II. — EUCHARISTIE
TertuUien mentionne, dans le De corona(\ii), le « sacramentum de l'eucharistie ». C'est presque la seule fois qu'il désigne l'eucharistie comme un sacramentum (2), et le mot « eucharistie » lui-même revient très rarement sous sa plume (3). Mais, si le mot est très rare dans ses écrits, la chose l'est moins. Commençons par dire qu'il appelle, à diverses reprises, l'eucharistie « le corps » du Seigneur ou du Christ. Témoin les textes suivants :
« Il faut que la chair se nourrisse du corps et du sang du Christ, pour que l'âme s'engraisse de Dieu (4). — Les Juifs n'ont porté qu'une fois leurs mains sur le Christ. Eux (les chrétiens qui fabriquent des idoles), ils déchirent tous les jours son corps... Quelles mains méritent mieux d'être coupées que celles qui servent à scandaliser le corps du Christ (5) ! — Les jours de stations, beaucoup ne croient pas devoir assister aux prières des sacrifices, pour ce motif que l'on doit recevoir le corps du Seigneur, avant de
ix) De resurr., 8. Voir plushaut p. 99.
(2) Voir cependant : .{dv. Marc, 4, 34.
(3) Voir : De orat., 19 ; De praesc, 36 et 47 ; De pudic ., 18, Dans le De speclac.y 25, elle est appelle : sanctum .
(4) D: rcs/trr., 8. Voir plus haut p. 99,
(5) De idol., 7. Voir p. 176.
revenir de la station. Comme si l'eucharistie était un obstacle à l'hommage que nous rendons à Dieu ? Est-ce que, au contraire, elle ne nous lie pas à Dieu plus intimement ? Est-ce que votre station ne sera pas plus solennelle, quand vous vous approcherez de l'autel de Dieu ? En recevant le corps du Seigneur pour en conserver une partie, vous participez au sacrifice, en même temps que vous êtes en règle avec vos obligations (i). — Le Christ prit le pain, le distribua à ses disciples et le fit son corps (2). »
Toutefois, on ne peut dissimuler que certains textes semblent contredire ceux qui viennent d'être cités. Ici se présente à nous, tout d'abord, la suite même du dernier extrait qu'on a lu. Après avoir dit que le Christ prit le pain, le distribua à ses disciples et le fit son corps, Tertullien cite, en les accompagnant d'un commentaire, les paroles mêmes du Sauveur.
Il écrit donc : (en distribuant le pain, le Seigneur dit) « Ceci est mon corps, c'est-à-dire, est la figure de mon corps {corpus illum siium fecit, hoc est corpus meum dïceudo, ici est figura corporis mei). Or il n'y aurait pas eu de figure, si le Christ n'avait eu un vrai corps. Un objet vide de réalité, tel qu'est un fantôme, n'eût pas comporté de figure. Ou, s'il imagina de faire passer le pain pour son corps, par la raison qu'il n'avait pas de vrai corps, il aurait dû livrer le pain pour notre salut. C'eût été une bonne affaire pour la thèse de Marcion, si le pain avait été crucifié. » Puis il prouve par un passage de Jérémie que le pain était « depuis longtemps la figure du corps du Christ », et que le Christ, en appelant le pain son corps, nous a fait comprendre le langage énigmatique du prophète qui parle d'un pain sur lequel on met un bois.
(i) De oi-at., 19.
(2) Adv. Marc, 4,40.
