CHAPITRE II
La controverse païenne.
C'est au traité Co}itre les Juifs que nous avons demandé les réponses de TertulHen aux objections dont les disciples de Moïse poursuivaient la religion chrétienne. Si nous voulons connaître la défense qu'il a opposée aux attaques des païens, nous devons nous adresser surtout à \ Apologétique dont le traité Akx Nations n'est guère qu'une variante.
Elle débute par un réquisitoire. L'auteur commence par faire le procès à la législation que les chrétiens ont à subir. Il montre que la procédure employée contre eux est injuste et contradictoire. Il dit, en parlant de la religion chrétienne :
Réquisitoire contre la procédure paienne {Apolog., 1-5).
« Elle ne demande point grâce, parce que le sort qui lui est fait ne l'étonné pas. Etrangère ici-bas, elle n'est pas surprise d'être en butte à la haine, elle sait que son origine, que sa patrie est au ciel : c'est aussi dans le ciel qu'elle met son espérance et sa grandeur. La seule chose qu'elle demande, c'est de ne pas être condamnée avant d'être entendue. Vos lois en recevraient-elles quelque atteinte si on con sentait à l'entendre ?... Notre premier acte d'accusation porte donc sur l'injustice de la haine qui s'attache au nom des chrétiens. Et cette injustice, qui
semble trouver une excuse dans l'ignorance, n'y rencontre, au contraire, qu'une aggravation. Quoi de plus inique que de s'abandonner à la haine sans savoir si cette haine est méritée ?... Si nous sommes criminels, pourquoi ne nous traitez -vous pas comme les autres coupables ?... Quand un homme est accusé, il se défend ; il reçoit de plus un avocat pour soutenir sa cause. On plaide, on réplique ; la loi interdit de condamner quelqu'un dont la défense n'a pas été entendue. Seuls, les chrétiens n'ont pas le droit de parler, de plaider leur cause, de se défendre, d'éclairer le juge pour l'empêcher de rendre un arrêt injuste. On ne se préoccupe pas d'informer contre eux, on se contente de leur nom ; la haine publique s'en tient à ce moyen de conviction... \'oulezvous la preuve qu'il est défendu d'informer contre nous ? Au cours de son proconsulat, Pline le Jeune condamna un certain nombre de chrétiens, et infligea à d'autres des disgrâces. Toutefois, effrayé du nombre des victimes qu'il allait faire, il demanda à l'empereur Trajan des instructions pour l'avenir. 11 déclara dans son rapport que, sauf le refus obstiné de sacrifier aux dieux, les rites chrétiens consistaient simplement en réunions matinales destinées à célébrer le Christ comme un dieu {iiihil aliud sacramentis eoncm coniperisse quam coetns aiitelitcanos ad caiiendnnt Christo ut Ded)^ et à prendre des engagements contre la pratique de l'homicide, de l'adultère, de la fraude, de la trahison et des autres crimes. Trajan donna alors un rescrit, dans lequel il prescrivait de ne pas chercher à découvrir les chrétiens, mais de
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punir ceux qui seraient amenés. En voilà de la logique ! On défend de procéder à la recherche des chrétiens, comme s'ils étaient innocents ; mais on veiit néanmoins qu'ils soient punis, comme s'ils étaient coupables ! On épargne et on sévit ; on ferme les yeux et l'on condamne ! Pourquoi vous contredire ainsi ? vSi vous condamnez, pourquoi défendezvous les recherches ? Et si vous ne voulez pas de recherches, pourquoi n'absolvez-vous pas? Dans toutes les provinces, il y a des postes militaires destinés à rechercher les brigands. A l'égard des coupables de lèse-majesté et des ennemis publics, tout homme est soldat ; on poursuit les complices et les confidents eux-mêmes. Seul, le chrétien peut être amené sans pouvoir être recherché, comme si la recherche n'avait pas pour but d'amener le coupable ! Vous condamnez quelqu'un qui vous est amené, après avoir défendu qu'on vous l'amenât ; d'oii il suit que le crime de