CHAPITRE IV
La loi de la, modestie et les parures.
Les chrétiennes du troisième siècle n'éprouvaient pas plus d'horreur que les chrétiennes de nos jours pour les machinations de la coquetterie. Klles voulaient être vues et elles employaient avec une science consommée tous les moyens d'accrocher les regards. Elles se fardaient le visage, se chargeaient de bijoux et ornaient leur chevelure. Beaucoup de vierges même paraissaient en public et jusqu'à l'église sans voile. Effrayé d'avance des ravages que devaient infailliblement causer ces pernicieuses pratiques, l'adversaire de Praxéas et de Marcion entreprit de les déraciner. Faisant appel à la raison de ses sœurs dans le Christ, il leur mit sous les yeux les considérations les plus propres à les guérir à jamais du goût de la parure. Tel est l'objet des deux traités De la Toilette des femmes et Du Voile des Vierges. Xoici quelques extraits du premier de ces plaidoyers, ou plutôt de ces réquisitoires.
Réquisitoire contre les parures {De cultif femin., i, 2-6; ii, 1-4).
« Les inventeurs de la parure ont été condamnés à mort : je veux parler des anges qui, du ciel, se précipitèrent sur les filles des hommes (//// scilicet augeli qui ad filias liomimun de cœlo rnertmt) et infligèrent à la femme une honte qui vint se surajouter à la honte primitive. Quand ils eurent fait connaître aux hommes ignorants des choses qui leur avaient été cachées, quand ils eurent révélé à la terre
des arts qui devaient rester ignorés: par exemple, l'art de creuser des mines, la vertu des herbes, la manière de faire des incantations, l'interprétation des signes célestes ; quand, dis-je, ils eurent achevé toutes ces besognes, leur grande préoccupation fut d'alimenter la vanité féminine. Ils donnèrent donc aux femmes ces colliers de diamants dont les feux étincelants miroitent sans cesse, ces bracelets d'or dont elles chargent leurs bras, ces teintures qui revêtent la laine de couleurs menteuses, cette poudre noire qui sert à peindre la couleur de leurs yeux ... Et dans quel but firent-ils connaître ces recettes ? Dans quel but firent-ils ces présents ? Craignaient-ils que les femmes dépourvues des richesses de la nature et des ressources de l'art, ne pussent plaire aux hommes ? Mais, laissées à elles-mêmes, sans autre ressource que leur beauté naturelle, elles avaient bien séduit des anges {angclos inoverani) ! Craignaient-ils de passer pour des amants peu généreux, s'ils n'apportaient aux femmes aucun cadeau de mariage ? Hypothèse peu sérieuse ! Que pouvaient désirer de plus les femmes qui possédaient des anges {nihil pins desiderare poteraiit quae angelos possidebant) ? Un pareil mariage n'était-il pas de nature à les satisfaire ? Non : ces anges qui se rappelaient leur ancienne patrie et (jui, quand les transports de la passion furent éteints en eux, regrettaient le ciel... voulurent par là amener les femmes à offenser Dieu avec eux... Ces anges sont ceux que nous jugerons un jour, ceux auxquels nous renonçons dans le baptême... Je sais (jue le livre d'hjioch d'où ceci est
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tiré, est rejeté par quelques-uns, sous prétexte qu'il ne fait pas partie de la bibliothèque juive. Ils s'imaginent, je pense, qu'un écrit composé avant le déluge n'a pu échapper à ce cataclysme. Si c'est là ce qui les arrête, qu'ils sachent que le petit-fils d'Enoch, Noé, a survécu au déluge... Il a donc pu transmettre à la postérité la révélation faite à son aïeul... D'ailleurs, à supposer que l'écrit d'Enoch ait péri dans les eaux du déluge, Noé a pu le reconstituer à l'aide de l'esprit de Dieu, tout comme, après la destruction de Jérusalem, Esdras reconstitua tout le contenu de la littérature juive... Ajoutons à cela que le livre d'Enoch est attesté par l'apôtre Jude... »
« L'or et l'argent qui occupent le premier rang parmi les objets de luxe, que sont-ils, sinon un peu de terre qui brille d'un éclat particulier?... Quant aux pierreries qui marchent de pair avec l'or, que sont-elles, sinon de petits cailloux produits, eux aussi , parla terre ?. . . Ce que l'on va pêcher dans la mer de Bretagne ou dans la mer des Indes n'est qu'un coquillage qui, pour le goût, ne l'emporte ni sur l'huître, ni même sur la palourde... Que si ce coquillage a une excroissance intérieure, j'y vois un défaut plutôt qu'une qualité. On pourra décorer ce défaut du nom de perle, en réalité ce n'est qu'une verrue... »
