quand m me le martyre ne serait, dans la pensée divine, qu'un combat, dans lequel nous nous mesurons contre notre adversaire, pour écraser par notre courage celui par lequel l'homme s'est laissé écraser, nous devrions y voir un témoignage de la bonté de Dieu plutôt que de sa cruauté.. . Qu'est-ce donc si le martyre n'est pas seulement pour notre foi un combat, mais encore une source de progrès ! Ne fallait-il pas qu'il y eût, dans ses espérances, un point culminant qui serait le terme suprême de ses aspirations, tout comme il y a des degrés divers dans la hiérarchie humaine ?... Dieu connaissait d'avance la faiblesse humaine, les ruses de notre adversaire, les séductions du siècle, les dangers que court la foi après le baptême ; il savait que la plupart des chrétiens souilleraient la robe nuptiale, négligeraient démettre de l'huile dans leurs lampes, seraient comme des brebis égarées que le berger doit aller chercher par monts et par vaux, pour les ramener sur ses épaules. Aussi, comme second espoir, comme suprême ressource de salut, il a établi le martyre, le bain de sang qui donne encore une fois la sécurité. . .
TERTULLIEN iSc-)
Aucune faute ne saurait être imputée aux martyrs qui donnent leur vie dans le bain lui-même... »
Dans le traité De la fuite, le premier problème qui se pose est de savoir si la persécution vient du diable ou de Dieu. Beaucoup de chrétiens la regardaient comme l'œuvre de Salan, et donc comme une chose mauvaise, à laquelle on pouvait légitimement essayer d'échapper. Tertullien s'élève avec force contre cette philosophie de la persécution, et il s'efforce de la mettre en opposition avec les principes de la foi.
Est-il permis d'échapper par la fuite a la persécution?
(Deftiga, 2).
« Satan n'a de pouvoir sur les serviteurs de Dieu qu'autant que Dieu lui en donne, soit pour l'écraser par la foi de ses élus sortie victorieuse de la persécution, soit pour faire connaître les hommes qui se sont donnés à lui. Tu as l'exemple de Job, sur qui le diable ne put rien, avant d'en avoir reçu le pouvoir de Dieu ; qui ne put même toucher à ses biens avant que le Seigneur lui eût dit : « Je te « livre tout ce qui lui appartient ; mais tu ne touche- « ras pas à sa personne. » Satan demanda également l'autorisation de tenter les apôtres. Nous en avons pour preuve la parole du Seigneur à Pierre: « Voici « que Satan a demandé à vous cribler comme le fro* « ment, mais j'ai prié pour toi afin cjue ta foi ne dé- « faille point. » Il laisse ainsi entendre que Satan ne fut pas autorisé à mettre la foi des apôtres en péril. On voit par là que l'ébranlement de la foi et sa protection sont deux choses au pouvoir de Dieu, puis-
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que toutes deux lui sont demandées, l'une par le diable, l'autre par le Fils de Dieu... Quand nous disons dans l'oraison prescrite : « Ne nous induisez pas en « tentation » — en est-il une plus grande que la persécution ? — nous faisons profession de croire que la tentation vient de celui à qui nous demandons d'en être exemptés... »
« Maintenant que nous savons de qui vient la persécution, je puis (ô Fabius) répondre à ta consultation, et affirmer qu'on ne doit pas fuir dans la perse cution. Si la persécution vient de Dieu, on ne doit pas la fuir... On ne doit pas chercher à l'éviter, parce qu'elle est un bien. Tout ce qui a paru bon à Dieu est nécessairement bon... Sans doute il y a beaucoup de choses qui viennent de Dieu et qui sont nuisibles à quelques-uns. Elles n'en sont pas moins bonnes puisqu'elles viennent de Dieu... Que si elles ne paraissent pas telles à quelques hommes, on doit savoir que la valeur des choses ne dépend pas de notre appréciation... »
Toute la dissertation dont on vient de lire un extrait semblait devoir se briser contre la parole du Sauveur aux apôtres : « Quand on commencera à vous persécuter, fuyez d'une ville dans l'autre. » TertuUien décide que cette prescription a été faite uniquement pour les apôtres, qu'eux-mêmes n'y ont été astreints que transitoirement, et que le chrétien n'a pas le droit d'y chercher une règle de conduite. Il conclut que les laïques ne doivent pas fuir pendant la persécution. « Mais, ajoute-1-il, quand on voit les chefs eux-mêmes, c'est-à-dire les diacres, les prêtres etlesévêques fuir, comment le laïque pourra-t-il
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comprendre le vrai sens du texte: Fuyez d'une ville dans une autre ? »
On ne doit donc pas fuir. Mais, ne peut-on pas au moins se racheter, c'est-à-dire gagner les persécuteurs à prix d'argent ?
Est-il permis d'échapper a la persécution a prix d'argent ? (De fitga, 12).
« Non. Si la fuite est un rachat gratuit, le rachat est une fuite achetée. Lui aussi est l'œuvre de la peur. On se rachète parce qu'on craint, et par là même on fuit... Racheter à prix d'argent celui que le Christ a racheté au prix de son sang, n'est-ce pas faire injure à Dieu qui n'a pas épargné son Fils et qui l'a laissé devenir malédiction pour nous ? Il a été conduit comme une brebis à la boucherie, et semblable à l'agneau que l'on tond, il n'a pas ouvert la bouche... Tout cela pour nous racheter !... Qui donc oserait souiller une chose dont il a fait l'acquisition au prix de son sang ! Il vaut encore mieux fuir que de s'avilir en se mettant à un prix inférieur au prix payé par le Seigneur. Le Seigneur a racheté l'homme aux anges qui sont les maîtres du monde, aux esprits mauvais, aux ténèbres du siècle {Doiiiinus qiùdein i/liwi redeinit ab augeh's nmndi ienentibiis potestatibits, a spiritalibus nequitiae, a ienebris hujiis aevi) au jugement éternel, à la mort sans fin. Et toi, tu négocierais pour cet homme avec un délateur, avec un soldat, avec un président voleur ! Tu négocierais en cachette pour celui que le Christ a racheté, qu'il a affranchi à la face du monde !
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Et puis, quel exemple invoqueras-tu pour autoriser ton rachat ? Quand as-tu vu les apôtres se racheter à prix d'argent pour échapper aux persécutions auxquelles ils étaient en butte ! Ce n'était pourtant pas l'argent qui leur manquait ; car ceux qui avaient vendu leurs terres venaient en déposer l'argent à leurs pieds... »
« Mais où ne mène pas la peur ? On prétend que l'Ecriture permet de fuir et ordonne de se racheter. Ce serait peu si cette erreur ne faisait que quelques victimes. Voilà que des églises entières s'imposent et se rachètent en masse!... Vous me demanderez peut-être comment faire pour se rassembler, pour célébrer les solennités du dimanche... Si vous ne pouvez pas vous rassembler de jour, vous avez la nuit. Vous y serez éclairés par la lumière du Christ. Si vous ne pouvez pas vous rassembler, sachez que trois membres suffisent pour constituer une église (/// tribus Ecclesia). 11 vaut mieux renoncer à se voir que de se vendre. »