cet homme consiste, non pas à être coupable, mais à s'être fait prendre sans être recherché. D'ailleurs, vous violez encore les formes ordinaires de la justice sur un autre point. Vous infligez, en effet, des tourments aux criminels qui se disent innocents, pour les forcer à avouer leur culpabilité. Vous tourmentez, au contraire, les chrétiens pour les forcer à nierce qu'ils sont. Si le fait d'être chrétien constituait un crime, n'est-il pas évident que nous nous empresserions de nier et que vous nous forceriez à avouer?... On nous tourmente quand nous avouons ; on nous punit quand nous nous obstinons ; on nous lâche quand nous nions :
preuve qu'on s'acharne contre un mot. . . Bien plus, on s'abandonne généralement à la haine avec tant d'aveuglement qu'on glisse une injure au nom chrétien, même quand on fait l'éloge d'un de nos frères. Un tel est un brave homme, dit-on ; c'est dommage qu'il soit chrétien ! Tel autre est sérieux ; je m'étonne qu'il se soit fait chrétien. On ne réfléchit pas que c'est la religion chrétienne qui inspire l'honnêteté et la gravité, quand elle n'est pas le terme auquel cette honnêteté et cette gravité aboutissent. »
L'acte d'accusation qu'on vient de lire est renforcé par les considérations historiques suivantes, qui seraient du plus haut intérêt, si la plupart d'entre elles ne reposaient sur des attestations mensongfères.
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Attitude des empereurs romains a l'égard du
CHRISTIANISME {Apolog., 5).
« Tibère, qui vit apparaître sous son règne le nom chrétien, reçut de la Palestine un rapport qui lui faisait connaître la vérité du christianisme. Il le transmit au Sénat, après l'avoir appuyé de son suffrage. Le Sénat refusa d'approuver cette pièce qui n'avait pas été préalablement soumise à son examen. Tibère ne céda pas et menaça des supplices les accusateurs des chrétiens. Consultez vos annales, vous y trouverez que Néron a été le premier à frapper du glaive impérial la religion chrétienne qui se développait à Rome plus qu'ailleurs. Nous sommes fiers de pouvoir constater que c'est cet homme qui a fondé l'ère des persécutions. Quiconque connaît
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Néron, sait que ce monstre n'a pu condamner qu'un grand bien, Domitien, qui avait du Néron en lui, avait projeté de l'imiter ; mais, par un reste d'humanité, il renonça à son entreprise et rappela d'exil ceux qu'il y avait envoyés. Tous nos persécuteurs ont été des hommes injustes, impies, hideux, que vous êtes habitués à flétrir, et aux victimes desquels vous rendez hommage.
« En revanche, parmi ceux de vos princes qui ont eu le respect des droits divins et humains, nommezen un qui ait fait la guerre aux chrétiens ! Nous, au contraire, nous pouvons revendiquer l'un d'eux comme notre protecteur. Qu'on lise la lettre dans laquelle l'excellent empereur Marc-Aurèle déclare que son armée fut délivrée du supplice de la soif, dans la Germanie, grâce à une pluie que les prières des soldats chrétiens avaient obtenue du ciel. S'il n'abolit pas ouvertement la législation sévère que les chrétiens avaient jusque-là à subir, il la neutralisa en infligeant à nos dénonciateurs des châtiments plus terribles. Que penser donc de ces lois que, seuls, des hommes impies, injustes, ignobles, féroces, extravagants, ont mises à exécution ? Que penser de ces lois que Trajan a presque abrogées, en défendant de rechercher les chrétiens ; dont ni Adrien, cet empereur si curieux, ni Vespasien, cet ennemi des Juifs, ni Pius, ni Vérus n'ont voulu tenir compte (i) ? »
Après avoir ainsi fait le procès à la lèi^islation que les
(i) Le chapitre V de la lettre à Scapula fait en quelque sorte pendant à ce chapitre de X Apolngétiqiie. On y voit les exemples de clémence donnés par les proconsuls chargés d'appliquer les lois contre les chrétiens.
