CHAPITRE VI
La loi de la Pénitence.
L'homme pèche, il offense la majesté divine ; et, en offensant Dieu, il encourt sa colère, il attire sur sa tête des châtiments terribles : voilà la loi. Mais cette loi estelle inexorable ? Et la créature coupable est-elle condamnée infailliblement à périr ? Non, le Dieu juste est aussi le Dieu clément. Il oublie les injures qui lui ont été faites, il les pardonne. Il met seulement une condition à son pardon : le repentir, la pénitence.
C'est à défendre cette thèse — et aussi à l'expliquer — qu'est destiné le traité De la Pénitence. Dès les premières pages, le pécheur y apprend qu'il ne lient qu'à lui de recouvrer son innocence perdue et de rentrer en grâce avec Dieu. Mais il est averti, en même temps, qu'il ne doit pas recourir une autre fois à la clémence divine. Voici comment s'exprime Tertullien :
Vertu de la pénitence [De paenit., 4).
« Le même Dieu qui a assigné un châtiment à tous les péchés, à ceux de la chair comme à ceux de l'esprit, aux actions comme aux désirs, a aussi promis de pardonner aux pécheurs pénitents. Il a dit au peuple : « Faites pénitence et je vous sauverai. » Il a dit encore : « J'aime mieux la pénitence que la mort, » La pénitence est la vie, puisqu'elle est opposée à la mort. Jette-toi donc sur elle, ô pécheur, toi qui me ressembles, ou plutôt toi qui es meilleur
que moi, — car je reconnais ma supériorité dans le péché — attache-toi à la pénitence comme le naufragé s'attache à la planche qui lui oftVe le salut. Elle te permettra de surnager au-dessus des vagues du péché qui déjà te submergeaient, et elle te poussera dans le port de la clémence divine. Saisis cette occasion inespérée de bonheur qui t'est offerte. Toi qui n'étais devant Dieu qu'une goutte d'eau, un grain de sable, un atome de poussière, un vase d'argile, tu vas devenir un arbre planté sur le bord des eaux, qui garde ses feuilles et produit des fruits en tout temps... Mais je déclare que la pénitence, qui nous est offerte par la bonté de Dieu, et nous rend sa grâce, ne doit pas être suivie d'un retour au péché. »
Donc le pécheur ne doit recourir qu'une fois à la clémence divine ; il ne doit demander qu'une fois à la pénitence le pardon de ses péchés et la purification de son âme. Or à quels pécheurs Tertullien s'adresse-t-il ici ? A ceux qu'il appelle « les novices »; à ceux qui, selon une autre de ses formules, font « leur apprentissage (i) » ; à ceux qui se disposent au baptême. La pénitence dont il dit qu'elle est la planche du naufragé, c'est la pénitence par laquelle on doit se préparer à l'initiation chrétienne. Ce sont les catéchumènes que le grand docteur instruit ici, comme le prouvent copieusement les conseils qu'on peut lire au chapitre vi de son traité. Est-ce à dire que le chrétien, qui aurait le malheur de retomber dans le mal, ne pourra pas compter sur la vertu de la pénitence ?
(i) De paenit., 6: « Novitiolis istis iiiiminet inter auditorum tiroci-
nia. »
Non. Après avoir, en termes sévères, exhorté les « apprentis » chrétiens à se livrer aux exercices de la pénitence et à se présenter au bain de l'immersion avec une âme pure, TertuUien se décide, non sans hésitation et sans crainte, à leur révéler qu'il existe encore une autre pénitence située, celle-là, après le baptême.
La seconde pénitence (D(' paenit., 7).