Le tour de phrase qu'on vient de rencontrer dans le quatrième livre Contre Marcion n'est pas un cas isolé. Il reparaît maintes fois. C'est ainsi qu'on lit, dans un autre endroit du même traité : « (Le dieu de Marcion) n'a pas rejeté... le pain (du Créateur) au moyen duquel il repré- . ^ sente son corps (corpus suum repraesentai) (i). » Ail- , ^S^
leurs, TertuUien parlant du Christ nous dit : « Son corps in pane censetur, selon ces paroles : Ceci est mon corps (2). » Ailleurs encore il dit : « Dieu... donne au pain le nom de son corps. Lui, dont le prophète avait désigné le corps sous le symbole du pain (corpus in panem prophètes Jiguravit), il a désigné le pain sous le symbole de son corps (corporis siii figurant pani dédisse) (3). »
Et puis, c'est le moment de rappeler cette observation que nous avons lue dans le De resiirreciione carnis : « Les auditeurs du Sauveur, s'imaginant qu'il voulait vraiment leur donner sa chair à manger, murmuraient, trouvaient son discours dur et intolérable... Le vSeigneur... après avoir dit que son sermo est esprit et vie, en d'autres termes, que son sermo donne la vie, enseigne que ce sermo est sa chair. En effet, le sermo s'est fait chair pour être recherché comme un principe de vie, pour être dévoré par l'ouïe, pour être ruminé par l'intelligence et digéré par la foi (4). »
Ces textes n'ont pas tous attiré l'attention et ému les esprits au même degré. Même l'un d'eux, le passage du De resurrectione carnis, n'a paru renfermer aucune difficulté appréciable, et on a passé devant lui sans s'arrêter. La formule du traité de la Prière : in pane censetur n'a pas non plus soulevé de polémiques ardentes. On a
(i) Adv. Marc, i. 14.
(2) De orat., ô,
(3) Adv. Marc, 3, 19. Voir p. 83.
(4) Voir plus haut, j). io5.
256 TERTULLIEX
sans doute remarqué que, si le verbe coiseor implique parfois l'idée de représentation, il signifie aussi, sous la plume de Tertullien « désigner, être compris » (i).
L'expression corpus siitiin repraesentat du premier livre Contre Marcioit n'a pas eu le même sort. Dès leur apparition, les calvinistes s'en firent une arme. Et l'arme paraissait de bonne trempe. Çà et là, en effet, Tertullien a rais dans le verbe repraesetitare l'idée de symbole. N'était-on pas, par conséquent, autorisé à dire que le grand docteur a vu dans le pain eucharistique le symbole du corps du Sauveur ? Mais les controversistes catholiques remarquèrent que l'adversaire de Marcion — d'accord en cela avec les meilleurs écrivains de la littérature latine — avait parfois employé le verbe en litige, pour exprimer l'idée d'une présence actuelle. Ils signalèrent notamment tel endroit du quatrième livre Contre Marcion où repraesentare signifie montrer un objet présent. Ils conclurent que ce verbe était susceptible d'une interprétation catholique, au moins tout autant que d'une interprétation calviniste, et qu'on ne devait en tirer aucune objection ferme. Quelques dissidents se rendirent à cette observation et renoncèrent à appeler à leur secours la formule corpus siium repraesetitat (2).
(i) Apol.^ 39: <i fratruin appellatione censemur ; De vh-g. vel., 5 : « (par le mot mulier) etiam virgines censentur » ; De anima, 40 : « Oranis anima eo usque in Adam censetur... » ; Adv. Pi'ax., 2g : « Quum duae substantise censeantur in Christo Jesu w ; De Spectac, 4 : « ... in quo diabolus et pompas et angeli ejus censeantur. »
(2) Adv. Marc, 4. 22 ; « Itaque jam reprsesentans eum (en le présentant) : Hic est Filius meus (inquit) » ; Apol., 48 : « repraesentabuntur et corpora » (les corps seront présents au jugement) ; Oe orat.^ S : « regni dominici reprîesentatio (la réalisation du royaume de Dieu;» ; De pitdic, 11 : « nemo sanctus ante spiritum sanctum de cœlo repraesentatum (avant que le Saint-Esprit se fût manifesté) » ; De resurrect.^ 17 : « carnem... reprœsentandam esse judicio (la chair doit être présente au jugement) ». Toutefois, dans De p leiiit.^ 3, le mot repraesentare désigne une présence en image (satis periculose animus sibi repraesentat).
TERTULLIEN 2Sy
Restent les deux textes : Hoc est corpus meion dicendo, id est figura corporis mei. — Corporis sui figuram pani dédisse. Ce fut autour d'eux que se livra la grande bataille, et les controversistes catholiques eurent de violents assauts à soutenir à leur sujet. Deux moyens principaux de défense furent présentés pour empêcher la formule : Id est figura corporis met de tomber entre les mains des calvinistes : celui de Bellarmin développé par Duperron et celui des auteurs de la FerpétuHé.
