‹ TertullienChapitre 17 sur 53 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Lr loi de la. modestie et lessecoiides^ noces.

Avec le même zèle qu'il avait déployé contre le goût de la parure, Tcrtullien fit la guerre aux secondes noces. Mais, cette fois, sa doctrine austère lui fut fatale : elle le jeta hors de l'Eglise. L'auteur de X Apologétique et des Prescriptions est mort dans l'hérésie. Or voici ce que nous dit saint Augustin à ce sujet : « TertwUien est devenu hérétique, non parce qu'il a attribué un corps à l'âme et même à Dieu... mais parce que, passant du côté dès Cataphryges qu'il avait d'abord réfutés, il se mit à traiter les secondes noces d'adultère, en dépit de l'enseignement apostolique (i). »

Ici se présente à nous le premier des deux livres que le grand docteur a intitulés : A mo>i épouse. Il débute ainsi :

Les secondes noces dans le premier livre

Ad uxorein.

« Je crois faire ceuvre utile, ô ma bien-aimée compagne dans le Seigneur, en vous traçant la ligne de conduite que vous aurez à suivre après mon départ de ce monde, dans le cas où je serais appelé avant vous... Je vous conseille de renoncer aux secondes noces, autant que la continence vous le permettra. Ce n'est pas à mon avantage que je pense en ce moment : c'est au vôtre. Les chrétiens ne comptent pas sur le retour des lois du mariage après la résurrection, puisqu'il posséderont alors la condi-

(i) De Iiaei'., 86.

TERTULLIEN l()î

tion et la pureté des anges... N'allez donc pas croire que c'est la jalousie qui me porte à vous conseiller le veuvage... »

« Je reconnais que l'union de l'homme et de la femme a été bénie par Dieu, qui l'a établie pour assurer la propagation du genre humain. Elle est donc permise : mais une fois seulement {exiiide pennissam, luiam iameii). Adam fut l'unique époux d'Eve ; Eve fut l'unique épouse d'Adam. Une seule côte fut arrachée ; une seule femme fut formée. Sans doute, les anciens patriarches, non seulement se marièrent, mais ils se marièrent plusieurs fois : ils eurent même des concubines. Mais... certaines institutions furent nécessaires à l'origine, qui devaient plus tard être abolies ou modifiées... »

« Sans doute, il est écrit : Mieux vaut se marier que brûler. Mais quel bien, je vous le demande, que celui dont toute la recommandation consiste à être préférable à un mal ! Oui, se marier vaut mieux que brûler. Mais combien il serait préférable de n'être l'éduit ni à se marier, ni à brûler!... D'ailleurs on peut dire que ce qui est permis n'est pas un bien.. . Une chose n'est pas bonne parce qu'elle n'est pas mauvaise, et elle peut être mauvaise sans être nuisible. Ce qui est vraiment bon, c'est ce qui non seulement n'est pas nuisible, mais encore est utile... »

« On n'entre, dit-on, dans le mariage que pour avoir une postérité. Plaisir bien amer que celui d'élever des enfants ! Pour nous, en tout cas, il ne peut être qu'odieux. Quel bonheur pouvons -nous éprouver à avoir des enfants, nous qui, lorsque nous

en avons, désirons les voir quitter cette terre pour échapper à la catastrophe qui nous menace ! D'ailleurs est-ce que nous-mêmes nous ne désirons pas sortir de ce monde et nous rendre vers le Seigneur, comme l'apôtre, lui aussi, le désirait ? Dira-t-on que le serviteur de Dieu doit laisser une postérité ? Nous sommes apparemment assez sûrs de notre salut, pour nous charger du soin d'élever des enfants ! Il nous convient bien de chercher des far deaux dont les païens se dispensent le plus qu'ils peuvent, que la loi est obligée de leur imposer et auxquels ils se soustraient par l'infanticide !... Que veut dire cette parole du Seigneur : « Malheur aux femmes qui seront enceintes et qui nourriront », sinon que les enfants seront des bagages encombrants le jour où il faudra fuir ?.. . »

« Combien de chrétiens qui, à partir du baptême, renoncent aux œuvres de la chair ! Combien qui vivent dans le mariage sans en user, et se font eunuques volontaires pour gagner le royaume du ciel ! vSi l'on peut pratiquer la continence dans l'état du mariage, à plus forte raison pourra-t-on la pratiquer quand le mariage est brisé... Et puis, une femme chrétienne peut-elle vraiment trouver trop lourde la continence pratiquée pour Dieu, après la mort de son époux, quand nous voyons des païennes exercer en l'honneur de Satan le sacerdoce de la virginité et du veuvage ? A Rome, les gardiennes du feu... sont choisies parmi les vierges. A Egée, c'est une vierge qui est choisie par le sort, pour être consacrée au service de Junon. Les prêtresses qui rendent des

