CHAPITRE II
Lh Ti*iiiité.
Au cours de X Apologétique, Tertullien annonce tout à coup qu'il va parler « de la divinité du Christ ». Fidèle à sa parole, il décrit l'origine de Celui qu'il finit par appeler « un homme mêlé à Dieu » {uascitnr homo Deo mistiis). Laissons-le parler.
Origine divine du Christ {Apol., 21).
« J'ai déjà dit que Dieu a créé le monde par son verbe, sa raison, sa vertu. Vos sag-es eux-mêmes admettent (jue l'univers a pour auteur le Logos, c'est-à-dire la parole et la raison. Zenon mentionne le Logos et lui attribue l'ordonnance du monde... Cléanthe nous le présente comme un esprit. Nous aussi, nous croyons que la parole, la raison, la vertu par laquelle Dieu a fait toutes choses, possède une substance spirituelle. Nous croyons donc à un esprit qui est à la fois parole, raison et vertu : parole, quand il exprime ses pensées ; raison, quand il les combine ; vertu, quand il les met à exécution. Nous croyons que cet esprit a été émis par Dieu ; que son émission a constitué une g-énération ; donc qu'il est Fils de Dieu et qu'il peut même être appelé Dieu, à cause de l'unité de substance. Dieu est, en effet, un esprit {Imnc ex Deo pi^olatitnt didicimiis , et prolatione genei^'atiwt, et idcïrco Jîliuin Dei et Dewn die-
tam ex iinîtate snbstantiae. Nain et Dens spiriiiLs). Le rayon qui est émis par le soleil est une portion de la masse solaire : toutefois, le soleil est dans le rayon, parce que ce rayon est sa propriété ; et il n'y a pas séparation de la substance solaire, mais seulement extension. De même, dans la substance divine, l'Esprit vient de l'Esprit, Dieu vient de Dieu, tout comme la lumière vient de la lumière à laquelle elle est allumée (ita et de SpiritiL SpiHius ei de Deo Dens ut lîimen de litmine accensiiut). On peut tirer d'une lumière autant de plants de lumière que l'on veut ; la lumière-mère reste intacte. De même, ce qui vient de Dieu est Dieu en même temps que Fils de Dieu : les deux ne font qu'un. Entre l'Esprit qui est émis et celui qui émet, entre le Dieu qui sort et celui dont il sort, il y a une différence de module, mais non de constitution ; une différence de degré, mais non de nature {inoditlo alieriDit iioji numéro, gradic non staln). La substance-mère n'a pas été augmentée, elle s'est seulement dilatée [a matrice non récessif sed excessif). Or, ce rayon de Dieu, conformément aux prophéties, est descendu dans une vierge ; il est devenu chair et il est né sous les traits d'un homme mêlé à Dieu. »
Le passage qu'on vient de lire nous apprend qu'il y a dans la divinité au moins deux personnes, dont la seconde s'est incarnée sous le nom de Jésus-Christ ; il nous permet également d'entrevoir l'idée que l'auteur de V Apologétique se faisait de la seconde personne. Mais c'est surtout dans le traité Contre Praxéas que nous devons chercher la pensée de Tertullien sur le dogme de la JYi-
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nité. Ce livre a été écrit pour réfuter les modalistes ou « monarchiens » qui rejetaient toute distinction réelle des personnes divines comme destructive de l'unité ou — comme ils aimaient à dire — de la monarchie divine hautement attestée par l'Ecriture, et parce que les termes de « Père » et « Fils » étaient employés par nos saints livres comme de simples dénominations à l'usage du mystère de l'incarnation. Tertullien commence par déclarer qu'il croit, lui aussi, à la monarchie divine, qu'il tient à la conserver ; mais que cette monarchie n'est nullement mise en péril par la coexistence de plusieurs personnes en Dieu.
La Trinité des personnes en Dieu (Adv. Prax., 2-4).