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chrétiens ont à subir, l'auteur de X Apologétique répond aux accusations dont ses coreligionnaires sont l'objet. On leur reproche d'immoler un enfant à chacune de leurs réunions, de se livrer à l'inceste, de mépriser les dieux, de se rendre coupables de lèse- majesté à l'égard des empereurs, et d'être cause, par leur impiété, des malheurs qui fondent sur l'empire. Tertullien établit que, le mépris des dieux excepté, les chrétiens sont innocents des crimes qu'on leur impute. Et, prenant pour mieux défendre ses frères une vigoureuse offensive, il prouve aux païens qu'ils se livrent eux-mêmes à l'infanticide, à l'inceste, en un mot à tous les crimes dont ils chargent injustement les disciples du Sauveur. Au cours de sa démonstration, il donne un tableau des réunions chrétiennes qui mérite de retenir notre attention :
Tableau des réunioxs chrétiennes (Apolog., 3g),
« Je vais vous dire à quoi s'occupe la secte chrétienne. 11 ne suffit pas, en effet, de nier le mal qui n'existe pas, il importe de faire connaître le bien qui existe. Nous sommes unis par les liens de la même religion, de la même discipline, de la même espérance. Nous nous rassemblons pourassiégerDieu, en quelque sorte, par nos prières. Dieu aime qu'on lui fasse violence. Nous prions pour les empereurs, pour les ministres, pour les puissances, pour la société, pour la paix, pour l'ajournement de la fin du monde (^î'r^; inora finis). Nous nous réunissons pour lire les lettres divines, dans lesquelles nous puisons des avertissements. Nous entendons de saints discours qui nourrissent notre foi, relèvent notre espérance, affermissent notre confiance et
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insistent sur l'observation de la discipline. Il y a place à l'exhortation, à la réprimande, à la punition. Ceux qui se sont rendus coupables de certaines fautes, sont exclus de toute participation à nos prières, à nos assemblées, à notre société. Cette mesure est très grave et n'est pas sans conséquence pour le jour du jugement ; car nous sommes sûrs d'agir sous les yeux de Dieu. Nos réunions sont présidées par des vieillards éprouvés {praesidenf probaii qiuqjie senioi^es) qui doivent cet honneur, non à l'argent, mais à leur bonne réputation ; car les choses de Dieu ne s'achètent pas. Nous avons bien une sorte de trésor. Toutefois, ce n'est pas la vente de la religion qui a servi à le constituer. Il est alimenté par les offrandes mensuelles que chacun de nous verse, spontanément et selon ses moyens. On n'exige rien: tout est volontaire. Cet argent est comme un dépôt sacré. Il sert, non à organiser des repas et des festins, mais à nourrir et à enterrer les indigents, à élever les orphelins, à secourir les vieux serviteurs, les naufragés, et ceux d'entre nos frères qui ont été condamnés pour cause de religion, aux mines, à l'exil ou à la prison... »
L'innocence des chrétiens une fois prouvée, il était facile de réiDondre à ceux qui leur imputaient les malheurs de l'empire. Aussi avec quelle verve Tertullien repousse cette grossière accusation !
Les chrétiens et les calamités publiques {ApoL, 40).