TERTULLIEX IÇ^

oracles à Delphes ne connaissent pas le mariage... Voilà ce que le diable demande ! Voilà ce qu'il obtient ! Il oppose aux serviteurs de Dieu la continence de sessuppôts. L'enfer, lui aussi, a ses pontifes... Réfléchissez aussi que personne ne quitte ce monde sans la volonté de Dieu... Donc, quand la volonté de Dieu vous a enlevé votre époux, elle a brisé ellemême votre mariage. Pourquoi chercher à faire revivre ce que Dieu a supprimé ?... »

Les secondes noces dans le second livre Ad iixorem (3-5).

Le livre dont on vient de lire quelques e:xtrails, représente le premier jet de la pensée de Tertullien aux environs de l'an 200. Quelque temps après l'avoir écrit, éclairé par le spectacle peu édifiant que donnaient certaines veuves, le grand docteur comprit qu'il avait trop présumé de la faiblesse humaine. Il prit donc de nouveau la plume ; cette fois pour permettre à sa femme de se remarier, si elle n'avait pas la force de garder la continence, mais en lui enjoignant de se remarier avec un chrétien. Le second livre A mon épouse est tout entier dirigé contre les mariages mixtes, c'est-à-dire contre les mariages des chrétiennes avec les païens. Tertullien appelle ces unions des adultères {stiipri reos esse constat)^ et il déclare que l'on doit « écarter de la société des frères » ceux qui s'en rendent coupables.

Comme on prétendait s'autoriser du texte où saint Paul permet au chrétien et à la chrétienne de rester avec un conjoint infidèle, il répond que l'apôtre s'adresse uniquement à ceux dont le mariage a précédé la conver-

Tertuli,ien '6

194 TERTULLIEX

sion. Puis il étale tous les eanuis qu'aura à supporter une femme chrétienne unie à un païen :

« Si c'est un jour de station, le mari la mènera dès le matin aux bains. Si c'est un jour déjeune, il commandera un festin. Quand elle aura besoin de sortir, les soins du ménage seront plus pressants que jamais. Quel est le mari qui laissera sa femme visiter les frères à domicile et entrer dans les maisons des pauvres ? Quel est celui qui la laissera quitter sa couche, pour se rendre aux assemblées nocturnes ; qui la verra sans incjuiétude passer la nuit de Pâques hors du toit conjugal; qui restera sans soupçons, quand elle se rendra au repas du Seigneur (ad convivmin dontinicum z'////*?'), objet de tant de calomnies?... Pourrez-vous échapper à l'œil de votre mari, quand vous marquerez du signe de lacroix votre lit et votre corps ; quand vous chasserez de votre souffle l'esprit immonde ; quand vous vous lèverez la nuit pour prier ? Ne croira-t-il pas que vous pratiquez la magie ? Ignorera-t-il ce que vous prenez en secret avant votre nourriture ? Et s'il vient à savoir que c'est du pain (^/ si scivei'it paiieni)^ ne pensera-t-il pas que c'est celui dont on parle ?. . . »

A la suite de ce tableau vient l'éloge du mariage chrétien. (Ad uxor., 2, 9.)

« Comment célébrer dignement la beauté de ce mariage que l'Eglise assortit, que l'oblation confirme, que scelle la bénédiction, dont les anges sont témoins, que Dieu ratifie ! »

Les SECONDES NOCES DANS LE De exliortatioue casHtatis.

L'auteur du premier livret mon épouse s'était fait violence pour écrire le second. Son esprit, égaré un instant dans la voie des concessions, reprit bientôt la pente qui l'entraînait vers la sévérité.