« Quant à nous, depuis le commencement, mais surtout maintenant que le Paraclet, qui enseigne toute vérité, nous a donné un supplément de lumières, nous croyons en un Dieu unique, mais sous réserve d'une organisation {siùb hac taineii dispeiisaiione qîtant oecononiiaiu dicivius) d'après laquelle ce Dieu unique a pour fils son Verbe qui est sorti de lui, par qui tout a été fait... Nous croyions que... selon sa promesse, il a envoyé du Père le Saint-Esprit, paraclet, qui sanctifie ceux qui croient au Père, au P'ils et au Saint-Esprit. Cette croyance date du commencement de l'évangile. Elle est plus ancienne que les plus anciens hérétiques, à plus forte raison que Praxéas né d'hier. Or toutes les hérésies sont réfutées par ce principe que la vérité se trouve là où est l'antiquité, et que ce qui est venu après est une altération. »
«Mais laissons de côté cette prescription. L'hérésie prétend que, pour avoir la vérité, il faut défen-
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dre l'unité de Dieu jusqu'au point d'identifier le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Comme si, pour maintenir un seul Dieu, il ne suffisait pas de faire dériver tout d'un seul au moyen de l'unité de substances ! Comme si l'on ne pouvait pas conserver le dogme de l'organisation qui déploie l'unité en trinité {iiiliilominns custodîatiir oeconojitiae sacravteniuniqnae nnitaiem in iriiiitaieiu disponit) ; qui considère comme trois êtres distincts le Père, le Fils et le Saint-Esprit ! Distincts, dis-je, non sous le rapport de la nature, mais sous le rapport de la hiérarchie ; non du côté de la substance, mais du côté de l'individualité ; non au point de vue de l'autorité, mais au point de vue de son exercice {très dirigens , Patinent et Filiiun et Spiritum sancium. Très autein non statu sed gradu ; nec snbstantia sed forma ; nec potes taie, sed specié) ; ayant une seule et même substance, une seule et même nature, une seule et même autorité, parce que c'est d'un seul Dieu que procèdent les degrés de la hiérarchie, les individualités, les manifestations de l'autorité. Comment le nombre n'implique pas ici la division, la suite de la discussion va le montrer. »
« Les esprits simples, pour ne pas dire ignorants et grossiers, — ce sont eux qui constituent le gros de l'armée des fidèles, — ne voient qu'une chose dans la règle de la foi : c'est qu'à la place des dieux du siècle, elle leur présente le Dieu unique et vrai. Ne comprenantpasquel'unité de Dieu n'exclutpas l'organisation {cuin sua oecouonn'a), ils tremblent au mot d'organisation. Pour eux, qui dit existence et déploiement d'une
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trinité, dit déchirement de l'unité : tandis que, en réalité, l'unité qui tire d'elle-même la trinité, n'est pas déchirée par elle, mais organisée {quando imitas ex senieiipso derivans trinitatent, non destrnaUtr ab tlla sed admimstreiîLr). Ils crient donc que nous prêchons deux et trois dieux, et ils se posent comme les partisans du Dieu unique. Ils oublient que l'unité ra massée en elle-même outre mesure constitue une hérésie, et que la trinité raisonnablement déployée est la vérité. Nous sommes pour la monarchie ! disentils. Et, à la façon dont ces Opiques écorchent ce mot, on voit qu'ils le comprennent aussi bien qu'ils le prononcent... Or le détenteur de l'autorité a beau être seul, il a beau être unique, il a beau être monarque, il peut toujours exercer son autorité par d'autres personnages qu'il institue ses représentants {per alias proximas personas . . . qiias ipsa prospexerii ofjiciales sibi). Si le monarque a un fils, son gouvernement ne sera pas divisé et ne cessera pas d'être une monarchie parce qu'il s'associera son fils. L'autorité appartiendra toujours en premier lieu à celui de qui le fils la recevra. Etant la propriété d'un seul, elle restera une monarchie, tout en étant exercée par deux. »
« Le gouvernement monarchique de Dieu s'exerce au moyen d'innombrables légions d'anges, selon ce qui est écrit : « Des milliers de mille étaient autour « de lui et des milliers de centaines de mille lui obéis- « saient. » Pourtant ce gouvernement reste le gouvernement d'un seul, il reste une monarchie, malgré les innombrables activités qui concourent à l'exercer.
