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CHAPITRE III

Devoirs que le clii'étien doit reiiiplii* poiii* éviter l'i<loliltrie.

Gravité du péché d'idolâtrie {De idoL, i.)

« Le plus grand crime du genre humain, celui qui le rend le plus coupable et qui est la cause entière de sa condamnation, c'est l'idolâtrie. Chaque péché a son caractère spécial, chacun a un titre particulier au châtiment, mais l'idolâtrie les comprend tous. Laissons de côté les mots et examinons les œuvres. L'idolâtre est homicide. Qui a-t-il donc tué ? Non pas son prochain, non pas son ennemi, mais lui-même... On retrouve aussi dans l'idolâtrie l'adultère et la fornication. En effet, servir les faux dieux, c'est altérer la vérité. Or toute altération est un adultère. Et puis, peut-on sacrifier aux esprits impurs sans se souiller ? Aussi les Ecritures ne parlent de l'idolâtrie que comme d'une fornication... L'idolâtrie est également un vol fait à Dieu, puisqu'elle lui refuse les honneurs qui lui sont dus et qu'elle les accorde à d'autres, ajoutant ainsi l'affront au vol... On s'imagine souvent que, pour commettre l'idolâtrie, il faut brûler de l'encens, immoler des victimes, faire des ablutions, exercer les fonctions de sacrificateur ou de prêtre . A peu près comme si on croyait que l'adultère consiste exclusivement dans les baisers, dans

les enlacements, dans l'union des sexes ! Ou encore, comme si l'on croyait que, pour être homicide, il faut avoir versé le sang- et enlevé la vie au prochain ! Mais nous savons que le Seigneur donne à ces péchés une plus grande extension, puisqu'il a taxé d'adultère la simple concupiscence, le simple regard lascif ; puisqu'il a taxé d'homicide les malédictions, les injures, les emportements, le manque de charité à l'égard du prochain... Puisque l'idolâtrie est la source de tout mal, il faut commencer par se garantir contre tout ce qui fait partie de son domaine, et apprendre à la reconnaître en dehors de ses manifestations les plus évidentes. »

TertuUien n'écrivit les lignes qu'on vient de lire que vers 2o5 ; mais le sentiment qu'elles expriment était depuis longtemps dans son esprit. Depuis longtemps, le grand docteur était convaincu que les chrétiens ne mettaient pas l'idolâtrie partout où elle est, et qu'ils se rendaient coupables de ce péché sans le savoir. Nous en trouvons la preuve dans le traité Des spectacles. On ne voyait rien de mauvais dans les jeux, le théâtre, les combats de gladiateurs ; et l'on assistait à tous ces spectacles sans scrupule, sans se rendre compte que l'on pouvait ainsi offenser le vSeigneur. On partait de ce principe que toutes les créatures de Dieu sont bonnes, et donc qu'il n'y a aucun mal à les contempler là où elles sont offertes aux regards. Le livre Des spectacles commence par réduire en poudre cette maxime commode.

L'assistance aux spectacles entachée d'idolâtrie

{De spectac.y 2, 4, 28).

« Que Dieu soit l'auteur de l'univers, que l'univers

soit bon el soumis à l'homme, c'est ce que personne ne nie, parce que personne n'ignore ce que la nature nous apprend elle-même. Mais quand on ne connaît Dieu que par les lumières de la nature, et non par ses propres enseignements, quand on ne le connaît que de loin et non de près, on ignore les règles qu'il a posées à l'usage de ses créatures ; on ignore aussi le rival qui s'efforce de corrompre l'œuvre divine... D'ailleurs, tout ce qui est mal, tout ce que les païens condamnent comme tel, se fait avec les créatures de Dieu. Vous commettez un homicide avec le fer, le poison, des procédés magiques. Le fer, les plantes vénéneuses, les anges sont des créatures de Dieu, Les créatures sont-elles destinées dans le plan divin à tuer les hommes ? Loin de là. Dieu interdit toute espèce d'homicide par ce précepte : « Tu ne tueras pas. »

Après ce préambule, Tertullien examine ce qu'un chrétien doit penser des spectacles.

