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III. EUCHARISTIE ET AGAPE

Le mot agape revient à diverses reprises sous la plume deTertullien. Onlit dans le De baptismo : «C'est avec l'eau que le vSeigneur a fait son premier miracle, alors qu'il était aux noces. Quand il parle, il invite ceux qui ont soif à boire son eau éternelle. Quand il donne ses enseignements de agape, il range parmi les œuvres de l'amour une coupe d'eau offerte au prochain (i). » Le De oratione, après avoir dit que la prière est le vrai sacrifice des chrétien, ajoute : «Voilà la victime... que nous devons pré- Ci) De bapt., 9.

senter à l'autel de Dieu... engraissée par la foi, nettoyée par la vérité... couronnée par agape, au milieu des psaumes et des hymnes (i). » Dans le livre aux Martyrs, Tertullien explique d'abord que, si le corps du chrétien souffre dans la prison, son âme, en revanche, est consolée. Puis il se reprend et ajoute : « La chair elle-même ne perd rien de ses droits, grâce à la sollicitude de l'Eglise, grâce aussi à agapenfratrum (2). » Enfin on connaît cette virulente apostrophe du De jejtiniis : « Chez vous, \ agape bout dans les marmites, la foi s'enflamme dans les cuisines, l'espérance est au fond des plats (3). » Mais il saute aux yeux que, dans tous ces textes, le mot agape désigne la vertu de charité, et il est inutile de donner ici de cette assertion les preuves que chacun aperçoit.

Conclura-t-on que Tertullien n'a jamais appliqué le mot « agape » à un repas ? Non. On serait démenti par l'endroit suivant de X Apologétique : « Nos coeiiuîae, qu'on accuse déjà d'être infâmes, sont de plus en butte au reproche de prodigalité... Le nom que porte notre repas dit à lui seul ce qu'il est. On l'appelle du nom qui, chez les Grecs, désigne l'amour (/</z'(5'(;(7i'//fr (7// o».'/ dilectio pênes Graecos es{){\). C'est bien le mot « agape » qui est au fond de cette périphrase. Donc il y a un repas auquel Tertullien et ses contemporains donnent le nom d'agape. Mais quel est ce repas? se confond-il avec l'eucharistie? En est-il distinct ? Si l'on pouvait démontrer que notre auteur n'appelle jamais l'eucharistie un repas, la question serait facilement résolue. Mais nous lisons dans les livres Ad uxorem cette phrase : « Quel est le mari païen qui laissera, sans inquiétude, son épouse se rendre au convivium

(1) De oi-at., 28.

(2) Ad jnartyr., 2.

(i) De jejun., 17. Voir p. 230.

domînicum^ sur le compte duquel on débite tant d'infamies ? (i) » Ici le convivium dominicum désig'ne certainement l'eucharistie : et donc Tertullien ne craint pas d'appeler l'eucharistie un repas. Dès lors, le problème en litige se ramène aux termes suivants : outre le repas eucharistique, les chrétiens avaient-ils un autre repas commun appelé agape ? L'auteur de X Apologétique esquisse une description du repas qu'il vient de désigner sous le nom d'agape. Examinons son texte, pour voir si nous allons y trouver les éléments d'une solution. « Il n'y a rien dans nos repas, lisons-nous, qui soit de nature à blesser les règles de la bienséance et de la modestie. On ne se met à table qu'après avoir prié Dieu. On mange autant que la faim l'exige (editiir quantum esurientes capiunt) ; on boit comme le font les hommes sobres (bibitur quantum pudicis est utile). On se rassasie, mais sans perdre de vue qu'il faudra se lever la nuit pour adorer Dieu. On se livre à la conversation (Jtafabulantur), mais sans oublier que le Seigneur entend. Quand on s'est lavé les mains et que les flambeaux sont allumés (^post aquam manualem et lumina), chacun est invité, autant qu'il le peut, à célébrer Dieu dans des louanges tirées des saintes Ecritures, ou de son propre fonds. On peut juger par là si nous buvons beaucoup. La prière termine également le repas. On sort de là, non en bandes tumultueuses et tapageuses, mais avec le même maintien modeste et réservé, comme des gens qui sortent moins d'un repas que d'une école de vertu. Cette réunion des chrétiens (Haec coïtio christianorum) est sans doute condamnable, si elle ressemble aux assemblées défendues. Mais nous sommesnous jamais rassemblés pour tramer quelque complot ? Rassemblés, nous ne sommes pas autres que dispersés. »

(i) Ad itxor.^ 2, 4. Voir aussi : ApoL, 8 : « et post convivium inceste. »

Deux traits de ce tableau doivent tout d'abord attirer notre attention : la place des tlambeaux et l'expression ita fabulantiir. Les flambeaux ne sont pas allumés dès le début, mais après un temps plus ou moins long : donc le repas a lieu le soir. Voilà un fait qu'il faut reconnaître, si l'on ne veut pas verser dans les raisonnements subtils. On doit reconnaître encore qu'il se tient pendant le repas de vraies conversations. Seules des conversations rendent compte de l'expression : ita fabi/lanfitr ; et aucun lecteur impartial ne consentira à admettre que Tertullien a voulu désigner par ces mots les réponses liturgiques ou, si l'on veut, les acclamations par lesquelles l'assemblée s'unissait à l'évèque.