Comment donc l'unité divine serait-elle mise en danger par le Fils et le Saint-Esprit, occupant le second et le troisième rang avec la même substance que le Père, alors qu'elle n'est pas compromise par ces milliers d'anges si différents du Père sous le rapport de la substance?... Moi qui fais dériver le Fils de la substance du Père, de telle sorte qu'il ne fait rien sans la volonté du Père et qu'il tient du Père toute son autorité, comment puis-je détruire la monarchie que la foi m'enseigne, puisque je la présente comme léguée au Fils, et donc gardée par le F'ils ? Ce que je dis ici s'applique au troisième degré, attendu que je fais dériver l'Esprit du Père par le F"ils {Spin'iuni non alimide pnio qjtani a Pâtre pcr Filiiun)... La monarchie est si peu compromise par la Trinité, que le Fils doit la restituer un jour au Père. L'apôtre dit, en effet, en parlant de la consommation : « Quand il aura remis son royaume à Dieu le Père... quand tout lui aura été soumis, sauf celui qui lui a tout soumis, alors lui-même se soumettra à celui qui lui a tout soumis, et Dieu sera tout en tous. » Vous voyez bien que la monarchie n'est pas mise en danger par le Fils : attendu que le Fils, qui la possède actuellement, la possède avec son caractère constitutif, et qu'il la rendra intacte au Père. »
Donc l'existence d'une seconde personne en Dieu ne portera aucun préjudice à l'unité divine, à la monarchie. Mais cette seconde personne existe-t-elle ? Telle est la thèse que TertulHen entreprend de prouver. Il commence par observer que l'existence d'une duahté divine est nettement enseignée par le texte de saint Paul, auquel il vient
de faire appel. Il attire ensuite l'attention sur la traduction suivante des premiers mots de la Genèse (i) : « Au commencement Dieu se fit un fils, » qui, si elle était exacte serait d'une grande portée. Mais elle est si peu certaine ! Il laisse donc la Genèse et demande la preuve d'une seconde personne en Dieu... à la psychologie.
Preuve psychologique de l'existence de la seconde PERSONNE (Adv. Prax., 5).
« A l'oriofine, Dieu était seul. Il se tenait lieu à luimême de monde, d'espace et de tout. Il était seul, en ce sens que rien n'existait en dehors de lui ; mais en réalité, même alors il n'était pas seul. Déjà, en effet, il avait avec lui, puisqu'elle était en lui, sa Raison. Dieu est un être raisonnable : la Raison était en lui dès l'origine ; il l'avait quand tout a été créé par lui. Les Grecs appellent cette Raison Logos, mot que nous traduisons par Sermo, On dit donc souvent que le Sermo était en Dieu dès l'origine. Mais cette traduction n'est pas de tout point exacte. La Raison est plus ancienne que le Sermo. Dieu n'usa pas du Senno dès l'origine, mais il avait la Raison même avant l'origine. D'ailleurs, la Raison est comme l'étoffe du Sermo ; celui-ci n'est qu'un mode d'être de celle-là : il lui est donc postérieur. D'ailleurs, ceci importe peu. En effet, bien que Dieu n'eût pas encore proféré son Sermo, il l'avait cependant en lui avec sa Raison et dans sa Raison, pendant qu'il combinait ce qu'il allait dire bientôt. Tandis qu'il méditait avec sa Raison, il la transformait en Seruto,
(i) Ibid., 5.