«J'invoque, dit-il, l'autoritédu sceau que nousavons reçu (ad pyiiicipalem auctoritatem convertar ipsiiis signaciili iios/ri). Quand, entrés dans l'eau, nous faisons profession de croire à la loi de Dieu, nous prenons l'engagement de renoncer au diable, à sa pompe et à ses anges {renuntiasse nos diabolo ei pojnpae et aitgelis ejits ore nostro contes/amitr). Or, où se trouvent surtout le diable, sa pompe et ses anges sinon dans l'idolâtrie ? Si donc je démontre que l'idolâtrie constitue le fond de tous les spectacles, il sera établi (jue l'engagement pris par nous au baptême de renon-

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cer au diable, à sa pompe et à ses anges, c'est-à-dire à l'idolâtrie, s'étend aux spectacles. >■>

Il passe ensuite en revue tous les jeux qui servaient à l'amusement du peuple et montre que tous sont infectés d'idolâtrie. Dès lors, comment un chrétien pourrait-il y assister ? Pour donner à sa déraontration une nouvelle force, l'auteur du livre Des spectacles énuraère tous les péchés auxquels conduit l'assistance aux jeux : péché de jalousie, de colère, de vengeance, de fureur, d'impureté. Puis il conclut ('28-3o) :

« Que les convives du diable prennent part à ses banquets, on ne peut en être surpris. Ils sont dans le lieu, dans le temps des plaisirs : ils sont les hommes de leur hôte. Quant à nous, l'heure de nos festins, de nos noces n'a pas encore sonné. Nous ne pouvons nous asseoir avec eux, pas plus qu'ils ne pourront s'asseoir avec nous. A chacun son tour. Ce qui est pour eux le temps de l'allégresse, est pour nous le temps des pleurs, selon ce que dit le Seigneur : « Le siècle « se réjouira, mais vous, vous serez tristes. » Pleurons donc pendant que les païens se réjouissent, afin de nous réjouir quand ils pleureront. . . D'ailleurs, si vous croyez avoir besoin de récréations, quelle ingratitude serait la vôtre, si les joies que Dieu vous fournit ne vous suffisaient pas ? Rien de plus agréable que de songer à la réconciliation de Dieu le Père et du Seigneur, à la révélation de la vérité, à notre délivrance de l'erreur, au pardon des péchés énormes que nous avons commis autrefois... Y a-t-il quelque chose de comparable au bonheur que vous avez de fouler aux

pieds les dieux des nations, de chasser les démons, de guérir les malades, de demander des révélations, de vivre avec Dieu ?. . , Et quel spectacle n'aurons-nous pas bientôt [qua/e spectaciiluin in proximo est)^ quand le vSeigneur, enfin connu de tous, viendra plein de g-loire et de majesté ! Quelle allégresse alors pour les anges ! Quel triomphe pour les saints ressuscites ! Qu'il sera beau le royaume des justes qui alors sera inauguré ! Qu'elle sera belle la nouvelle ville de Jérusalem ! Mais voici qu'un autre spectacle vous sera fourni par le jour du jugement, jour suprême et éternel, dont les païens se moquent, jour où l'univers et tous ses produits seront consumés dans un même incendie. En voilà un spectacle qui sera immense et qui provoquera l'admiration ! C'est moi qui rirai, c'est moi qui triompherai [Qui'd rideavi! Uôï gaiideam/), quand je verrai gémir au fond des ténèbres, avec Jupiter et ses adorateurs, tous ces rois que l'on disait au ciel ; quand je verrai tous ces magistrats, qui ont persécuté le nom chrétien, dévorés par des flammes beaucoup plus ardentes que celles dont ils se servirent pour tourmenter nos frères ; quand je verrai tous ces sages, tous ces philosophes, rôtissant avec leurs disciples, à qui ils avaient enseigné que Dieu ne s'occupe pas du monde et que l'àme n'existe pas, ou que, en tout cas, elle ne reviendra jamais dans son corps ! »