« .^Seigneur Christ, faites que vos serviteurs n'entendent parler de la pénitence que pour apprendre à ne pas pécher ! Autrement, qu'ils l'ignorent ; qu'ils ne la demandent pas ! Il m'en coûte de mentionner ici un second espoir, qui est aussi le dernier {secundae,imo jam ultimae, >y/^/). En faisant connaître cette ressource ultérieure de la pénitence, ne vais-je pas paraître donner des encouragements au péché ? A Dieu ne plaise qu'on se croie autorisé à pécher, parce qu'on verra le remède de la pénitence ! A Dieu ne plaise que l'excès de la clémence divine serve à déchaîner les passions humaines ! Ne soyons pas méchants parce que Dieu est bon ! N'allons pas conclure que nous pouvons pécher autant de fois qu'il pardonne {ioiiens delinquendo quotiens ignosciiur) ! Nous avons échappé une fois. Ne nous jetons pas dans le danger une seconde fois, sous prétexte que nous pourrons échapper encore... Mais notre ennemi irréconciliable ne laisse jamais sa malice en repos. Au contraire, quand il voit l'homme sauvé, c'est alors qu'il s'acharne contre lui... 11 ne peut s'empêcher de s'attrister et de gémir, quand il voit le pécheur pardonné, (juand il voit toutes ses œuvres de mort
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détruites, tous ses titres à la damnation effacés. Il s'attriste à la pensée que lui et ses anges seront jugés par ce pécheur devenu le serviteur du Christ. Aussi il l'épie, il l'attaque, il l'assiège, il s'efforce de faire entrer par ses yeux la concupiscence de la chair, d'enlacer son cœur dans les séductions du monde. . . » « Dieu, qui prévoyait ces embûches et qui avait décidé que la porte du pardon, c'est-à-dire la porte du bain, resterait fermée, en a ouvert une autre. Il a placé au vestibule la seconde pénitence. Elle s'ouvre à ceux qui frappent. Mais, comme elle est la seconde, elle ne s'ouvre qu'une fois (sed jain seinel quiajam secundo). Elle ne peut s'ouvrir davantage, puisque la première a été inutile. N'est-ce pas assez ? Ce qu'on vous donne, vous ne le méritez pas, vous qui aviez perdu ce que vous aviez reçu... Toutefois, on ne doit pas se laisser aller au désespoir, quand on est débiteur de la seconde pénitence. Il devrait en coûter de retomber dans le péché ; il ne doit pas en coûter de renouveler la pénitence. . . Qu'on n'aie donc pas honte. Quand on a à recouvrer pour la seconde fois la santé, on doit recourir pour la seconde fois au remède... Vous avez offensé Dieu, vous pouvez encore vous réconcilier. \'ous savez à qui satisfaire, vous savez qu'il demande votre satisfaction. »
Mais est-on sûr que Dieu pardonne au repentir? Oui, répond Tertullien. Et pour preuve de son assertion, il cite Tiavitation à la pénitence faite par l'ange de l'Apocalypse aux églises coupables, divers textes de l'Ancien Testament, la parabole de la drachme, celle de la brebis perdue et celle de l'enfant prodigue. L'ange demanderait-
il aux coupables de faire pénitence, si la pénitence ne devait trouver auprès de Dieu aucun pardon ? Et les paraboles ne prouvent-elles pas que le Seigneur a pitié du pécheur repentant ?
Après avoir achevé sa démonstration scripturaire, Terlullien donne au pécheur l'assurance qu'il sera reçu par Dieu s'il revient à lui avec un cœur contrit, en s'accusant d'avoir péché. « Personne, dit-il, n'est père comme Dieu ; personne n'est bon comme lui... La confession décharge du fardeau des péchés, tandis qu'on aggrave ce fardeau en refusant de s'accuser {tantum relevât confessio delictorum quantum dissimulatio exaggerat^. Et cela parce que la confession s'inspire d'un sentiment de satisfaction, tandis que le refus de se reconnaître coupable est l'indice de l'obstination dans le péché. »
Donc Dieu pardonnera au pécheur repentant qui avoue sa faute. Est-ce à dire qu'il suffira au chrétien coupable de demander à Dieu pardon en son for intérieur ? Oh ! non ! Et pour qu'on ne se fasse pas illusion, Tertullien explique dans le détail ce que doit être la seconde pénitence.