Ces deux détails semblent s'opposer à toute tentative d'identifier l'agape avec la cène eucharistique. Celle-ci, en effet, se célébrait le matin ; et le moyen d'admettre que les conversations y eussent une place régulière ? Ce n'est pas tout. Tertullien, qui parle d'une prière faite avant et après le repas, ainsi que des chants pieux auxquels se livrent les convives, ne mentionne ni la lecture des Ecritures ni la prédication, lesquelles constituaient une partie essentielle de la liturgie eucharistique. Comprendon ce silence, si l'auteur de V Apologétique a voulu parler de l'eucharistie ? Comprend-on un écrivain qui s'attache à des détails accessoires et oublie l'essentiel ?

D'autre part, on ne peut nier que certaines formules de Tertullien donnent une autre impression. Il dit : Nos petits repas (coemdaé), qu'on accuse déjà d'être infâmes, sont également en butte au reproche de prodigalité. » Ce sont donc les mêmes repas que les païens accusent d'infamie et de prodigalité. Or, on admet généralement que la première de ces calomnies s'attaquait à la liturgie eucharistique. Et alors n'est-on pas autorisé à dire que c'est cette liturgie qui est ici défendue contre le

reproche de prodigalité ? De plus, l'auteur de \ Apologétique parle de la réunion de l'agape comme si elle était la seule : Haec coïtio christianorum (i). Sans doute, il commence le chapitre 09 par dire que les chrétiens se rassemblent pour prier Dieu (co'imi/s in coet/im), mais il passe de là à l'agape, comme si ce repas était une partie intégrante, un moment particulier de la réunion destinée au culte divin. — Et ceci résout une des difficultés signalées plus haut. On a constaté que la description de l'agape ne mentionnait ni la lecture des Ecritures, ni la prédication, et on a vu dans cette lacune un obstacle qui empêchait d'identifier le susdit repas avec la liturgie eucharistique. L'obstacle disparaît, si l'on rattache l'agape à la réunion qui occupe la première partie du chapitre 89 (2). Ici, en effet, il est question d'une lecture faite dans les saintes Ecritures et d'exhortations adressées aux fidèles. En somme, diverses considérations nous invitent à identifier, dans Tertullien, l'agape avec la liturgie eucharistique. Mais l'heure de la célébration de l'agape et les conversations qui s'y tenaient font échec à cette idée. Toutefois on peut supposer que la piété des premiers chrétiens, sans être moins grande que la nôtre, était d'une autre nature, et qu'elle n'excluait pas une certaine familiarité avec Dieu, dont nous avons perdu le souvenir. L'obstacle que dresse le ifa fabidantur peut donc être tourné sans trop de peine. L'objection soulevée par l'heure estplusgrave. Ala manière dont saint Cyprien parle des «racrificia matutina{?>), on entrevoit que la liturgie eucharis-

(i) Un texte de Pline qu'on lira |)lus loin distingue dt^ux sortes de réunions chez les chrétiens dont l'une avait lieu le matin ; Tertullien semble ne mentionner ici que celle du soir.

(2) Voir plus haut, p. 19.

(3) Ep., i.xiil, 16.

tique était, de son temps, réservée aux premières heures de la journée. Dira-t-on que cette discipline, dans ce qu'elle avait d'exclusif, était récente et que, à l'époque de Tertullien, l'eucharistie était célébrée indifféremment le matin et le soir ? Cette conjecture trouverait plutôt un appui qu'une réfutation dans les écrits de notre docteur(i). Mais, derrière Tertullien, se tient Pline qui distingue nettement deux réunions chrétiennes : l'une matinale (ante li/cem) dont le but est de célébrer le Christ, l'autre plus tardive {rursusqite coeimdi) et qui a le caractère d'un repas {ad capiendum cibuni). Le seul moyen d'échapper à ce texte serait de supposer que, pendant presque tout le second siècle, la liturgie eucharistique était attachée à la seconde réunion et qu'elle commença à en être détachée aux environs de l'an 200, au profit de la réunion matinale. Qui osera pousser jusque-là les conjectures ? (2)

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