« Le salut, je ne dis pas seulement pour la femme, mais pour l'homme lui-même, est dans la pratique de la modestie. Ce temple de Dieu que nous sommes, puisque le Saint-Esprit est descendu en nous, a pour gardien et pour prêtre la modestie, qui n'y laisse entrer rien d'immonde, rien de profane... Or la modes-
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tie parfaite, c'est-à-dire la modestie chrétienne, a horreur d'éveiller des désirs impudiques... Pourquoi vous faites-vous les instruments de ce péché ? Pourquoi invitez-vous à des actes que vous ne voulez pas commettre ? D'ailleurs, il arrive parfois — Dieu nous préserve de ce mal ! — que la tentation à laquelle on a ouvert la voie triomphe. . . Pourquoi être un péril pour les autres ? Pourquoi enflammer la concupiscence du prochain ? Puisque le Seigneur, perfectionnant la loi ancienne, confond dans la même peine le désir et l'acte de la fornication, je ne vois pas comment celle qui a causé la perte du prochain pourrait compter sur l'impunité... Votre beauté a fait périr celui qui a éprouvé pour elle des désirs impurs. Vous avez été un poignard pour lui... Puis donc que la recherche de l'élégance est extrêmement dangereuse, et qu'il y va de notre salut ainsi que du salut des autres, on doit, par conséquent, repousser avec horreur les recettes destinées à procurer une beauté artificielle, une beauté d'emprunt ; on doit même dissimuler la beauté naturelle sous un extérieur négligé pour qu'elle n'attire pas les regards. Je n'accuse pas la beauté. Elle est l'honneur de notre corps, le couronnement de l'œuvre divine, l'enveloppe agréable de notre âme. Mais je redoute les outrages et les violences qu'elle provoque... »
« Mais, me dira-t-on, ({uel mal y a-t-il donc à faire louer sa beauté et à tirer gloire d'un avantage corporel, quand on est décidé à ne pas écouter les suggestions de la luxure et à respecter les prescriptions de la chasteté ? Qu'on mette sa gloire dans la chair
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si on le veut ! Pour nous, d'abord nous ne cherchons pas la gloire, parce que la gloire est le fruit de l'orgueil et que l'orgueil ne sied pas à ceux qui, pour obéir à Dieu, font profession d'humilité. D'ailleurs, si la gloire, quel que soit son motif, est toujours vaine et ridicule, n'est-ce pas surtout quand elle s'appuie sur la chair:... Je permets au chrétien d'être fier de sa chair quand, pour l'amour du Christ, elle a été déchirée, et que l'esprit a été couronné en elle, mais non quand elle traîne à sa suite les regards et les soupirs des jeunes gens. Donc, puisque la beauté ne peut vous être d'aucun profit, méprisez-la si vous ne l'avez pas reçue, et si vous l'avez reçue, oubliez-la... » «Je tiens maintenant le langage d'un païen, comme si je parlais à des païennes. Ne cherchez à plaire qu'à vos maris. Or, vous ne leur plairez qu'autant que vous négligerez de plaire à d'autres. Rassurez -vous, soeurs bien-aimées, une épouse n'est jamais laide pour son mari. S'il l'a choisie, c'est qu'il a été gagné par les charmes de sa bonté et de sa beauté. Une femme peut renoncer àla parure, sans avoir à craindre la haine ou l'aversion de son mari. Un mari tient avant tout à la fidélité conjugale. Le mari chrétien ne tient pas à la beauté, parce qu'il a un autre idéal que le païen. Ce dernier se défie de la beauté, à cause de ses préjugés contre nous... Pour qui donc cultivez-vous votre beauté ? Si votre mari est chrétien, il n'y tient pas. S'il est païen, il vous soupçonnera de nourrir des arrière-pensées. A quoi bon tant vous préoccuper de plaire pour faire naître des inquiétudes ou ne recueillir que de l'indifférence ? »
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«Je n'ai pas ici l'intention de vous conseiller un extérieur inculte et repoussant : je ne fais pas l'éloge de la malpropreté. Mon but est de vous indiquer la mesure que vous ne devez pas dépasser dans le soin de votre corps. Vous devez vous contenter de la propreté ; vous ne devez pas aller au delà de ce qui plaît à Dieu, Elles pèchent contre Dieu, celles qui se servent de pâtes pour enduire leur peau, qui colorent leurs joues, qui noircissent le contour de leurs yeux. L'œuvre de Dieu leur déplaît. Elles veulent la corriger. Elles protestent contre ce qu'a fait l'auteur du monde... Ce qui est naturel est l'œuvre de Dieu ; donc ce qui est artificiel est l'œuvre du diable. N'estce pas un grand crime de plaquer les recettes de Satan sur le travail divin ? »
Les vierges dgivext être voilées {De virg, veL).