L'exomologèse (De paeiiit., 9).
« Plus est importante la seconde pénitence, qui est aussi la 5&u\Q[paem'tentiae secundae et unius) ^^\\xs elle doit être soigneusement éprouvée. Elle ne doit donc pas avoir seulement la conscience pour théâtre ; elle doit se manifester à l'extérieur. Cette manifestation, c'est — d'un nom grec — l'exomologèse... L'exomologèse est une vie d'humiliations, d'anéantissement. Elle prescrit au pécheur un régime de nature à attirer sur lui la compassion... l^lle lui ordonne de coucher
sur le sac et la cendre. . . d'alimenter ses prières dans le jeûne, de g-émir, de pleurer, de crier nuit et jour vers le Seigneur Dieu, de se rouler aux pieds des prêtres, de s'agenouiller déviant les confesseurs delà foi, de demander à tous les frères le secours de leurs prières. Voilà ce qu'est l'exomologèse. Elle manifeste la pénitence... elle exerce à l'égard du pécheur le ministère de l'indiofnation de Dieu. Elle lui infligée des afflictions temporelles, non pour supprimer les supplices éternels, mais pour les remplacer. En abaissant l'homme, elle le relève... en l'accusant, en le condamnant, elle l'absout. Moins vous vous épargnerez, plus Dieu, croyez-moi, vous épargnera. »
Hélas ! ce témoignage laborieux de la pt'^nitence, celte exomologèse faisait peur au grand nombre. On était trop attaché aux commodités de la vie pour consentir à s'en priver. vSurtout on n'avait pas le courage d'affronter des humiliations publiques. Tertullien compare ces pécheurs au malade qui préfère mourir en cachant ses plaies, plutôt que de les montrer au médecin qui les guérirait. « Pour moi, dit-il, je fais peu de cas de la honte, quand il m'est avantageux de la mépriser (i) ! » Puis prenant le ton de la commisération, il s'adresse en ces termes au chrétien honteux que l'exomologèse effrayait :
Exhortation a l'exomologèse (De paenit.^ lo).
« Quand tu te jettes aux genoux de tes frères, c'est le Christ que tu serres, c'est le Christ que tu implores. Et quand, de leur côté, tes frères répandent leurs larmes sur toi, c'est le Christ qui souffre dans leur personne, c'est le Christ qui supplie son Père. Un
(i) Dt- paen., lo.
fils est toujours exaucé. Vraiment, il y a de grands avantages à tenir ses péchés cachés ! vSi nous échappons à la connaissance des hommes, échapperonsnous donc à la connaissance de Dieu ? Peut-on mettre en balance l'estime des hommes avec l'estime de Dieu? Lequel est préférable, d'être condamné en restant caché, ou d'être absous en s'affichant comme pécheur {a/i melins est damnatimi laiet^e gaampalam ahsolvi) ? Mais, me direz -vous, l'exomologèse est quelque chose de bien triste!... Il est triste, vous répondrai-je, de subir l'amputation, les cautères ou l'action des poudres corrosives. Mais les souffrances qu'infligent les remèdes sont largement compensées par la guérison qu'ils procurent. »
A l'époque où le traité De la Pénitence vit le jour (vers 204), la discipline sévère qui excluait pour toujours de l'Eglise, sauf certains cas exceptionnels, les chrétiens coupables de fautes énormes était encore en vigueur. Et l'on remarquera que Tertullien, fidèle à cette discipline, s'il promet au pécheur repentant le pardon de Dieu, ne laisse nulle part entendre qu'il sera admis à la communion chrétienne. Vingt ans ne s'étaient pas écoulés, que le pape Calliste fondait une législation plus douce, qui rouvrait aux chrétiens adultères et fornicateurs les portes de l'Eglise après une pénitence déterminée (vers 220). L'édit de Calliste était certes marqué au coin de la sagesse et répondait à des besoins pressants. Mais pour les esprits absolus et tout d'une pièce, cjue sont les nécessités sociales les plus évidentes, quand elles se heurtent à ce qu'ils appellent les principes, c'est-à-dire à leurs préférences, à leur idéal ? Le rigide auteur du Voile des vierges et de La lùiiie dans la persécution ne pouvait goûter