Quelques années plus tard, l'auteur du livre Des spectacles fut amené à dénoncer et à flétrir une autre manifestation de l'idolâtrie. C'était vers 2ri. Dans une fête mili-

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taire où les règlements prescrivaient à tous les soldats de mettre sur leur tête une couronne de laurier, l'un d'eux affecta de tenir sa couronne à la main. Sommé par le tribundes'expliquer sur sa conduite, il répondit qu'il était chrétien et que sa conscience lui défendait de se couronner. Puis, sans attendre la décision de l'autorité militaire^ il jeta ses armes et alla en prison en attendant le martyre. Le clergé ne vit dans cet acte qu'une manifestation imprudente et une interprétation exagérée de la loi divine. Pourquoi raviver ainsi la haine des païens contre le nom chrétien et provoquer de nouvelles persécutions ? Et puis, où était le précepte de l'Ecriture qui défendait de porter des couronnes ? Ainsi parlaient les chefs des communautés chrétiennes. L'infortuné soldat, sur le point de verser son sang pour la foi, était désavoué par ses frères dans le Christ.

Tertullien protesta contre la lâcheté de ces « pasteurs, lions dans la paix, cerfs dans la guerre », toujours disposés à « faire leurs bagages », toujours prêts « à luir d'une ville dans une autre », qui « de tous les textes de l'Evangile ne connaissaient que celui-là ». Et pour justifier la conduite du soldat martyr, il s'attaqua d'abord à l'objection tirée du silence de l'Ecriture à l'égard des couronnes, et il entreprit de la renverser.

Le port des couronnes entaché d'idolâtrie {De coro?ia, J, 3, i3).

« Il est facile de demander où il est écrit qu'on ne doit pas porter de couronnes. Mais, où est-il écrit qu'on doit en porter ? Quand on fait appel à l'Ecriture, on doit prouver qu'on a l'Ecriture pour soi. Si, sous prétexte que l'Ecriture ne défend pas de porter des couronnes, on conclut qu'il est permis de le faire,

on n'aura rien à répondre à ceux qui diront qu'on ne doit pas se couronner, puisque l'Ecriture ne l'ordonne pas. Que faire ? Admettra-t-on ces deux solutions parce qu'aucune n'est défendue ? Les rejetterat-on toutes deux parce qu'aucune n'est prescrite ? Dira-t-on : ce qui n'est pas défendu est évidemment permis ? Je proteste et je déclare que l'on doit regarder comme défendu tout ce qui n'est pas formellement permis. »

Aux yeux de Tertullien, le problème est résolu par l'usage. Les chrétiens ne portent pas de couronnes ; donc ils ne doivent pas en porter ; voilà son principe. Ses adversaires objectent qu'un usage ne saurait avoir une portée prohibitive ou prescriptive, s'il n'est l'écho d'un texte de l'Ecriture. Il faut voir avec quelle verve l'auteur du livre De la couronne démolit ce frêle rempart.

« Examinons s'il n'y a de traditions obligatoires que celles qui sont écrites. Je ferais cette concession, n'étaient diverses pratiques que nous observons, bien qu'elles n'aient pour elles aucun texte de l'Ecriture, mais seulement la tradition et l'autorité de la coutume. Pour commencer par le baptême, quand nous sommes sur le point d'entrer dans l'eau, dans cet endroit même et, un peu auparavant, à l'église, nous nous engageons, pendant que le pontife étend les mains sur nous, à renoncer au diable, à sa pompe et à ses anges. Nous sommes ensuite immergés trois fois, et nous faisons une réponse que le Seigneur n'a pas indiquée dans l'Evangile. Quand nous sommes tirés de là, nous goûtons un mélange de lait et de