« Si le Tibre franchit les remparts, si le Nil ne répand pas ses eaux sur la campagne, si le ciel est
d'airain, si la terre tremble, s'il survient une famine, une peste, immédiatement on crie : Les chréHens au lion I Quoi ! tous au même lion ! Rappelez-vous donc, je vous prie, toutes les calamités qui, avant Tibère, c'est-à-dire avant la venue du Christ, ont affligé Rome et le monde entier. Nous lisons que Hiéranappe, Délos, Rhodos, Cos et beaucoup d'autres îles se sont englouties dans la mer, entraînant avec elles des milliers d'hommes. Platon rapporte que la plus grande partie de l'Asie et de l'Afrique s'est abîmée dans l'Atlantique. Un tremblement de terre a mis à sec la mer de Corinthe. Les vagues ont détaché de l'Italie la Lucanie et en ont fait la Sicile. Tout cela, j'imagine, ne s'est pas accompli sans accidents. Où étaient alors, je ne dis pas les chrétiens contempteurs de vos dieux^ mais vos dieux eux-mêmes ?. . . La Tuscie et la Campanie ne se plaignaient pas d'avoir des chrétiens, quand le feu du ciel fit disparaître Vulsinie et que la lave du volcan ensevelit Pompéï. Personne à Rome n'adorait le vrai Dieu, quand Annibal, à Cannes, mesura au boisseau les anneaux des Romains. Vos dieux étaient l'objet d'un culte universel, quand les Gaulois s'emparèrent du Capitole,. Au contraire, quand nous comparons les anciennes calamités aux nouvelles, nous voyons que celles-ci sont moindres, depuis que le monde a reçu le Dieu des chrétiens. C'est que, depuis ce moment, l'innocence fait contrepoids aux iniquités du siècle et que des prières s'élèvent vers Dieu. Quand la sécheresse survient et que l'année s'annonce mal, on vous voit dans les bains, dans les cabarets, dans les mauvais lieux, sacrifier à Jupiter et prescrire
des processions, pieds nus. Vous cherchez le ciel au Capitole... Pour nous, nous nous livrons au jeûne, à l'abstinence ; nous nous roulons sur la cendre, nous touchons le coeur de Dieu. Et, quand nous avons obtenu miséricorde, on néglige Dieu pour rendre grâces à Jupiter (i) ! »
Mais quoi ! l'auteur de M Apologétique se serait-il borné à plaider l'innocence des chrétiens ? Lui, qui a défendu l'idée chrétienne contre les Juifs et leur a prouvé la divinité de la nouvelle religion, aurait-il négligé cette tâche en s'adressant aux païens ? Non. lù si le plaidoyer, dont nous venons de lire quelques pages, se préoccupe surtout d'arrêter le cours de la persécution, il aborde néanmoins le problème de la démonstration du christianisme ; il entreprend de gagner les païens au Christ ; il met sous leurs yeux les preuves qui doivent les convaincre de la mission divine de Jésus. Quelles sont ces preuves ? Tertullien en présente deux : d'une part, « l'autorité et l'antiquité des Ecritures » ; d'autre part, « le témoignage des puissances spirituelles » (2). Comment il conçoit la première preuve, les extraits suivants vont nous l'apprendre :
Première démonstration chrétienne ; l'autorité et l'antiquité des Ecritures (^/c/., 19-Jo).
« Ce qui doit, tout d'abord, nous faire vénérer ces écrits, c'est leur extrême antiquité... Moïse, dont vous avez peut-être entendu parler, fut le contem-
(i) Par contre, dans la lettre à Scapula, 3, on apprend que Dieu venge les chrétiens en envoyant ries fléaux sur l'empire et en frappant ici-bas les persécuteurs.
(2) Apol., 4Ô.