•ëL.1
les concessions faites par le pape à la faiblesse humaine : il était même incapable de les comprendre. Du moins il aurait pu les combattre avec quelque retenue. Mais non. Quand Calliste réforma la discipline pénitentielle, Tertullien, depuis longtemps raontaniste de cœur, avait fini par devenir un montaniste militant et, depuis quelque temps, il faisait, sur le terrain de la morale, une guerre acharnée à l'Eglise dont il continuait à défendre les dogmes. Ne venait-il pas de publier le traité (^/^^ y,???//^^;contre les psychiques ?\JmÔM\^'Q\ï.c<i témoignée par le pape aux adultères parut au farouche docteur une nouvelle preuve de la corruption dans laquelle s'abîmait l'Eglise catholique. Il prit immédiatement la plume et, avec une virulence qu'il n'avait pas encore atteinte, il écrivit le livre De la Chasteté. Le traité débute ainsi :
« La chasteté est la fleur de la morale, l'honneur du corps, la gloire des sexes... J'apprends qu'un édit et un édit péremptoire, vient d'être publié. Le pontife souverain, l'évèque des évèques déclare ceci : « Moi, je remets les péchés d'adultère et de fornication à ceux qui se seront acquittés de la pénitence. » Voilà un édit au bas duquel on ne pourra pas écrire que c'est une bonne action ! Et où est promulgué ce bienfait ? Sans doute à la porte des lupanars, au-dessous de l'enseigne qui les désigne aux yeux... Mais non, c'est dans l'Eglise qu'on lit cela : c'est dajis l'Eglise qu'un pareil décret est formulé ! Et l'Eglise est vierge !... »
« Ce nouveau livre contre les psychiques condamne, je le sais bien, la communion de sentiments que j'avais autrefois avec eux, et ils partiront de là
pour me reprocher mon inconstance... Mais je ne puis rougir d'être délivré de l'erreur. Je me réjouis, au contraire de cette délivrance. Je me réjouis d'être devenu meilleur et plus chaste. On ne rougit pas des progrès que l'on fait. »
Ici TertuUien discute et entreprend de réfuter, l'un après l'autre, tous les arguments sur lesquels Calliste avait appuyé son droit de remettre les péchés. Le pape s'autorisait de divers textes scripturaires qui proclament la clémence divine ; des paraboles évangéliques qui montrent Dieu allant à la recherche du pécheur et lui ouvrant ses bras ; de la conduite du divin Sauveur qui laissait approcher de lui les personnes les plus indignes ; de l'exemple de saint Paul qui pardonna à l'incestueux de Corinthe ; des déclarations faites par saint Jean, soit dans l'Apocalypse, soit dans les épîtres ; enfin, du pouvoir des clefs confiées à saint Pierre. Il concluait que l'Ecriture attribue nettement à l'Eglise le pouvoir de remettre les péchés. Il retrouvait la même doctrine dans le Pasteur d'Hermas. Il faisait d'ailleurs observer que, pour amener les pécheurs à la pratique de la pénitence, il faut leur garantir le pardon.
TertuUien commence par écarter cette dernière objection (i).
« La pénitence, dit— il, est inutile chez eux, car elle n'obtient qu'une paix humaine. Mais chez nous, qui savons que Dieu seul remet les péchés, au moins les péchés mortels, ce n'est pas en vain qu'elle est pratiquée. vS'adressant à Dieu et se tenant prosternée devant lui, elle obtiendra le pardon, parce qu'elle le
(i) De pudic, 3.