miel et, à partir de ce jour, nous nous abstenons du bain pendant toute la semaine. Le sacrement de l'eucharistie que le Seigneur a institué au cours d'un repas et qu'il a confié à tous, nous le recevons même dans des réunions matinales, et seulement de la main des présidents. Chaque année, au jour anniversaire de leur mort, nous faisons des oblations pour les défunts. Le dimanche, nous regardons comme une chose illicite de jeûner ou de prier à genoux. Nous étendons le même privilège au temps qui va de Pâques à la Pentecôte. Nous veillons avec le plus grand soin à ce qu'aucune goutte de notre coupe, aucune parcelle de notre pain ne tombe à terre, A chaque pas que nous faisons, partout où nous sommes, quand nous nous habillons, quand nous nous lavons, quand nous sommes à table, quand nous prenons de la lumière, quand nous nous mettons au lit, quand nous nous asseyons, dans chacune de nos actions, nous marquons notre front du signe de la croix. Si, pour ces pratiques et d'autres encore, vous cherchez un texte dans l'Ecriture, vous n'en trouverez pas. La tradition les a introduites, l'habitude les a consacrées, la foi les observe. »

Condamnées par le silence de l'Ecriture et par l'usage, les couronnes sont encore condamnées par la nature. C'est ce que nous apprend une page du livre De la Couronne, où nous lisons que les fleurs sont faites pour être vues et senties, mais non pour être portées sur la tête ; que la nature les a destinées à réjouir la vue et l'odorat, mais qu'il est aussi contraire à la nature de s'en faire des

couronnes que de vouloir recueillir de.- sons avec les narines (i).

Mais ce qui rend surtout les couronnes abominables, c'est qu'elles sont d'origine idolâtrique et qu'elles contiennent une profession de foi idolâtrique. Inventées par ceux qu'on appelle aujourd'hui des dieux, destinées à honorer les dieux : voilà ce que sont les couronnes, voilà pourquoi le chrétien doit les avoir en horreur. Tertullien développe longuement cette thèse. Puis il conclut (2) :

« Vous voyez toutes les causes pour lesquelles on porte des couronnes. Aucune n'est acceptable pour nous ; toutes sont profanes, illicites ; toutes ont été rejetées par nous, quand nous avons prêté le serment du baptême. A coup sûr, quand nous renoncions aux pompes du diable et au service de ses anges, nous avions en vue les honneurs du monde, ses fêtes, ses jeux, ses prières aux faux dieux, son trafic impie, la vaine gloire dont il se repaît, les dignités honteuses qu'il procure, car l'idolâtrie se trouve en tout cela. Or elle s'y trouve par le fait des couronnes qui se mêlent à tout cela... Le chrétien ne voudra même pas couronner ses portes, pour peu qu'il se rappelle le nombre des dieux que le démon a attachés aux portes : Janus {(lejajiti.a), Limentinus (de Lïmen), Forculus et Cardas (de fores et cardines) ; chez les Grecs, Apollon Thyréen et les démons Antéliens. »

« A plus forte raison, ne voudra-t-il pas mettre les

(i) De cor. , 5.

(2) Ibta.. i3.

présents de l'idolâtrie sur sa tête, ou plutôt sur le Christ puisque le Christ est la tète de l'homme. Sa tête, libre comme le Christ, ne doit être chargée d'aucun voile, à plus forte raison d'aucun lien. Quant à la tête de la femme, couverte qu'elle est par le voile, elle porte déjà la marque de sa sujétion, elle n'a plus de place pour une autre servitude... Si la femme ne doit pas paraître nu-tête à cause des anges, à plus forte raison serait-elle une pierre d'achoppement pour ces êtres couronnés, si elle portait une couronne sur la tête. Qu'est-ce que la couronne sur la tète d'une femme, sinon un nouvel appât ajouté à sa beauté, une marque de souveraine impudence, un oubli de toute retenue, un brasier de luxure ? L'apôtre défend à la femme les ornements excessifs ; elle ne doit donc pas transformer sa chevelure en couronne. »