car il l'exerçait par son Senno. Pour comprendre ceci plus facilement, examine la raison qui est en toi, et par laquelle tu es à l'imaore et à la ressemblance de Dieu ; car, en tant qu'animal raisonnable, tu n'es pas seulement l'œuvre d'un ouvrier raisonnable, tu es encore animé de sa substance. Quand tu réfléchis silencieusement en toi-même, tu te sers de ta raison : elle se présente à toi avec le scvjiio dans chacune de tes pensées. Tout ce que tu penses est seriito ; tout ce que tu sens est raison. Il faut nécessairement que tu te parles en toi-même ; et tandis que tu te parles, tu as pour interlocuteur ton senno, lequel renferme en lui ta raison. C'est elle qui te fait penser, pendant que tu parles. C'est lui qui te fait parler, pendant que tu penses. Ton senno est donc en toi, en quelque sorte comme un second être distinct de toi, un être qui te fait parler en pensant et penser en parlant. Ton sernio est distinct de toi. Ne dois-tu pas conclure, à plus forteraison, queDieu, dont tu es l'image et la ressemblance, a lui aussi, même quand il se tait, une raison et dans cette raison un senno? j'ai donc le droit d'affirmer que, même avant la création de l'univers, Dieu n'était pas seul, puisqu'il avait en lui une raison et dans cette raison un senno y lequel se posait en face de lui, comme un être distinct, pendant qu'il méditait. »
« Ce résultat du fonctionnement de la pensée divine est désigné dans les Ecritures sous le nom de Sagesse. Quoi de plus sage, en effet, que la Raison de Dieu, que son Sermo ? Ecoute la Sagesse parler comme une seconde personne produite. Voici
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comme elle s'exprime d'abord : « Dieu m'a produite pour être le commencement de ses voies... il m'a engendrée avant les collines. » Elle se présente ici comme produite et engendrée dans la pensée divine. Vois-la ensuite qui assiste Dieu et est distincte de lui : <.< J'étais, dit-elle, près de lui quand il fit le ciel. . . j'étais là travaillant avec lui. C'est avec moi qu'il se réjouissait ; sa personne était l'objet de ma joie. »
Mais quoi ! Les textes qu'on vient de lire ne nous montrent-ils pas le Senno successivement dans le sein de Dieu et hors de son sein ? Ne rejettent-ils pas dans le temps la génération de la seconde personne? Xe la mettent-ils pas au-dessous de la première ? TertuUien l'entend bien ainsi, comme le prouve le commentaire suivant (i) :
Date de la génération de la seconde personne.
SUBORDINATL\NISME (Adv. PraX., 6-9).
« Quand Dieu voulut donner aux êtres qu'il avait conçus en lui-même, avec la Raison et le Sermo de savSagesse, leur substance et leur individualité, il émit tout d'abord son Sermo {ipsumpyimnmproHdit Sermoneut)^ renfermant en lui-même la Raison et la Sagesse, pour que tous les êtres dont le plan était arrêté fussent créés par lui. . . C'est alors que le Sermo reçut son individualité et son achèvement dans le son de la voix qui prononça les mots : Fiai hix. C'est alors qu'il sortit du sein de Dieu et acquit ainsi une naissance parfaite {haec est naiivitas perfecta Sermonis diwt ex Deo procedit). Il n'avait été jusque-là que
(i) \a\r yintroductwn, p. XL.