Ayant à consoler un ami qui venait de perdre son épouse, il lui écrivit Y Exhortation à la chastetL Mais cette prétendue exhortation était en réalité une sommation, une mise en demeure de rester dans le célibat et d'éviter un second mariage. On y apprend que les secondes noces sont interdites au chrétien par l'endroit de l'épître à Tite où saint Paul déclare que l'évêque doit être choisi parmi les hommes d'une seule femme (i). Et qu'on n'aille pas objecter que cette prescription, qui vise les évoques, n'atteint pas les laïques. Tertullien a prévu cette objection et l'a résolue comme il suit :

« Nous sommes bien vains, si nous croyons que ce qui n'est pas permis aux prêtres est permis aux laïques. Est-ce que nous ne sommes pas prêtres, même quand nous sommes laïques {lionne et laici sacerdotes sumus) ? On lit dans l'Ecriture : « Il nous a faits rois et prêtres de Dieu son Père. » Ce qui constitue la différence entre la hiérarchie et le peuple, c'est l'institution de l'Eglise et la préséance dans les réunions {constituit Ecclesiae ancioritas et honoi"- per ordinis consessnnt sanctificaiiis). Aussi, là où il n'y a pas de clergé, tu offres, tu baptises, tu es ton prêtre à toi-même {et oj/crs et tinguis et saccj^dos es tibi soins). D'ailleurs, là où trois fidèles, même

(i) De exiiort., 7.

IQÔ TERTULLIEX

laïques, sont rassemblés, il y a une église... Puis donc que, en cas de nécessité, tu possèdes les droits des prêtres, tu dois en retour être soumis à la discipline du prêtre. Les mêmes prérogatives impliquent les mêmes obligations. Comment oseras-tu baptiser et offrir quand tu auras épousé deux femmes?... »

Mais saint Paul n'a-t-il pas dit que ceux qui sont veufs peuvent se remarier sans péché ? Oui, répond en substance Tertullien, il l'a dit, mais il a tenu ce langage d'après son sens propre (i). Quand un peu plus loin, il parle sous l'inspiration du Saint-Esprit, il prévient les époux des ennuis qui les attendent ; il donne donc un conseil différent, lequel est élevé par la majesté du Saint-Esprit à la hauteur d'un ordre. Cette première observation une fois faite, l'auteur de \ Exhortation examine de près ce que vaut la permission donnée par l'apôtre. Il dit (2) :

« Ce qui n'est pas utile pour le salut, je vous le demande, est-il vraiment bon? S'il y a des choses permises qui ne servent de rien au salut, cela prouve qu'il y a des choses permises qui ne sont pas bonnes... Les secondes noces sont permises à cause du péril de l'incontinence. Une chose qui n'est pas bonne est permise. Elle sert à discerner ceux qui obéissent à la volonté divine de ceux qui suivent leurs penchants. . . La permission est la pierre de touche de l'obéissance... Elle provoque la tentation et la tentation constitue l'épreuve... Si nous allons

ii) De ex/tort., 4.

(2) Ibid., 8-12.

au fond de la pensée de l'apôtre, nous devrons dire que les secondes noces sont une variante de l'adultère inspectes siupn). Quand il déclare, en effet, que les époux cherchent à se plaire mutuellement, il a en vue.. . tout ce qui est de nature à exciter les convoitises. Or le désir de plaire ainsi est l'affaire de la concupiscence, laquelle est la cause de l'adultère. J'ai donc raison de dire que les secondes noces confinent à l'adultère... »

« Le Seigneur a dit : Quiconque regarde une femme en la convoitant, commet par le fait même l'adultère avec elle dans son cœur. Or celui qui la regarde pour l'épouser fait-il autre chose ? Il ne l'épouserait pas s'il n'avait désiré l'épouser et s'il ne l'avait regardée en la convoitant... Vous me direz peut-être que j'attaque les premières noces. Oui, je les attaque, et ajuste titre, car elles reposent sur le même principe que l'adultère. Voilà pourquoi il est bon pour l'homme de ne pas toucher une femme. Voilà pourquoi encore la virginité est au premier degré de la sainteté. Elle n'a, en effet, aucun rapport avec l'adultère... Remercie Dieu de t'avoir autorisé à te marier une fois. Et pour lui témoigner ta reconnaissance, ne cherche pas s'il t'a permis de te marier deux fois... »

« Pour qu'un chrétien se détermine à garder le veuvage, il n'a qu'à songer aux ennuis que créent les enfants, ennuis tels que la législation a dû intervenir et obliger les hommes à fonder une famille. C'est que, en effet, un homme prudent ne désirera jamais avoir des enfants. Que feras-tu donc si ta nou-

198 TERTULLIEX

velle épouse devient enceinte par tes œuvres ? Demanderas-tu à la pharmacie un procédé d'avortement ? Il me semble qu'on n'a pas plus le droit de tuer l'enfant dans le sein de sa mère, que de le tuer quand il est déjà venu au monde. Mais peut-être que, pendant la grossesse de ta femme, tu oseras demander à Dieu de dissiper tes inquiétudes. De quel droit, quand il ne tenait qu'à toi d'y échapper ? »

Le livre se termine par une liste d'exemples empruntés à la chasteté des païens.

