‹ TertullienChapitre 20 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dieu et Trinité.

I. — On lit, au commencement du traité De /'Ame, que « Dieu n'est pas connu sans le Christ » (i) ; et le second livre de l'ouvrage Contre Marcion nous apprend que le chrétien se met, pour connaître Dieu, à l'école « des prophètes et du Christ, et non des philosophes et d'Epicure» (2). D'autre part, le livre Delà Résurrection de la Chair signale, au nombre des vérités connues naturellement, « notre Dieu » (3). Le premier livre Contre Marcion déclare que les créatures ont été destinées à faire connaître Dieu, que Dieu a été connu avant Moïse, parce que « l'âme est antérieure à la prophétie » et que « la connaissance de Dieu est le patrimoine primordial de l'âme » (4). Le livre De la Pénitence enseigne que l'existence de Dieu est manifeste, qu'on ne peut l'ignorer, et donc que l'ignorance de Dieu est sans excuse (5). Et l'on se rappelle que, dans le traité Du Témoignage de l'âme, l'existence de Dieu fait partie des vérités attestées par l'âme humaine (6). Dieu est donc connu, en partie, par la raison et, en partie, par la foi ; ses œuvres, l'âme humaine elle-même proclament son existence ; mais nous ne pouvons comprendre ce qu'il est. C'est ce que nous apprend le passage suivant de V Apologétique :

(1) De anima, i.

(2) y4dv. Marc, 2, i6.

(3) De resurr,, 3.

(4) Adv. Marc, i, 10.

(5) De paenit., 5.

(6) Voir plus haut p. 32.

« Dieu est invisible, bien que son existence soit manifeste ; il est inaccessible, bien que la grâce le mette sous nos yeux ; il est incompréhensible, bien que l'esprit humain s'en fasse quelque idée... Ce qui est immense ne peut être bien connu que de soi-même. Ce qui nous fait admirer Dieu, c'est notre impuissance de le comprendre. Sa grandeur le rend à la fois manifeste et m)Stérieux aux hommes. Et c'est ce qui rend si considérable le crime de ceux qui refusent de reconnaître Dieu qu'ils ne peuvent ignorer. Voulez-vous que nous vous prouvions son existence par ses œuvres qui nous entourent, qui nous soutiennent, qui nous réjouissent, qui nous effraient ? Voulez-vous que nous la prouvions par le témoignage de l'âme ellemême ? Bien qu'étouffée dans la prison du corps, bien qu'entravée par les préjugés, bien qu'épuisée par les passions et la concupiscence, bien qu'asservie par les faux dieux, l'âme néanmoins, quand elle rentre en ellemême... invoque Dieu, en l'appelant du seul nom qui lui convienne : Grand Dieu ! Dieu bon (i) ! »

IL — Que pense TertuUien de la nature de Dieu ? Saint Augustin lui reproche, à diverses reprises, d'avoir conçu la divinité comme une substance corporelle ; il l'accuse même à ce propos de « folie ». Seulement, il se plaît à croire que notre docteur s'est, dans la suite, rétracté (2). Tel a été le sentiment de l'évêqued'Hippone jusqu'aux environs de 4.2S. A la fin de sa vie, quand il écrivit le livre des Hérésies, il crut pouvoir interpréter bénignement les expressions de TertuUien et ranger l'adversaire de Praxéas parmi les défenseurs de la spiritualité de Dieu (3). L'hésitation que nous rencontrons sous la

(n Apol., 17.

(2) De anima 2, 9 ; Ep., \C)a, i5 ; De Genesi ad litt., 10, 41. C'est dans ce dernier endroit (ju'il présume la rétractation de TertuUien : « JJelniit inutare scntcntiam. »

(3) De haer., 86.

Tertullien ,g

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plume de saint Augustin, nous la retrouvons chez les théologiens. Tandis que d'aucuns croient que Tertullien a fait de Dieu un être matériel, d'autres au contraire le disculpent de cette grossière conception. Voici les textes qui ont causé le litige :

« On ne peut pas nier que Dieu, qui est un esprit, est aussi un corps. (Quis ejii'm negabit Deiim corpus esse etsi Dei/s spiritiis est?) L'esprit est, en effet, un corps sui geneiHs. Les substances invisibles, quelles qu'elles soient, ont devant Dieu leur corps et leur physionomie qui les rend visibles à Dieu seul (i). »

« Tout ce qui est, est un corps sui generis. Il n'y a d'incorporel que ce qui n'est pas (2 u »

« On ne doit pas confondre la substance divine avec la substance humaine. Chacune a ses sentiments qui lui sont propres, bien qu'on les désigne sous le même nom. On parle bien de la main, des yeux, des pieds de Dieu. Pourtant, on sait bien qu'on ne peut pas les comparer avec les organes qui portent le même nom chez l'homme. Autant le corps de Dieu diffère du corps de l'homme, bien que leurs membres portent le même nom, autant les sentiments de Dieu diffèrent des sentiments de l'homme f 3). »

IIL — On connaît la controverse à laquelle a donné lieu, chez les scolastiques, le problème de la possibilité des êtres. Les textes suivants de Tertullien nous permettent de conjecturer de quel côté il se serait rangé s'il avait vécu au moyen âge :

« Il n'y a d'impossible à Dieu que ce qu'il ne veut pas (Deo itihil impossibile ni si quod non vult) i \].

(i) Adv . Pi-a.v.y -j .

(2) De carne Chrisli, 1 1 .

(3) Adv. Marc, 2, 16.

(4) De carne Christi\ 3.

« Le pouvoir de Dieu, c'est son vouloir. Ce qu'il ne peut pas, c'est ce qu'il ne veut pas » ( i).

IV. — En dehors du livre Contre Praxéas et du chapitre de X Apologétique qui ont été étudiés plus haut (2), les personnes divines ne sont mentionnées par Tertullien que dans de rares et laconiques formules, dont les suivantes peuvent être considérées comme les principales :

« Dieu n'a pu être père avant d'avoir un fils ; il n'a pu être juge avant d'avoir devant lui un délit. Or il fut un temps où Dieu n'avait ni un fils à lui pour le rendre père, ni un délit devant lui pour le rendre juge » (/w?V autein iempiis qiiitm et delictutn et filius /lo/i fHit)(2)).

« Le Saint-Esprit... est l'intendant de Dieu et le vicaire du Christ » (Dei villiciis , Christi vicariiis) (4).

« Le Seigneur a envoyé le Paraclet, pour que les hommes, dont la faiblesse ne pouvait tout recevoir à la fois, fussent progressivement menés à la perfection par le Saint-Esprit, ce vicaire du Seigneur » (ab illo vicario Domini Spiritu sancto) (5).

d) Adv, Prax., lo.

(2) Voir p. 58, et sui\ .

(3) Adv. Herinog-, 4. Voir p. m.

(4) De praescr. , 28 .

(5) De virg. vel ., i.

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