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produit pour servir à la pensée sous le nom de Sag-esse, selon ce qui est écrit : Le Seigneur m'a produit pour être le commencement de ses voies. // fiit alors enjeudré pour être un instrument d'action {conditits ab eo priuiiun ad cogi^atnni . . . dehiiic generatus ad eJfeciH]ii\ selon cet autre texte : «J'étais près de lui quand il fît le ciel.» Comme il sortit alors de Dieu, il devint fils, pareil à Dieu. C'est pourcelaqu'ilest appelé « premier-né », attendu qu'il est né avant toutes choses. On l'appelle encore « seul eno^endré », parce qu'il est le seul que Dieu ait engendré. Il est sorti de la matrice du cœur de Dieu, {de vnlva cordis ipsiiis), comme le Père lui-même l'atteste, dans les psaumes : « Mon cœur a produit un Sej^mo excellent. » C'est à lui que le Père s'adresse quand il dit: « Tu es mon Fils ; je t'ai engendré aujourd'hui, je t'ai engendré avant l'aurore. » On lit aussi dans les psaumes : « Les cieux ont été faits avec son Sermo ;\QViv puissance est l'œuvre de son esprit. » Traduisez : de l'esprit qui était dans le Sernto... »
« \'ous me reprocherez peut-être de donner au Seruio une substance constituée par l'esprit et la Sagesse. Mais pourquoi le Senno ne serait-il pas un être substantiel, détenteur d'une substance qui ferait de lui une chose, une personne venant en second après Dieu {lia capiat secuîtdus a Deo cojisiitîUns)^ de sorte qu'on serait en présence d'une dualité composée du Père et du Fils, de Dieu et à^iSermo? Le Seruto, dites-vous, n'est qu'un son de voix, ce que les grammairiens appellent de l'air agité, quelque chose de vide, de creux, d'incorporel... Comment ! Celui-là
ne serait rien, sans lequel rien n'a été fait ! L'inconsistant aurait fait du solide, le vide du plein, l'incorporel des substances corporelles !... On ne peut pas nier que Dieu, qui est un esprit, est aussi un corps. L'esprit est, en effet, un corps siiï gerterii. Les substances invisibles, quelles qu'elles soient, ont devant Dieu leur corps et leur physionomie qui les rend visibles à Dieu seul. A plus forte raison, ce qu'il a émis de sa substance ne sera pas sans substance. En résumé, je dis que le Sermo, quelle que soit sa substance, est une personne {illant dico personani). Je lui donne le nom de Fils et, en lui donnant ce nom, je le proclame le second après le Père {secimdujn a Paire defeitdo) . »
« On m'accusera peut-être d'introduire en Dieu, à l'exemple de \'alentin, une proâo/é, c'est-à-dire le phénomène de l'émission. Mais d'abord, pourquoi la vérité ne pourrait-elle pas se servir d'un mot qui est sa propriété, parce que l'hérésie le lui a emprunté pour autoriser son mensonge ? Oui ou non, le Sermo de Dieu a-t-il été émis ? S'il a été émis, admettez donc une vraie probolé et laissez l'hérésie faire ses emprunts, comme elle l'entend, à la vérité. D'ailleurs, l'emploi d'un mot n'est pas tout ; il s'agit de savoir quel sens on y attache. Valentin relègue ses probolés loin de leur auteur... Chez nous... le Sermo est constitué par l'esprit, l'esprit est, pour ainsi dire, l'étoffe du sermo {seruionis corpus est spiritiis). Le Sermo est donc toujours dans le Père, selon ce qu'il dit luimême : « Je suis dans le Père. » Il est toujours auprès de Dieu, selon ce qui est écrit : « Le Sermo était
auprès de Dieu. » Il n'est jamais séparé du Père... Voilà la vraie probolé, celle qui maintient l'unité, celle qui nous montre le Fils émis par le Père, mais sans séparation. »
« Dieu, au dire du Paraclet, a émis son Sermo, comme la racine émet la tige, comme la source émet le fleuve, comme le soleil émet le rayon... Je n'hésite pas à dire que le Fils est au Père ce que la tige est à la racine, ce que le fleuve est à la source, ce que le rayon est au soleil.,. Et comme la tige n'est pas séparée de la racine, ni le fleuve de la source, ni le rayon du soleil, ainsi le Sermo n'est pas séparé de Dieu. Conformément à ces exemples, je déclare admettre deux êtres : Dieu et son Sermo, le Père et son Fils. La racine et la tige sont, en eftet, deux choses, mais qui sont unies ; la source et le fleuve sont deux individualités, mais qui ne sont pas séparées ; le soleil et le