porain du roi d'Argos, Inachus ; il est, de près de quatre cents ans, antérieur à Danaûs ; il est venu mille ans avant la défaite de Priam. Je pourrais ajouter, en m'appuyant sur diverses autorités, qu'il a paru cinq siècles avant Homère. Quant aux autres prophètes, bien qu'ils soient postérieurs à Moïse, les plus jeunes parmi eux ne le cèdent pas en antiquité à tout ce que vous avez de plus ancien en fait de sages, de législateurs et d'historiens. La preuve de ces assertions ne serait pas difficile à faire ; toutefois elle serait longue... Je préfère l'ajourner à plus tard. En voulant faire court, je la tronquerais ; en la développant, je serais trop long. D'ailleurs, en attendant que je vous démontre l'antiquité des Ecritures, je vous offre quelque chose de mieux : leur sublimité. Ne pouvant établir ici leur antiquité, je montre leur divinité. Pour le prouver, pas n'est besoin d'aller loin : il suffit de jeter les yeux sur le monde et sur les événements qui se déroulent. Tout ce qui arrive aujourd'hui a été annoncé, tout ce que nous voyons a été prédit. Il a été prédit que la terre engloutirait les villes ; que les iles s'abîmeraient dans la mer ; que les peuples se déchireraient entre eux ; que les royaumes feraient la guerre aux royaumes ; qu'il y aurait des famines, des pestes et diverses calamités locales... Ce que nous souffrons, nous le lisons dans nos livres, et ce que ces livres annoncent, s'accomplit sous nos yeux. Cette réalisation des prophéties n'est-elle pas une preuve péremptoire de leur divinité ? »
Recueillons maintenant ce que l'illustre apologiste appelle « le témoignage des puissances spirituelles » :
Deuxième démonstration chrétienne ; le témoignage
DES PUISSANCES SPIRITUELLES (Apol., 23).
« Voici comment nous vous démontrons que vos dieux sont des démons. Qu'on amène à vos tribunaux l'un de ces hommes qui sont agités par un démon. Sommé par un chrétien de s'expliquer, cet esprit, qui ailleurs se présente comme un dieu, avouera sa qualité de démon. Qu'on amène également l'un de ces personnages qui passent pour être
les organes des dieux J'affirme que ces prétendus
dieux n'oseront mentir à un chrétien et qu'ils avoueront être des démons. Autrement répandez le sang de ce chrétien téméraire. Et alors, quoi de plus clair que ce fait ? Quoi de plus décisif que cette preuve ? La vérité est là dans toute sa simplicité. Elle est là avec toute sa force. Il n'y a rien à suspecter. Et, si vous vous avisiez de faire intervenir la magie ou telle autre supercherie, vos yeux et vos oreilles protesteraient. . . »
« Mais notre empire sur vos prétendues divinités ne prouve pas seulement leur fausseté, il nous permet encore de trouver le vrai Dieu, et de voir que ce Dieu unique, qui est celui des chrétiens, doit être adoré comme le demande la foi et la discipline des chrétiens... En effet, vous n'amènerez jamais les démons à se moquer de notre foi, dont vous vous moquez vous-mêmes. Jamais vous ne les ferez nier que toutes les âmes reprendront un jour leur corps
et qu'elles seront jugées par le Christ... Jamais nous ne serons démentis par eux, quand nous disons qu'au jour du jugement ils seront condamnés avec tous leurs partisans. Ce pouvoir que nous avons sur eux, nous le devons au nom du Christ. Il nous suffit, pour le posséder, de prononcer ce nom et de rappeler aux démons les châtiments que Dieu doit leur infliger par le ministère du Christ. C'est la crainte de Dieu et du Christ qui les soumet aux serviteurs du Christ et de Dieu. Notre contact, notre souffle rend, pour ainsi dire, visible à leurs yeux le feu qui les attend. Et voilà pourquoi, sur notre ordre, ils sortent malgré eux, avec une peine et une honte dont vous êtes témoins, des corps qu'ils avaient envahis. Croyezles donc quand ils disent la vérité, vous qui les croyez quand ils mentent... D'ailleurs ce témoignage de vos dieux fait de nombreux chrétiens. C'est la foi aux dieux qui a amené beaucoup d'entre nous à la foi au Christ... »
Telle est, ramenée à ses lignes essentielles, la démonstration chrétienne que nous présente M Apologétique, En l'écrivant, TertuUien ne se faisait pas illusion ; il se rendait compte que beaucoup de païens s'y montreraient réfractaires. Aussi, s'adressant à ceux qui refuseraient de se laisser convaincre, il ajoute les considérations suivantes, destinées à leur inspirer une salutaire frayeur et à leur signaler l'injustice, en même temps que l'inutilité des persécutions :
Le nombre des chrétiens ; résultat des persécutions
{^ApoL, 37, 49, 5o;.