D'après Bellarmin et Duperron, ce membre de phrase sert de commentaire non pas à corpus mais à hoc. On doit donc traduire, non pas : Ceci est mon corps — c'està-dire la figure de mon corps ; mais : Ceci — c'est-à-dire, ce pain qui était Jadis la figure de mon corps est (maintenant) mon corps. Cette traduction soulève il est vrai, deux difficultés : l'une d'ordre grammatical, l'autre d'ordre logique. Si id est figura se rapporte à hoc, pourquoi en est- il séparé, tandis qu'il devrait s'attacher immédiatement à lui ? Voilà pour la grammaire. Et puis, comment Tertullien a-t-il eu l'idée de faire dire au Sauveur que le pain qu'il présentait à ses apôtres, était autrefois la figure de son corps ? Voilà pour la logique.
A la première objection, on répond que le docteur de Carthage, à qui les constructions incorrectes sont familières, ne craint pas de séparer deux membres de phrase intimement unis et, entre autres exemples de ce tour de phrase appelé hyperbate, on cite l'endroit suivant du livre Contre Praxéas : Christus mortuus est, id est, uiictus, où id est unctus se rapporte à Christus. D'où l'on conclut que l'hypothèse d'une hyperbate dans le texte id est figura n'a rien qui doive surprendre.
Mais comment Tertullien a-t-il pu imaginer de faire dire à Notre- vSeigneur que le pain était jadis la figure de son corps ? C'est la seconde difficulté. On la résout en
observant que le but du quatrième livre Contre Marcion — d'où est tiré notre texte — est de retrouver dans la vie du Christ l'accomplisseraent des prophéties. On ajoute que Tertullien conçoit les paroles : Hoc est corpus meum comme destinées à réaliser la prophétie de Jéréraie : Jetons un bois sur son pain (i). Dans ces conditions, le membre de phrase : Id est figura ne cesse-t-il pas d'étonner? N'est-il pas, au contraire, tout naturel que le Christ ait dit, en distribuant le pain à ses apôtres : Ce pain, qui dans les prophéties de Jérémie est la figure de mon corps, est maintenant mon corps ?
Les auteurs de la Perpétuité (2), sans rejeter la solution précédente, qu'ils exposent au contraire avec complaisance, semblent cependant lui préférer une autre explication dont voici le résumé. Les mots « figure, sacrement, signe », peuvent être appliqués à des objets présents, tout comme à des objets absents ; et la formule ; « Ceci est mon corps, c'est-à-dire la figure de mon corps », est susceptible des deux sens suivants : Ceci est le voile de mon corps présent — Ceci est le synibole de mon corps absent. Elle ne prouve rien par elle-même et son interprétation doit être cherchée en dehors d'elle. Or Tertullien n'a pu avoir une autre foi que les Pères des six premiers siècles, qui, tous, ont cru à la présence réelle. D'ailleurs, lui-même déclare dans divers endroits que l'eucharistie est le corps du Christ. On doit donc interpréter son texte dans le sens catholique et traduire : Id est figura par : la figure de mon corps présent.
L'explication qu'on vient de lire dénoue le second texte aussi facilement que le premier. Les controversistes catholiques qui l'ont admise avaient donc la ressource de
(i) Voir plus haut, p. 83.
(2) Perpéiiiité de la Joi touchant l'Eucharistie, il, 2 et suiv.
TERTULLIEX
traduire la formule: Corporis sui figurant pani dédisse par : « Il a fait du pain le signe de son corps présent. » Néanmoins les auteurs de la Perpétuité, tout en se réservant le droit de recourir à ce moyen de défense, ont cru pouvoir se contenter ici de l'interprétation proposée par le cardinal Duperron, qui est celle de Bellarmin légèrement modifiée. Tandis que les calvinistes traduisaient : « Dieu a appelé le pain son corps, afin que vous reconnaissiez que celui dont le prophète avait anciennement figuré le corps par le pain, a maintenant donné au pain la figure de son corps », Duperron traduisit: «... afin que vous reconnaissiez que celui dont le prophète avait anciennement figuré le corps par le pain, avait dès ce temps-là voulu que le pain figurât son corps. » Cette traduction, on l'a dit, a été adoptée par les auteurs de la Perpétuité. Les théologiens, ceux du moins qui se sont occupés de ce texte, l'ont accueillie à leur tour. Elle applique, on le voit, la formule : Corporis sui figuram, non pas à la Cène, mais à l'oracle de Jérémie, et elle dit que le prophète a écrit par ordre du Seigneur la célèbre parole : Mettons un bois sur son pain.