Tektuli-IEn 17
demande à Dieu seul, parce qu'elle ne se contente pas pour son péché d'une paix humaine, parce qu'elle aime mieux rougir à la face de l'Eglise que rentrer en communion avec elle... Si elle ne moissonne pas la paix sur la terre, du moins elle en jette la semence dans le sein de Dieu. Elle prépare sa récolte, elle ne la perd pas... »
Quant aux preuves scripturaires alléguées par Callisle, l'auteur du traité De la Chasteté leur oppose plusieurs fins de non-recevoir. Il essaie, par exemple, d'expliquer que, dans les paraboles évangéliques, le Seigneur a en i, vue les infidèles, à l'exclusion des pécheurs chrétiens, et '^ que le coupable pour lequel saint Paul témoigne de la clémence dans sa seconde lettre aux Corinthiens, diffère de l'incestueux mentionné clans la première lettre. Mais ses srrands movens de défense sont ailleurs. Ils consistent à distinguer des péchés rémissibles et des péchés irrémissibles.
Péchés rémissibles et péchés irrémissibles {De pudic, 2, 7, 18, 19, 21).
«Les péchés qui sont effacés, ce sont ceux qui offensent nos frères et non ceux qui offensent Dieu. ...Nous divisons les péchés en deux catégories : selon qu'ilssont rémissibles ou irrémissibles. Les uns, personne n'en doute, sont soumis au châtiment ; les autres à la damnation... C'est ce que nous enseigne saint Jean: « Si quelqu'un, dit-il, apprend que son « frère a commis un péché qui ne conduit pas à la « mort, qu'il prie pour lui, et la vie lui sera rendue. »
Il est question ici d'un péché qui ne conduit pas à la mort, c'est-à-dire d'un péché rémissible. Mais l'apôtre ajoute : *: Il y a un péché qui conduit à la « mort ; ce n'est pas pour ce péché que l'on doit « prier. » Voilà le péché irrémissible. »
« J'abandonne la position que je viens de défendre (relativement à l'interprétation des paraboles). ...J'accepte que les paraboles parlent du pécheur -^ chrétien. Il ne s'ensuit pas que l'adultère et le fornicateur puissent rentrer dans l'Eglise par la pénitence. Précisons, en effet, la notion de la perte dont elles parlent. Une brebis est perdue, non quand elle est morte, mais quand elle est égarée. Une drachme est perdue, non quand elle est détruite, mais quand elle est cachée... Le fidèle se perd, quand il assiste aux courses insensées des chars, aux combats sanglants des gladiateurs, aux représentations hideuses du théâtre, aux luttes ridicules des athlètes, aux jeux, aux festins profanes ; quand il prête le concours de son art à l'idolâtrie ; quand il prononce des paroles qui frisent l'apostasie ou le blasphème. Voilà les fautes qui le jettent hors du troupeau. Il peut encore lui arriver de briser avec l'Eglise dans un accès de colère, d'orgueil, de jalousie, ou, ce qui n'est pas rare, parce c[u'il refuse de se soumettre au châtiment. C'est alors ({u'il doit être recherché et I ramené... Mais qui ne voit que l'adultère et le forni- ■ cateur sont morts? Et de quel front invoquera-t-on, pour ramener les morts au bercail, la parabole qui V ramène les brebis vivantes ?... »
« La clémence du Dieu (jui aime mieux la péni-
212 TERTULLIEX
tence du pécheur que sa mort, s'exerce à l'égard de ceux qui l'ignorent encore et qui ne sont pas encore arrivés à la foi ; car c'est pour les délivrer que le Christ est venu. Elle ne s'exerce pas à l'égard de ceux qui ont acquis la connaissance de Dieu et qui ont reçu le sacrement de la foi. Que si les croyants et les incrédules sont seuls à bénéficier de la clémence divine, c'est donc uniquement leur pénitence qui attire sur elle cette clémence. J'excepte naturellement la pénitence accomplie pour les fautes légères et qui reçoit de l'évêque le pardon. J'excepte aussi la pénitence qui, dans les fautes graves et irrémissibles, attend le pardon de Dieu seul... »