« Voyez, je vous prie, quelle couronne a portée, pour les deux sexes, celui qui est la tête de l'homme, la face de la femme et l'époux de l'Eglise, le Christ Jésus ! Il a, si je ne me trompe, porté une couronne d'épines et de chardons, image des péchés qu'a produits le sol de notre chair et que la vertu de la croix a fait disparaître, émoussant par les souffrances du Seigneur l'aiguillon de la mort. Or, outre le symbolisme qu'elle renferme, cette couronne proclame le traitement honteux, humiliant et cruel dont le front du Seigneur fut alors souillé et percé. Mets maintenant sur ta tète des couronnes de laurier, de myrte, d'olivier, de ces roses à cent feuilles tirées des jardins de Midas qui sont à la mode, de lis des deux

espèces, de toutes les variétés de la violette, de perles même et d'or. Tu imiteras ainsi la couronne que reçut plus tard le Christ qui, après avoir mangé du fiel, g-oûta du miel. Lui, il ne fut salué roi de gloire par les esprits célestes qu'après avoir été attaché à la croix comme roi des Juifs. Il a d'abord été abaissé par son Père au-dessous des anges, pour être ensuite couronné de gloire et d'honneur. Si tu lui dois ta tête à cause des souffrances qu'il a endurées, donne-la-lui dans l'état où il a offert la sienne pour toi. Ou, du moins, si tu ne peux pas te couronner d'épines, ne te couronne pas de fleurs, car tu ne le dois pas. »

Le chrétien ne doit donc pas se couronner. Mais cette défense générale s'étendra-t-elle même au soldat ? Les prescriptions de la conscience ne devront-elles pas fléchir devant les règlements inexorables de l'armée ? Pour trancher cette difficulté, TertulUen s'attaque à sa racine même.

Le service militaire (De cor,, 1 1).

« Pour résoudre la question de la couronne militaire, il faut d'abord chercher si le service militaire convient à un chrétien.

« A quoi servirait de disserter sur les accessoires si le mal était plus haut ? Est-il permis d'ajouter un serment humain à un serment divin ; de se donner à un autre maître après s'être donné au Christ ; de renoncer à son père, à sa mère, à ses proches que la Loi prescrit de placer immédiatement après Dieu dans

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notre vénération et notre amour, que l'Evangile a honorés puisqu'il ne leur a préféré que le Christ ? Le métier de l'épée sera-t-il permis, quand le Seigneur a déclaré que celui-là périra par l'épée qui se sert de l'épée ? Ira-t-il au combat, le fils de la paix à qui il ne convient même pas de plaider ? Infligera-t-il les chaînes, la prison, les tourments, les supplices, celui qui ne doit même pas venger ses propres injures ?... Montera-t-il la garde devant les temples, celui qui y a renoncé ? Prendra-t-il part à des banquets que l'apôtre lui a interdits ? Ira-t-il, appuyé sur la lance qui a percé le côté du Christ, ira-t-il, dis-je, défendre pendant la nuitceux que, pendant le jour, il chasse par ses exorcismes ? Portera-t-il un étendard opposé à celui du Christ ? Demandera-t-il au prince une livrée, celui qui porte la livrée du Christ?.. Que de péchés qui sont liés à la vie des camps ! Que d'actes coupables ! Manifestement le simple fait de s'inscrire dans le camp des ténèbres, quand on est déjà inscrit au camp de la lumière, est un péché. »

