CHAPITRE VII
La loi du Jeuiie.
La violence que nous venons de rencontrer dans le traité De la Chasteté, nous la retrouvons dans un autre écrit qui date de la même époque. On devine qu'il s'agit du livre Des Jeûnes contre les Psychiques,
Les « Psychiques » en question sont les catholiques. Chez eux il n'y avait, au moms en principe, qu'un seul jeûne obligatoire dans l'année, le jeûne pascal, qui durait deux jours et allait du vendredi au dimanche de Pâques. Beaucoup, il est vrai, jeûnaient le mercredi et le vendredi de chaque semaine ; mais cette pratique était considérée comme libre. Seulement les évêques pouvaient, lorsqu'ils le jugeaient à propos, prescrire des jeûnes particuliers. De plus, on ne s'abstenait de manger que jusqu'à trois heures. Et alors on usait de n'importe quel aliment sans distinction. Tertullien s'indigne contre cette discipline, qui lui paraît être le renversement de toute la religion. Selon lui, les deux jeûnes hebdomadaires sont obligatoires et doivent être prolongés jusqu'au soir. On doit, déplus, faire précéder le jeûne pascal de deux semaines de xévophagie — le samedi et le dimanche exceptés — pendant lesquelles l'usage des viandes, des sauces, de certains fruits et des boissons fortes sera interdit. Mais cet écrit, œuvre d'un montanisme exalté, fixe l'attention, moins par le fond de la thèse qui est soutenue, que par ses accessoires. Il serait inutile de nous arrêter sur les autorités scripturaires qui y sont apportées en faveur du jeûne. Bornons-nous à relever le trait suivant. Lescatho-
liques objectaient que la xérophagie, c'est-à-dire le refus de toucher à certains aliments, était un emprunt aux fêtes d'Apis, d'Isis et de Cybèle, et donc une pratique païenne, condamnée par saint Paul qui avait permis de manger indifféremment de toutes les viandes. Ce reproche fait bondir d'indignation l'auteur du livre Des Jeûnes. Il répond (i) :
« Vous ne rougissez pas de blasphémer contre nos xérophagies et de les comparer aux pratiques en honneur dans le culte d'Isis et de Cybèle. Eh bien ! j'accepte ce rapprochement. Il prouve la divinité de notre discipline, puisque le diable, qui contrefait Dieu, s'en est emparé. La vérité confond le mensonge, la religion fait ressortir la superstition... Quant à vous, l'empressement des païens à adopter nos usages ne sert qu'à rehausser votre impiété. Eux, ils font le sacrifice de leur gourmandise à leur idole ; vous refusez de faire le sacrifice de la vôtre à Dieu. Votre Dieu à vous, c'est le ventre ; votre temple, ce sont les poumons ; votre autel, c'est l'estomac ; votre prêtre, c'est le cuisinier. Le fumet des plats, voilà votre Saint-Esprit ; les sauces, voilà vos charismes ; les éructations, voilà votre prophétie... Chez vous, la charité bout dans les marmites ; la foi s'enflamme dans les cuisines ; l'espérance est au fond des plats {apiid te agape in cacabis fervct ^ fides incidinis calel, spes mferatUsjacei). La charité, dit l'apôtre, est la plus grande des trois. Chez vous, le fruit de la charité, c'est de faire dormir les jeunes gens avec les sœurs... {adolescentes ttii ciun sororihis dormiimi)
(i) De jcj., 17.
Le plus saint parmi vous, c'est celui qui donne le plus souvent à diner, qui traite le mieux ses hôtes et qui a la cave la mieux montée. Je ne m'étonne pas que les choses spirituelles vous déplaisent, à vous, hommes de chair et de sang. Je ne voudrais plus des prophètes, s'ils étaient agréés par des hommes comme vous ! »
QUATRIKiME PARTIH
Renseignements supplémentaires
sur la théologie de Tertullien.
Nous connaissons maintenant les trois tliéàtres sur lesquels s'est exercée l'activité théologique de Tertullien. Nous avons vu d'abord le grand docteur aux prises avec les ennemis du nom chrétien ; nous l'avons vu mettre sous les yeux des juifs et des païens les titres de la religion du Christ à la croyance et, avant tout, au respect des hommes. Après l'apologiste, s'est présenté le champion de l'orthodoxie traditionnelle contre les innovations des gnostiques, des modalistes et, en général, de toutes les hérésies. Il a démontré l'unité de Dieu, la création, la distinction des personnes divines, la réalité de l'incarnation du Fils de Dieu, la résurrection de la chair, la nature de l'àme ainsi que ses destinées, la vertu du baptême. Enfin le moraliste nous a exposé le programme de la vie chrétienne, tel que son intransigeance farouche le concevait. Mais, bien que nous connaissions toutes les thèses dont l'ardent polémiste s'est fait le défenseur, nous n'avons encore qu'une idée incomplète de sa théologie. C'est qu'en effet, au cours de ses dissertations, Tertullien a abordé et résolu incidemment un bon nombre de problèmes étrangers au but qu'il poursuivait. Il a émis accessoirement et en passant ses vues sur divers articles de la dogmatique chrétienne, dont il n'a pas eu l'occasion de faire un exposé détaillé ou du moins didactique. Il nous faut donc recueillir les textes disséminés çà et là, où se
TERTULLIEN 22ô
trouvent les renseignements complémentaires qui nous font encore défaut sur la doctrine de TertuUien. A vrai dire, plusieurs de ces textes appartiennent à des développements qui ont déjà été mis sous les yeux du lecteur. Ceux-là, à moins qu'ils n'aient une importance exceptionnelle, seront l'objet d'une simple mention. Pour les connaître, on devra se reporter aux dissertations qui les ont amenés et qui seules sont capables de les expliquer. Les autres seront cités ou du moins résumés.