Dans le traité Du Voile des Vierges, l'effort de Tertullien porte avant tout sur l'endroit de la première épître aux Corinthiens où on lit que la femme doit être voilée, lorsqu'elle prie ou qu'elle prophétise. On prétendait que l'apôtre s'adressait ici aux femmes mariées, qu'elles seules c'taient tenues de se voiler à l'église et que les vierges pouvaient y paraître nu-têle. Tertullien, après avoir prouvé par diverses considérations philologiques que le terme de femme désigne indifféremment soit une vierge, soit une personne mariée, montre que saint Paul s'est conformé à l'usage et qu'il n'a pas craint de donner le nom de femme k des vierges. N'a-t-il pas dit en effet : « Dieu a envoyé son Fils né de la femme » ? Notre docteur s'arrête longtemps sur ce texte. Il commence par proclamer, à l'en-
contre d' Ebion, que Marie était vierge quand elle conçut le Sauveur. II ajoute (i) :
« Certainement il n'y a ici rien de prophétique. En employant l'expression « né d'une femme », l'apôtre n'a pas eu en vue la femme mariée de l'avenir. Il ne pouvait pas désigner la femme telle qu'elle fut quand elle eut accomplit l'acte conjugal {vinwt passant) attendu que cette femme ne devait pas donner naissance au Christ. Celle qu'il a appelée femme, c'est donc celle qui était vierge... »
Donc saint Paul s'est servi parfois du terme de femme pour désigner une vierge. Aurait-il été plus exclusif dans la première épître aux Corinthiens? Aurait-il, dans cet endroit, désigné uniquement les femmes mariées ? Non. Terlullien établit péremptoirement que les motifs pour lesquels l'apôtre prescrit le voile aux femmes, s'appliquent aux vierges encore mieux qu'aux épouses (2).
« Examinons les raisons pour lesquelles l'apôtre ordonne à la femme de se voiler, et voyons si ces raisons conviennent aux vierges... Puisque c'est à cause des anges qui, comme nous le savons, ont abandonné Dieu et le ciel pour l'amour des femmes {qiwd leginms a Deo et cœloexcidisse ob concupiscentiamfeininaî'-iiiJt) , à qui fera-t-on croire que ces anges ont assouvi leurs désirs sur des corps déjà souillés, sur les restes delà passion humaine ? Ne sont-ce pas plutôt les charmes des vierges qui ont dû enflammer leurs convoitises, puisque ces charmes fascinent la concupiscence
(i) Dt! vtrg. vel., 6.
(2) De vtrg-. vel,, 7.
humaine au point de l'excuser ? Voyez ce que dit l'Ecriture :
« ...Ils remarquèrent que les filles des hommes étaient belles et ils les prirent pour épouses. » Ce 'terme d'épouse indique qu'ils se marièrent. Or celles avec lesquelles ils se marièrent sont appelées « filles des hommes ». Evidemment parce qu'elles étaient vierges et sous la tutelle de leurs parents. Autrementl'Ecriture les eut désignées comme les épouses des hommes. D'ailleurs, elle dit que les anges devinrent des maris, mais non qu'ils furent adultères. Par là encore elle laisse entendre que ces femmes étaient vierges ... Donc il faut voiler cette face si dangereuse qui a été une cause de chute jusque dans le ciel. Quand elle prie Dieu qui la tient responsable delà perdition des anges, elle doit rougir des autres anges. »
Vers la fm de son traité, Tertullien changeant de tactique, apprend aux vierges peu prudentes que si elles font courir des dangers à la modestie des hommes, elles-mêmes s'exposent à de plus grands dangers. Il leur met sous les yeux les chutes dont les chrétiens avaient souvent le spectacle. II gémit sur les crimes qui servaient à dissimuler les faiblesses: «Dieu sait, s'écrie-t-il, combien d'enfants auraient vu le jour pleins de vie, si leurs mères ne les avaient étouffés (i) ! » Puis il invite les chrétiennes de son temps à prendre modèle sur les femmes d'Arabie et à imiter la modestie de ces païennes (2).
(i) De virg. vcL, 14.
(2) Ibld., 17.