« Toutefois, il n'en va pas de même de ceux que la foi trouve déjà engagés dans le service militaire... Mais, quand ils auront reçu le sceau de la foi, ils devront ou bien abandonner le service militaire comme beaucoup l'ont fait ; ou bien faire en sorte de ne rien commettre de contraire à la loi de Dieu, chose que ne permet pas la discipline militaire ; ou bien souffrir pour Dieu, ce que doit faire même le chrétien qui n'est pas soldat. N'allons pas croire que le service militaire autorise à commettre impunément le péché et dispense du martyre. Le chré-

tien est partout le même. Il n'y a qu'un évang-ile, il n'y a qu'un Christ, qui niera tous ceux qui l'auront nié, qui confessera tous ceux qui l'auront confessé... On n'est jamais obligé de pécher, puisque la seule chose à laquelle on soit obligé est de ne pas pécher. . . J'accorde donc que le service militaire est permis, mais jusqu'au port de la couronne. »

Infectés d'idolâtrie les spectacles ! Infectées d'idolâtrie les couronnes ! Est-ce là tout ce que le culte des faux dieux souillait ? Non, Tertulhen fit l'inventaire des métiers qui occupent l'activité humaine, des fonctions qu'exerce l'organisme social, et il dénonça la contamination partout où son oeil scrutateur la discerna. Tel est l'objet du traité De l'Idolâtrie. On y apprend tout d'abord que fabriquer des idoles et les adorer, c'est tout un. Pourtant il ne manquait pas de chrétiens, même de clercs, dont l'industrie consistait à faire des statues de dieux qu'ils vendaient ensuite aux païens ! « Je n'ai pas d'autre moyens de vivre », disaient-ils pour s'excuser. « Qu'est-il besoin que vous viviez ! » leur répond TertuUien. Et, après leur avoir opposé les textes de l'Ecriture qui les condamnent, après leur avoir rappelé le serment du baptême où ils promirent de renoncer au diable et à ses anges, il gémit sur le spectacle que présentent les chrétiens de son temps.

Infiltration de l'idolâtrie dans la vie courante (^De idoL, 7-T9).

« Quand on a le zèle de la foi, on s'afflige de voir des chrétiens sortir de l'atelier pour venir à l'église... de les voir approcher du corps du Seigneur des mains qui ont donné des corps aux idoles. Ce

n'est pas tout. Non seulement ils reçoivent de mains étrangères ce qu'ils souillent de leur contact, mais ils donnent eux-mêmes aux autres ce qu'ils ont souillé. Des fabricants d'idoles sont introduits dans l'ordre ecclésiastique ! Chose affreuse ! Les Juifs n'ont porté qu'une fois les mains sur le Christ. Eux ils déchirent tous les jours son corps ! Ces mains ne devraientelles pas être coupées? Est-ce par métaphore que le Christ a dit : Si votre main vous scandalise, coupez-la ? Quelles mains méritent mieux d'être coupées que celles qui servent à scandaliser le corps du vSeigneur ! »

Après avoir réglé leur compte aux fabricants d'idoles, le docteur de Carthage s'en prend successivement aux artisans qui travaillent à l'orneraeniation des temples ou des statues, aux astrologues, aux magiciens, aux maîtres d'école, aux professeurs de littérature, aux négociants, aux pourvoyeurs des sacrifices, à ceux qui décorent et illuminent leurs maisons dans les jours de réjouissance publique, à ceux qui détiennent les fonctions publiques, à ceux qui sont engagés dans le service militaire. Et à tous, il administre la preuve qu'ils participent à l'idolâtrie. Comment en douter ? Pour ne pas parler de l'ornementation des temples, de la magie et de l'astrologie, dont les liens avec l'idolâtrie sont manifestes, le commerce n'a-t-il pas pour racine la cupidité ? La profession de maître d'école ou de rhéteur n'exige-t-elle pas que l'on enseigne des fables, que l'on apprenne aux jeunes gens la généalogie et les aventures des dieux, que l'on se soumette à divers usages païens? Décorer sa maison les jours de fêtes publiques, n'est-ce pas rendre hommage aux divinités chargées par les païens de veiller sur les maisons et

sur les portes? Peut-on appartenir au inonde officiel sans prendre part aux sacrifices païens ? Et d'ailleurs les insignes eux-mêmes dont les fonctionnaires sont revêtus ne sont-ils pas souillés par l'idolâtrie ? Quant aux soldats, si leur métier a été permis autrefois, il a cessé de l'être le jour où le Seigneur a interdit le port de l'épée. « En désarmant Pierre, le Seigneur a désarmé tous les soldats. » Dans tous ces métiers, dans toutes ces fonctions, on retrouve donc l'idolâtrie.