« Jean nous apprend qu'il y a des péchés qui s'offrent à nous chaque jour et auxquels nous sommes tous exposés. A qui n'arrive-t-il pas de se fâcher injustement et de laisser le soleil se coucher sur sa colère, de porter la main sur le prochain, de médire, de jurer témérairement, de ne pas tenir ses engagements, de mentir par crainte ou par nécessité ? De combien de tentations ne sont pas la source les affaires, le travail, le commerce, les repas, les objets que nous voyons, les conversations que nous entendons ! S'il n'y a pas de pardon pour ces fautes, personne ne sera sauvé. Elles ont donc un pardon assuré dans la prière que le Christ a adressée à son Père. Mais, en face de ces fautes, il y en a d'autres, très graves et pernicieuses, qui ne reçoivent pas de pardon : l'homicide, l'idolâtrie, la fraude, l'apostasie, le blasphème et — évidemment — l'adultère, la fornication ou toute autre profanation du
temple de Dieu. Le Christ ne prie pas pour ces péchés... Vous êtes donc réduits à l'alternative, ou bien de nier que l'adultère et la fornication soient des ' péchés mortels, ou bien de les considérer comme des péchés irrémissibles, pour lesquels il n'est même pas permis de prier, .. »
« Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu? Il s'agit ici naturellement des péchés commis contre Dieu et contre son temple. Nous avons tous, en effet, reçu l'ordre, dans la personne de Pierre, de pardonner septante fois sept fois toutes les offenses commises contre nous. »
« Il existe sous le titre : Atcx Hébreux, un écrit de Barnabe, homme recommandé par Dieu... La lettre de Barnabe a plus d'autorité dans les églises que le Pasteur apocryphe si cher aux adultères. Or... le disciple et collègue des apôtres ignorait l'existence d'une seconde pénitence promise par les apôtres aux adultères et aux fornicateurs. »
La théorie des péchés rémissibles et irrémissibles : voilà donc la grande ressource de TertuUien pour échapper à la démonstration scripturaire de Calliste. Il en a une autre à laquelle il attache presque autant d'importance. La réforme inaugurée par le pape ne portait, on l'a vu, que sur l'adultère et la fornication ; elle maintenait l'ancienne discipline dans toute sa rigueur à l't'gard de l'homicide et de l'idolâtrie. Le fougueux docteur de Carthaire crut voir, dans cette différence de traitement, une preuve d'arbitraire qu'il s'empressa de signaler.
Illogisme de Calliste (^De pudic, 5).
« Après avoir interdit la superstition des dieux
étrangers et la fabrication des idoles, après avoir recommandé l'observation du sabbat et prescrit le respect des parents, la loi divine... ajoute le précepte : Tii ne seras pas adultère. . . Jugez de la gravité d'un péché dont la défense suit celle de l'idolâtrie. Ce qui vient au second rang, n'est pas loin d'appartenir au premier ; rien n'est aussi près du premier que le second. Ce qui vient après le premier est, en quelque sorte, le premier. L'adultère confine donc à l'idolâtrie... Ce n'est pas tout. Au précepte : Tu ne sei'as pas adultère , la loi divine a ajouté le précepte : Tit, ne tueras pas. Elle a donné à l'adultère une marque d'honneur en le faisant passer avant l'homicide... C'est une gloire pour un péché, d'être placé en tète ou au milieu de ce qu'il y a de pire. Je vois l'adultère s'avancer majestueusement, escorté de l'idolâtrie qui le précède et de l'homicide qui le suit. . . Qui donc osera l'arracher à de pareils acolytes... et lui accorder à lui seul le fruit de la pénitence ? Est-ce que l'idolâtrie, d'une part, l'homicide d'autre part, ne le retiendront pas ?... Moi, dira l'idolâtre, il m'arrive très souvent de fournir des occasions à l'adultère... Et moi, dira l'homicide, il n'est pas rare que je travaille pour son compte... Les sages-femmes savent combien sont nombreux les fruits de l'adultère qui sont supprimés... Le secours de la pénitence doit donc être refusé à l'adultère, ou bien il doit nous être accordé. Nous ne le laisserons pas partir, ou bien nous le suivrons... Voici un idolâtre, voici un homicide : au milieu d'eux se trouve un adultère. Tous trois se livrent aux exercices de la pénitence.
