‹ TertullienChapitre 21 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Cliri««tologic.

Bien que, sur le terrain c hristologique, Tertullien se soit surtout préoccupé de défendre contre les gnostiques la réalité de l'Incarnation, il a trouvé néanmoins des formules de la plus haute importance, pour exprimer l'union de la divinité et de l'humanité dans le Christ. Ceci nous ramène au traité Contre Praxéas.

I. — L'auteur vient d'établir que l'expression « Fils de Dieu » ne désigne pas la chair du Christ. Il se demande alors comment on doit concevoir l'incarnadon du Sermo, s'il y a eu transformation du Sermo en chair, ou revêtement de la chair par lui. Il répond (i) :

« Le Sermo s'est revêtu. Dieu est, en efifet, absolument immuable et incapable de subir un changement. Or la transformation est la disparition d'un état antérieur. Tout ce qui se transforme en quelque chose, cesse d'être ce qu'il était et devient quelque chose qu'il n'était pas. Or Dieu ne peut ni cesser d'être ce qu'il était, ni devenir quelque chose de nouveau... Si le Sermo s'est fait chair par une transformation et une modification de sa substance, il y a donc en Jésus une substance composée, un mélange de chair et d'esprit... Jésus ne sera pas Dieu, car le Sermo, en se faisant chair, a cessé d'être. Il ne sera

(l) -4dv. Prax., 27.

pas non plus chair, c'est-à-dire homme, car celui qui était nag-uère Sermo n'est pas chair. Or nous lisons dans l'Ecriture qu'il est Dieu et homme, selon laparole du psaume : « Un homme est né en elle... » De même l'apôtre dit : « Qui a été fait de la semence de David » — voilà l'homme et le Fils de l'homme — « Qui a été manifesté Fils de Dieu selon l'Esprit » — voilà le Dieu etle Sermo Fils de Dieu. Nous avons doncdevantnous un double état sans confusion, mais uni dans une seule persojine [duplicem statiim non confusum sed conjunctnin Ï7i ima persona), à savoir Dieu et l'homme Jésus. La propriété de chaque substance est donc intacte {salva est ntriusque proprietas substantiae). L'Esprit a fait ce qui était de son ressort, c'est-à-dire, les prodig-es, les miracles et les signes. La chair a éprouvé les souffrances... Les deux substances agissaient distinctement chacune dans sa sphère » {snbsiantiae ambae in statu suo quaeque distincte agebant).

Plus tard les plus grands docteurs aimeront à dire qu'il y a dans le Christ deux substances « sans confusion », que « la propriété de chaque substance est intacte » et que toutes deux sont « dans une seule personne ». L'Eglise elle-même prendra à son compte deux de ces expressions. Là, comme pour le dogme de la Trinitr, on s'est mis à l'école du traite- Contre Praxéas. Vx si, depuis le cinquième siècle, au lieu de parler des deux substances du Sauveur, on a préféré parler de ses deux « natures », on n'en a pas moins payé tribut à Tertullien, car c'est dans le livre De la Chair du Christ que les deux natures sont nommées pour la première fois (i).

(i) Ue carne Christi, 5 : « aequa utique naturae utriusque veritate. »

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Le traité Contre les Juifs et le livre De la PaHe7ice contiennent quelques expressions qui semblent refuser au corps du Sauveur la beauté plastique. Toutefois elles seraient discutables, si TertuUien n'avait nettement fait connaître sa pensée sur ce point dans le livre De la Chair du Christ. Son texte, que nous avons rencontré sur notre chemin (i), nous montre que l'adversaire de Marcion s'est fait de la condition physique du Sauveur une conception dont la postérité s'est écartée.

Signalons encore cette formule du livre Contre Praxéas qui, elle aussi, a été rencontrée plus haut. Le Fils... ignore le jour et l'heure du jugement dont le Père seul a la connaissance (2). » Mais n'oublions pas que, dans cet endroit, TertuUien parle du Fils lui-même et non de l'âme humaine ou, si l'on veut, de la science humaine du Christ.

IL — Pourquoi le Christ est-il venu sur la terre ? A cette question, l'auteur des livres Contre Marcion répond : « Dieu a vécu avec l'homme pour apprendre à l'homme à vivre en Dieu. Dieu s'est rais en rapport avec l'homme, pour élever l'homme jusqu'à Dieu. Dieu s'est fait petit, pour que l'homme devînt grand (3). » D'autre part, nous lisons dans V Apologétique que le Christ a été « l'éclaireur et le guide du genre humain » (ilhwiinator atque deductor generis humafii) (4). F>t ces deux textes s'accordent à nous présenter Jésus comme un docteur. Mais cette mission ne rend qu'imparfaitement compte de l'incarnation. Le Fils de Dieu n'est pas venu sur la terre uniquement pour nous éclairer. Il est venu surtout pour nous racheter et pour nous racheter par sa mort. C'est ce

(i) Voir p. 93. Voir encore : Adv. Jiid., 14; De pat., 3.

(2) Voir p. 75.

(3) Adv. Marc, 2, 27.

(4) Apolog., 21.

que nous apprend Tertullien dans les passages suivants : « Si le Christ est venu pour sauver notre âme, il a donc pris notre âme, car notre âme ne pouvait être sauvée que par lui et par son union avec lui ( i ). — La cause pour laquelle le Christ s'est fait homme, c'est le salut de l'homme. Il est venu rétablir ce qui avait péri (2). — Le Christ a été envoyé pour mourir {Christus mort missiis) (3). — Notre mort ne pouvait être détruite que par la passion du Seigneur ; la vie ne pouvait nous être rendue que par sa résurrection (\). — Le Christ nous a rachetés (S). »

IIL — Comment nous a-t-il rachetés ? En donnant sa chair pour nous, ainsi que nous l'enseigne ce passage des livres Contre Alarcion : « Il est écrit que nous avons été achetés un grand prix. Or aucun prix n'a été donné, si le Christ a été un fantôme, s'il n'a pas eu de corps à donner en paiement pour nos corps. Le Christ a donc eu de quoi nous racheter (6). » Et nous apprenons ainsi que le but de la mort du Christ a été de lui permettre de donner sa vie en échange de la nôtre. Il ne nous reste plus qu'à savoir à qui a été fait ce paiement ou cet échange. Ici se présentent à nous les textes suivants : « Le Sei- ' gneur a racheté l'homme aux anges, aux puissances du monde, aux esprits du mal, aux ténèbres du siècle, au jugement éternel, à la mort sans fin {Domïnus illiini redemit ab aiigelis mundi tenentibiis potestatem...^ (7}. — Dieu a arraché son image et ressemblance au diable qui s'en était emparé, en employant les mêmes procédés que le diable avait employés (8). »

(1) De carne Christi, lo.

(2) Ibid., 14.

(3) Ibid., 16.

(4) De bapt., ii.

(5) De carne, 0.

(6) Adv. Marc, 5, 7.

(7) De fnga, 12.

(8) De came, 17.

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