L'auteur du livre De l'Idolâtrie prévoit naturellement que les intéressés soulèveront des objections. D'avance il leur ferme la bouche.

Les pratiques idolatriques et les nécessités de la vie (De ïdol., S, 12, 18.)

« Si on allèg-ue, qu'il faut vivre, je réponds que l'art a d'autres branches où l'on pourra g'ag'ner son pain sans violer la discipline, je veux dire, sans travailler pour les idoles. Le décorateur en stuc saura bien restaurer des plafonds, enduire des murailles, terrasser des citernes... Celui qui dessine des figures pourra à plus forte raison tracer le plan d'un buffet. Quand d'un tilleul on tire le dieu Mars, quelle peine aura-ton à faire une armoire ?.. Mais, direz-vous, le bénéfice ne sera pas le même ! Rassurez-vous, l'abondance du travail vous le fera retrouver. La quantité supplée à la qualité... On n'a pas tous les jours un Mercure ou une Sérapis à dorer, tandis que tous les jours on dore des souliers et des brodequins... »

« On est mal venu à se retrancher derrière les exigences de la vie. A ceux qui, après avoir reçu le

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sceau de la foi, objectent : Je n'ai pas de quoi vivre, je réponds : Il est trop tard pour parler ainsi. Il fallait tout examiner auparavant et imiter ce prudent architecte qui, avant de commencer sa maison, dresse un devis pour savoir s'il pourra faire face aux dépenses. D'ailleurs, vous avez maintenant encordes paroles du Seigneur qui vous enlèvent toute excuse. Vous dites : je serai dans la misère. Le Seigneur a proclamé heureux ceux qui sont dans la misère. Vous dites : je n'aurai pas de pain. Le Seigneur nous a prescrit de ne pas nous occuper de notre nourriture et, pour ce qui est du vêtement, il nous a proposé l'exemple des lis. Vous dites : il me faut de l'argent. Le Seigneur veut que l'on vende tout et c|ue l'on donne le prix aux pauvres. A^ous dites : Je dois penser à l'avenir de mes enfants. Le Seif^neur nous avertit que celui qui, après avoir mis la main à la charrue regarde en arrière, n'est pas un bon ouvrier. Vous dites : j'étais en condition. Le Seigneur vous répond que personne ne peut servir deux maîtres. Si vous voulez être le disciple du Seigneur, il vous faut porter votre croix et suivre le Seigneur, c'est-à-dire supporter les privations et les épreuves et votre corps lui-même qui est à lui seul une véritable croix. »

L'éloquente tirade qu'on vient de lire répond à toutes les objeciions. Celle qu'on va lire maintenant s'adresse exclusivetnent aux fonctionnaires qui se cro valent autorisés par les exemples de Joseph et de Daniel à se mettre au service d'un gouverment païen :