Les secondes noces dans le De monogamia.

Quand il fut séparé de l'Ec^lise, 'rertullien reprit la question des secondes noces et la traita dans le livre du De tiionogamja qui débute ainsi :

« Les hérétiques suppriment les noces ; les psychiques les multiplient. Les uns ne veulent même pas se marier une fois ; les autres entendent se marier plusieurs fois. Que vas-tu faire, loi du Créateur ? Entourée d'eunuques qui te sont étrangers et de tes serviteurs, tu as autant à te plaindre de la soumission de ceux-ci que du mépris de ceux-là... Chez nous, qui méritons d'autant mieux le nom de « spirituels », que nous faisons profession de croire à l'Esprit qui donne les charismes, le respect de la continence est uni à la modération dans la liberté. . . Nous ne connaissons qu'un mariage, tout comme nous ne connaissons qu'un Dieu.. . Les psychiques, qui n'admettent pas l'Esprit, ne peuvent se plaire aux choses de l'esprit. . . Ils taxent d'hérésie la discipline de la mo-

nogamie, et le principal prétexte qu'ils mettent en avant pour rejeter le Paraclet, c'est que, d'après eux, le Paraclet aurait établi une nouvelle législation. »

Quand cet exorde est achevé, l'auteur entreprend de prouver que la monogamie a été instituée par Dieu à l'origine et rétablie par le Christ. Rencontrant sur son chemin les prescriptions de la Loi ancienne qui défendait aux prêtres de se remarier et d'assister aux funérailles de leurs parents, il rappelle que « nous avons été appelés prêtres par le Christ », que nous avons d'ailleurs été traités par lui comme tels dans la personne du jeune homme à qui il défend d'aller ensevelir son père (i). Et la conclusion qui se dégage de ces prémisses, c'est que la Loi ancienne elle-même interdit les secondes noces aux chrétiens. La Loi nouvelle offre à Tertullien une plus ample moisson d'arguments. Qu'étaient, en effet, tous ceux qui ont approché le Christ, sinon des vierges ou des personnes mariées une seule fois ?

« La modeste monogamie (2) se présente à nous dans le prêtre Zacharie, la continence intègre dans Jean le précurseur. . . Le Christ a été enfanté par une vierge qui, dans la suite, ne se maria qu'une fois... {Christ itm qiiidem virgo enixa est, semé/ niiptura post partimi). Arrivé à l'âge d'homme, le Christ ne voulut pas d'autre compagnon. Je ne vois qu'un apôtre marié : Pierre dont la belle-mère est mentionnée. L^t je dois présumer qu'il a été marié une seule fois, puisque l'Eglise bâtie sur lui recrute sa hiérarchie parmi les

(1) De monog., 7,

(2) Ibid.. 8.

200 TERTULLIEX

monog-ames. Quant aux autres, ne lisant pas qu'ils ont été mariés, je dois nécessairement conclure qu'ils ont été eunuques ou continents. »

Ces faits et d'autres du même genre prouvent, selon Tertullien, que le Christ a rejeté les secondes noces. Reste, il est vrai, saint Paul qui semble avoir permis ou même conseillé la réitération du mariage. On se rappelle comment l'auteur de V Exhortation à la chasteté sl résolu cette difficulté. L'auteur du livre De la Monogamie procède autrement. Il déclare que les textes de l'apôtre qui autorisent les secondes noces s'adressent exclusivement aux personnes qui étaient veuves avant d'avoir la foi. Il permet néanmoins de croire que saint Paul a autorisé la réitération des mariages chrétiens ; mais il ajoute que, dans cette hypothèse, la discipline du Paraclet a mis fin à la condescendance de l'apôtre.

« Si le Christ, dit-il, a pu supprimer le divorce établi par Moïse, par la raison que « à l'origine, il n'en fut pas ainsi »,... pourquoi le Paraclet n'aurait-il pas pu supprimer ce que Paul a accordé ?. . . La dureté du cœur a régné jusqu'au Christ ; l'infirmité de la chair a régné jusqu'au Paraclet. La loi nouvelle a supprimé le divorce : c'était assez pour elle. La nouvelle Prophétie a supprimé le second mariage qui, lui aussi, est un divorce. Mais la dureté du cœur a cédé plus facilement que l'infirmité de la chair. Cette dernière met plus d'obstination à se réclamer de saint Paul que n'en mettait la première à se réclamer de Moïse. »

Page 1