Tous trois sont couchés sur le cilice et la cendre, répandent les mêmes larmes, font entendre les mêmes prières, embrassent les mêmes genoux, invoquent la même mère. Que vas-tu faire, débonnaire et clémente discipline? Tu devras leur témoigner à tous trois ta clémence, en vertu de la maxime qui t'est chère : Heureux les pacifiques ! Sinon, tu devras revenir à nous. Tu condamnes, une fois pour toutes, l'idolâtre et l'homicide, et tu arraches à leur société l'adultère, qui vient après l'idolâtre, qui précède l'homicide, qui est leur collègue ! Ce que tu fais là, c'est de l'acception de personne ; tu rejettes les pénitences les plus dignes de compassion ! »
Les observations qu'on vient de lire, destinées à paralyser la démonstration scripturaire de Calliste, n'atteignaient pas cependant les textes : Tibi dabo claves... qiiaecuinque alligaveris, auxquels le pape avait demandé un appui tout spécial. Pour combler cette lacune, TertuUien se livra à une petite dissertation sur le pouvoir des clefs et entreprit de démontrer que ce pouvoir n'avait, dans la pensée de Notre-Seigneur, rien de commun avec le droit de remettre les péchés. Voici son explication. Elle tient bien sa promesse, puisqu'elle fait du pouvoir des clefs l'expression pure et simple du nMe transcendant de saint Pierre dans l'exercice de l'apostolat.
Le Pouvoir des C\.^i<s {De pndic, 20,21).
« Tu dis que l'Eglise a le pouvoir de remettre les péchés... Je prends acte de ta déclaration et je te demande de quel droit tu usurpes le pouvoir de l'Kglise. Parce cjuc le .Seigneur a dit à Pierre : « .Sur
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cette pierre je bâtirai l'Eglise, je t'ai donné les clefs du royaume des cieux... », tu t'imagines que le pouvoir de lier et de délier s'est étendu jusqu'à toi, c'està-dire jusqu'à toute église qui se rattache à Pierre. Il t'en faut de l'audace pour travestir ainsi la pensée du vSeigneur qui a voulu, par cette parole, conférer un privilège personnel à Pierre. Il a dit : « Je bâtirai sur toi... » et non : Je bâtirai sur l'Eglise. Il a dit : Tout ce que tu délieras... » et non : « Tout ce qu'ils délieront... » Du reste, l'histoire est là. C'est sur lui, c'est-à-dire par lui, que l'Eglise a été construite. C'est lui qui a mis la clef dans la porte. Quelle clef? Ecoute : « Hommes Israélites, dit-il, faites attention à ce que je dis, etc. » Il a été le premier à ouvrir l'entrée du royaume du ciel, par le baptême du Christ qui délie les péchés commis par le passé et qui lie ce qui n'a pas été délié, conformément aux exigences du salut... Dans la discussion relative à l'observation de la loi mosaïque, Pierre, le premier de tous, parla, sous l'inspiration divine, de la vocation des païens. . . Il délia ainsi les consciences de certaines observances légales et les lia à d'autres. Tu le vois, le pouvoir de lier et de délier confié à Pierre n'a rien de commun avec les fautes capitales des fidèles... Qu'est-ce donc que la parole du Seigneur confère à l'Eglise, surtout à la tienne, ô psychique ? Admettons, en effet, que Pierre ait reçu le pouvoir de remettre les péchés ; ce pouvoir appartiendra aux hommes spirituels que Pierre représente, c'est-à-dire aux apôtres ou aux prophètes. Car l'Eglise est constituée avant tout par l'Esprit... Donc l'P^glise remettra les
péchés ; mais ce sera l'Eg-lise-Esprit agissant par l'organe des hommes spirituels, et non ce que vous entendez par Eglise, c'est-à-dire l'ensemble des évèques {sed Ecclesia spiriius per spiritalem hoim'nem, non Ecclesianiunerits eptscoporicni). »
Nous reviendrons bientôt sur ces dernières phrases, pour les expliquer. Pour le moment, continuons notre lecture.