rayon sont deux objets, mais qui sont soudés l'un à l'autre... Là où il y a un second, il y a deux êtres ; et là où il y a un troisième, il y en a trois. Or l'Esprit est le troisième après Dieu et le Fils ; comme le fruit, qui sort de la tige, vient en troisième lieu après la racine ; comme le ruisseau qui sort du fleuve, vient en troisième lieu après la source ; comme la lumière qui sort du rayon, vient en troisième lieu après le soleil. Toutefois rien n'est séparé de la matrice, qui communique au tout ses propriétés. Ainsila Trinité qui vient du Père {a Paire decurrens), et passe à des degrés reliés ensemble, réalise l'organisation sans compromettre la monarchie... »
« Je dis que autre est le Père, autre est le Fils, autre est le Saint-Esprit... Je n'introduis pas parmi eux la séparation, mais le déploiement ; je ne les divise pas, je les distingue, l^ntre le Père et le Fils, il y a une différence de module. Le Père est toute la substance ; le Fils n'est qu'une dérivation et une portion du tout {deriva/w iotius et por/io), comme il le déclare lui-même : « Mon Père est plus grand que moi ». . . Le Père est donc distinct du Fils, parce qu'il est plus grand que le Fils (dn7n Filio itiajor) , parce que autre est celui qui engendre, autre celui qui est engendré ; autre celui qui envoie, autre celui qui est envoyé ; autre celui qui opère, autre celui dont il se sert pour opérer. »
La grosse difficulté contre laquelle se heurtaient les monarchiens était la distinction, si souvent faite par l'h^riture, d'un Père et d'un Fils possédant tous deux la divinité. Pour y échapper, ils avaient recours à l'expédient suivante : on doit admettre que le Père se transforme en Fils, et donc que c'est le même qui se présente à nous successivement comme Père et comme Fils ; car rien n'est impossible à Dieu. Tertullien répond que la question n'est pas de savoir si le Père a pu se transformer en Fils, mais si, de fait, il a opéré en lui celte transformation. Et, cà l'aide de l'Ecriture, il prouve que ce phénomène n'a pas été réalisé. Deux séries de textes lui servent à établir sa démonstration. L'une lui est fournie par les endroits de l'Ecriture qui accusent la présence d'une pluralité dans l'essence divine. Voici par exemple la dissertation que lui suggère le texte : Faciamus :
Preuve scripturaire de la seconde personne (Adv. Prax., 1J-16).
« Expliquez -moi comment un être unicjue et solitaire a parlé au pluriel et a dit : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance », au lieu de dire : Je vais faire l'homme à mon image et ressemblance ? Pourquoi il ajoute : « Adam est devenu comme l'un de nous » ? S'il est seul, il plaisante et trompe, en parlant ainsi au pluriel. Direz-vous qu'il s'adresse aux anges, comme le prétendent les Juifs qui, eux non plus, ne veulent pas reconnaître le Fils ? Ce pluriel n'est-il pas plutôt l'indice d'une pluralité comprenant le Père, le F"^ils et le Saint-Esprit? Oui, s'il a dit « faisons », « notre » et « nous », c'est parce qu'il avait près de lui une seconde personne, le Fils, son Sermo, et une troisième, l'Esprit qui était dans le Sermo... Il parlait au Fils qui devait revêtir l'homme, àl'F'sprit qui devait le sanctifier, il leur parlait, dis-je, comme à des ministres et des conseillers {quasi cniit mùn'stris et arbitn's), dans toute l'unité de la Trinité. Et puis, voyez ce qui est écrit auparavant : « Dieu dit : Que la lumière soit et la lumière fut ... Qu'il y ait un firmament, et Dieu fit le firmament... » Tu as deux êtres : l'un qui dit qu'une chose doit être faite, l'autre qui la fait... L'un qui commande, l'autre i\m exécute. Celui qui commande ne prendrait pas le ton du commandement, s'il était lui-même exécuteur... et ne se commanderait pas à lui-même, il n'attendrait pas pour agir à se donner un ordre à lui-même. »
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Une autre preuve de la pluralité des personnes en Dieu est fournie à Tertullien par les théophanies de l'Ancien Testament. Il remarque que Dieu est apparu fréquemment aux patriarches et aux prophètes. L'Ecriture déclare quelquepartqu'aucun homme nepeut voir Dieu. Comment concilier cette assertion avec ces faits ?