« Vous qui appuyez vos arguties sur les exemples

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de Joseph et de Daniel, sachez qu'on ne doit pas toujours comparer le droit ancien au droit nouveau... Eux, ils étaient esclaves ; vous n'êtes les esclaves de personne, ou plutôt vous êtes les esclaves du Christ, qui vous a délivrés de la captivité du siècle. Vous devez donc prendre modèle sur le Seigneur. Or le Seigneur a passé sa vie dans les humiliations et la bassesse, il n'avait pas de domicile, puisqu'il a dit : Le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. Il n'avait que des vêtements grossiers ; autrement il n'eût pas dit : Ceux qui sont vêtus mollement habitent les palais des rois. Son visage, son aspect lui-même n'avait rien de distingué, comme nous le savons par la prophétie d'Isaïe. Il n'a voulu exercer aucune autorité même sur ses disciples à qui, au contraire, il a rendu un service humiliant. Il a refusé d'être roi, bien qu'il eût conscience de sa royauté. Il a ainsi appris aux siens à fouler aux pieds tout l'étalage des honneurs et des dignités. Et pourtant, qui, plus que le Fils de Dieu, avait droit aux faisceaux, à la pourpre, à la couronne d'or? Mais il a jugé que lui et les siens devaient rester étrangers aux splendeurs du monde. Ce qu'il n'a pas voulu, il l'a rejeté. Ce qu'il a rejeté, il l'a condamné. Ce qu'il a condamné, il l'a relégué dans la pompe du diable. Il n'a pu, en efifet, condamner que ce qui ne lui appartenait pas. Or, ce qui n'est pas à Dieu, ne peut être qu'au diable. \'ous qui avez renoncé à la pompe du diable, sachez que vous commettez l'idolâtrie chacjue fois que vous y touchez. »

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Qu'est-ce donc, en dehors des métiers dont vit le petit peuple, qu'est-ce donc qui va trouver grâce devant cet adversaire implacable de l'idolâtrie ? Tertullien permet les fêtes de famille, celles que l'on célèbre quand l'enfant reçoit son nom et quand il prend la toge blanche. Il permet les fiançailles et les noces. Il permet enfin l'étude des I belles-lettres. Pourtant, n'a-t-il pas défendu de les enseigner? Oui, mais cet ennemi de la casuistique entre ici — , contre son habitude — dans la voie des distinctions. Il dit :

La littérature, et l'idolâtrie (^De idol.^ lo).

« Reconnaissons que la littérature est nécessaire, dans une certaine mesure, et que, si l'on ne doit pas l'admettre sans réserves, on ne peut non plus s'en passer complètement. Il est plus facilement permis aux fidèles d'étudier les belles-lettres que de les enseigner. Autre chose est de s'instruire, autre chose d'instruire le prochain. Le fidèle qui explique des écrits consacrés à la louange des idoles, recommande évidemment ce qu'il explique ; il enseigne ce qu'il commente ; il rend témoignage aux récits qu'il raconte. Il appelle dieux les fausses divinités. Or la loi, nous le savons, défend cela. L'école, dès le début, enseigneladoctrine du diable. Voyez maintenant si l'on se rend coupable d'idolâtrie quand on est catéchiste des idoles ! Le fidèle, au contraire, qui se livre à ses études n'admet pas les choses qu'il lit dès lors qu'il connaît sa condition, surtout s'il la connaît depuis longtemps. Même s'il ne fait que commencer à croire, il préférera nécessairement la doctrine qu'il a apprise la première, c'est-à-dire la doctrine de la foi chré-

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tienne. 11 rejettera donc l'idolâtrie ; il ne l'admettra pas... 11 aura l'excuse de la nécessité, car on ne peut s'instruire autrement. 11 est plus facile de ne pas enseigner la littérature que de ne pas l'étudier. Il est plus facile aussi au disciple chrétien qu'au maître d'éviter les souillures des solennités païennes. »

Mais ce qui attira surtout l'attention de TertuUien dans le domaine de la morale, ce fut la modestie chrétienne. L'apôtre de la Trinité et de l'Incarnation, au troisième siècle, a été également l'apôtre de la modestie. Le même docteur qui a tlagellé les modalistes et les gnostiques a aussi flagellé tout ce qui lui semblait mettre en péril la pureté des mœurs.

D'où venait le danger ? De deux sources différentes — du moins TertuUien en jugeait ainsi — du goût immodéré des femmes pour la parure et des secondes noces.

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