« S'il nous était permisde rendre le mal pour le mal,
il nous suffirait d'une nuit avec quelques flambeaux pour nous venger. Mais, à Dieu ne plaise qu'une secte divine cherche une revanche dans le feu humain ou qu'elle se plaigne des souffrances qui l'éprouvent. Est-ce que le nombre nous manquerait pour lever publiquement l'étendard de la guerre, sans recourir à d'occultes manœuvres ? Les Maures, les Marcomans, les Parthes eux-mêmes, dont les royaumes ont des limites, sont-ils plus nombreux qu'une nation qui est répandue dans tout l'univers ? Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons vos villes, vos fies, vos forteresses, vos municipes, vos conseils, vos camps, vos tribus, vos décuries, votre palais, votre sénat, votre forum, en un mot tout votre empire. Nous ne vous laissons que vos temples... ( Hesteriii sniiins et vesù^a oinina iinpleviuins. . . so/a vobis reliqniinus teuipla) Pour vous combattre, nous n'aurions pas besoin de prendre les armes, il nous suffirait de nous séparer de vous. Si nous nous retirions dans un pays écarté, la perte de tant de citoyens serait pour vous une humiliation et une punition... »
« Si nos dogmes sont faux, s'ils reposent sur des préjugés, ils sont au moins nécessaires. S'ils ne sont pas raisonnables, ils ont au moins l'avantage d'être utiles, car la crainte des supplices et l'espoir du rafraîchissement éternel rendent nécessairement meilleurs ceux qui les croient. Il n'est donc pas prudent de traiter de faussetés et d'inepties des croyances dont la vérité est désirable. Ce qui est utile ne doit pas être condamné. Il y a là, de ce chef, un préjugé
contre vous qui proscrivez des croyances utiles. Mettons que ces croyances soient fausses et ineptes, elles sont, en tout cas^ inoffensives. Vous devez donc les traiter comme toutes ces fables, toutes ses superstitions que vous laissez circuler librement, parce qu'elles ne nuisent à personne. Si vous y tenez, combattez ces erreurs par le sarcasme, mais non par le glaive et le feu, par les croix et les bêtes... »
« Courag-e, dignes magistrats ! Le peuple vous saura gré delui immolerdeschrétiens.Cruciiiez-nous, torturez-nous, condamnez-nous, broyez-nous. Votre iniquité fait ressortir notre innocence. Et c'estpource motif que Dieu permet nos tourments. . . Ne croyez pas cependant arriver au résultat que vous cherchez par vos raffinements de cruauté. Vous n'aboutissez qu'à donner à notre secte de nouveaux appâts. Plus on nous fauche, plus nous sommes nombreux. Le sang chrétien est une semence. (Plnresefficivtur quoties inetininr a vobis ; semeii est saiigitis chrisiiaiiorniii). Beaucoup parmi vous ont écrit des exhortations à la souffrance et à la mort. Ainsi ont fait Cicéron, Sénèque, Diogène, Pyrrhon, Callinique. Comparez l'enseignement qu'ils ont donné par la parole à l'enseignement que les chrétiens donnent par l'action ; vous verrez que celui-ci a été beaucoup plus écouté que celui-là. L'obstination qu'on nous reproche a une éloquence souveraine. Peut-on être témoin de la constance d'un martyr, sans être terrassé et sans chercher à résoudre l'énigme que l'on a devant soi ? Peut-on entrer dans cette voie, sans aller jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à se faire chré-
tien ? Et quand on est chrétien, peut-on ne pas désirer le martyre, avec lequel on est sur d'acheter la grâce de Dieu et d'obtenir un pardon complet ? Le martyre, en effet, efface toutes les fautes. Aussi, nous vous rendons grâces pour vos arrêts de mort. »