« Celui qui est apparu, répond Tertullien, n'est pas le même que celui qui est déclaré invisible. Nous sommes donc amenés à conclure que le Père est invisible à cause de la plénitude de sa majesté, et que le Fils, au contraire, est visible, parce que son origine dérivée lui donne un module différent {iitinvisibilcui Paire jn inielb'gamus pro plenitndine inajesfatis ; visibiletn vero Filium agnoscanuis pro modiilo rt',£?r/z'^//(9//?>). Ainsi, nous ne pouvons contempler le globe solaire qui brille dans les cieux, mais l'éclat atténué de ses rayons qui viennent jusqu'à nous est supportable à nos yeux. Il est certain que celui qui s'est montré à nous à la fin des temps, s'est de tout temps manifesté, et que celui qui ne se montre pas maintenant, ne s'est jamais manifesté. Ils sont donc deux: l'un qui peut être vu et l'autre qui est invisible. »
D'ailleurs l'Ecriture nous apprend que Dieu a confié à son Fils le gouvernement et l'administration du monde. C'est donc le Fils seul qui est intervenu dans les affaires humaines. »
« C'est le Fils qui, depuis le commencement, a exercé le jugement. C'est lui qui a arrêté la tour élevée par l'orgueil des hommes ; lui qui a brouillé
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les langues ; lui qui a châtié l'univers entier par l'avalanche des eaux ; lui qui a fait tomber sur Sodome et sur Gomorrhe une pluie de soufre et de feu, comme l'indiquent ces paroles de l'Ecriture : « Le Seigneur, de la part du Seigneur. » C'est lui encore qui, depuis Adam jusqu'aux prophètes, se prêta à des entretiens avec les hommes et leur apparut en vision, en songe, en image, en énigme. Il préludait ainsi à la mission qu'il devait accomplir à la fin. »
Jusqu'ici Tertullien a appuyé sur l'Ecriture sa distinction d'un Dieu visible et d'un Dieu invisible. Il fait maintenant appel à la raison.
Preuve rationnelle de l'existence de la seconde PERSONNE (^flfz'. Prax., l6).
« D'ailleurs, comment supposer que le Dieu toutpuissant et invisible, lui que personne n'a vu et ne peut voir, lui qui habite une lumière inaccessible, lui qui n'habite pas dans les temples faits de main d'homme, lui devant qui la terre tremble et les montagnes se fondent comme la cire, lui qui prend l'univers dans sa main comme un nid, lui à qui le ciel sert de trône, et la terre de marche-pied, lui en qui est l'espace mais qui n'est pas dans l'espace, lui qui est à la limite extrême de l'univers {îmiversitaiis extrema linea est) ; comment, dis-je, imaginer que le Très-Haut s'est promené le soir, dans le paradis, à la recherche d'Adam, qu'il a fermé la porte de l'arche derrière Noé, qu'il a pris le frais sous les chênes avec Abraham, qu'il s'est mis dans un buisson ardent pour
de là appeler Moïse, qu'il s'est montré aux côtés des trois jeunes hommes dans la fournaise de Babylone (d'ailleurs, dans ce dernier endroit, il est appelé le fds de l'homme) ? Comment imag-iner qu'il a pu faire cela, même en image et en énigme ? On ne le croirait pas du Fils lui-même si ce n'était écrit. Mais, quand même l'Ecriture le dirait, je ne sais si on devrait le croire du Père. Pourtant c'est le Père que ces gens-là emprisonnent dans le sein de Marie, qu'ils mettent devant le tribunal de Pilate, qu'ils enferment dans le sépulcre. Ils ignorent — - et c'est là le principe de leur erreur — que le gouvernement divin a été, depuis le commencement, exercé par le Fils. Voilà pourquoi ils s'imaginent que c'est le Père qui a apparu aux hommes, s'est entretenu avec eux, a fait des miracles, a éprouvé la faim et la soif... »
La distinction des personnes divines qui a un fondement dans la psychologie, est donc également attestée et par les textes de l'Ecriture qui introduisent la pluralité en Dieu et par ceux qui présentent Dieu comme visible. Reste à réfuter les objections des monarchiens. Ceux-ci allèguent en leur faveur diverses paroles du Sauveur en saint Jean, notamment celle-ci : « Mon Père et moi nous sommes un. » Tertullien répond : « Ce texte prouve l'unité de substance, mais non l'unité numérique, » Puis il ajoute : « Parcours les textes et tu verras que celui que tu identifies avec le Père en est le vicaire (i) (vice Pafn's di'ctum). Les monarchiens prétendent que « dans le discours de
(i) Adv. Prax., 25. Ou lit un peu auparavant (24) : c Vicaritim se Patris ostcitderat. »
Gabriel à Marie, les expressions «l'Esprit de Dieu » et « la Vertu du Très-Haut » dési"-nent le Trcs-IIaut lui-incnie.