Celui que les textes scripturaires avaient été incapables d'arrêter, ne pouvait évidemment pas se laisser effrayer par l'autorité d'Hermas. TertuUien opposa donc à l'argument tiré du Pasteur cette réponse hautaine :
« Je céderais, si l'écriture du Pasteur, qui est seule à éprouver de la sympathie pour les adultères, avait mérité d'être versée au dossier divin"; si elle n'avait pas été déclarée apocryphe et fausse, dans un concile formé par vos églises elles-mêmes. Il est tout naturel qu'un écrit adultère protège ses collègues (i). »
Tel est, ramené à ses grandes lignes, le traité De la Chasteté. Le montaniste agressif s'y révèle à la violence du ton, aux injures dont il couvre Calliste, qu'il va jusqu'à appeler « funambule delà chasteté » (2). On l'y reconnaît encore à un autre indice. Calliste, on le sait, avait posé en principe que l'Eglise a le droit de remettre les péchés. TertuUien lui répond tout d'abord :
«J'admets, moi aussi, ce principe, moi qui ai reçu cette déclaration émanée du Paraclet par la bouche des nouveaux prophètes : « L'Eglise peut remettre « les péchés, mais je n'userai pas de ce droit [potest
(i) De pudic, lo.
(2) Ibid., 10.
Ecclesia dojiare deliclum, sed non faciani), de peur d'encourager les rechutes. » Diras-tu que c'est un faux prophète qui a prononcé cet oracle ? Mais un ennemi de Dieu se serait plutôt fait recommander par la clémence et il aurait porté les hommes aupéché. Si donc cette parole vient de l'Esprit de vérité, reconnais que l'Esprit de vérité peut sans doute accorder le pardon aux fornicateurs, mais qu'il ne le veut pas, pour éviter un plus grand mal. »
C'est le disciple de Montan qui parle en ce moment. Il nous apprend que, selon lui, l'Eglise ne doit pas user du pouvoir qu'elle a de remettre les péchés. Mais il nous apprend, en même temps, que sa conviction est de date récente et qu'elle repose sur un oracle rendu par un prophète de la secte. On entrevoit aussi que ses racines, qui ne sont pas anciennes, ne sont pas non plus bien profondes. TertuUien, en effet, ne s'oppose pas absolument à l'exercice du droit que possède l'EgHse de remettre les péchés. Il l'accorde, si l'on y tient. Seulement — et nous retrouvons ici le texte énigmatique que nous avons rencontré plus haut — il ne confie cette fonction qu'aux organes de l'Esprit, c'est-à-dire — puisque l'ère des apôtres est passée — aux prophètes. Dans la concession qu'il fait à ses adversaires, TertuUien revienl-il à ses opinions d'autrefois ? Dans ce cas, on devrait éclairer le traité De la Pénitence par ce passage du livre De la Chasteté, et conclure que, pendant ses premières années, à l'époque où, en principe, il fermait pour toujours les portes de l'Eglise aux péchés graves, le docteur deCarthage reconnaissait aux organes du Saint-Esprit le droit de les ouvrir.