« Mais, répond Tertullien, si cela était, ce serait écrit. Qui empêchait l'ange de dire : Dieu viendra en toi, le Très-Haut te couvrira de son ombre » ? En s'abstenant de nommer Dieu lui-même et en se servant de la formule « l'Esprit de Dieu », il a voulu faire comprendre que ce serait une portion du tout qui viendrait sous le nom de Fils. Cet Esprit de Dieu, c'est le Senno. Quand nous lisons ces paroles de Jean : Seruio caro factns esi, nous comprenons que c'est l'Esprit qui est désigné sous le nom de Senno. De même ici, c'est le Senno qui est désigné sous le nom d'Esprit. L'Esprit est, en effet, la substance du Sernto, le Senno est l'activité de l'Esprit, et tous deux ne font qu'une même chose... De même donc que le Senno de Dieu n'est pas identique à celui dont il est le Sernto, de même l'Esprit de Dieu n'est pas identique à celui dont il est l'Esprit... A plus forte raison, la vertu du Très-Haut ne sera-t-elle pas le Très-Haut. Elle n'est pas, en effet, une substance comme l'Esprit ; elle est, comme la sagesse et la providence, quelque chose d'accidentel... Ce qui naît de la Vierge, c'est donc le Fils de Dieu. Du reste, c'est sous ce titre qu'il se proclame dans les évang-iles dès le commencement... il ignore le jour et l'heure du jugement, dont le Père seul a la connaissance. »
Les monarchiens objectent encore que la distinclion du Père et du Fils s'applique au invstère de l'incarnation ; ils
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prétendent que le Père, c'est Dieu en tant qu'il habite un corps humain, et que le Fils, c'est ce corps lui-même. Tertullien leur répond qu'ils se contredisent eux-mêmes et que, après avoir voulu confondre le Père et le Fils, ils les séparent, attendu que le corps du Christ était absolument distinct de la divinité.
Il n'y a qu'un Dieu (Adv.Prax., i3).
Mais alors, s'écrient les raonarchiens, si le Dieu qui a commandé n'est pas le même que celui qui a exécuté, il V a donc deux dieux ! Tertullien, loin de se laisser déconcerter par cette objection, cite divers textes bibliques où est proclamée l'existence de deux dieux. Isaïe n'a-t-il pas dit : « Un Dieu est en toi ; tu es vraiment notre Dieu » ? Ne lit-on pas dans saint Jean : « Le Sermo était en Dieu et le Sermo était Dieu » ? Et dans la Genèse : « Le Seigneur fit pleuvoir, de la part du Seigneur, une pluie de soufre et de feu » ? Mais, quand il faut conclure, il s'exprime ain^' :
« Nous disons que le Père et le Fils font deux ; qu'ils font même trois avec le Saint-Esprit, en vertu de la loi de l'organisation qui introduit le nombre... Mais jamais nous ne dirons qu'il y a deux Seigneurs et deux Dieux, bien que le Père soit Dieu, que le Fils soit Dieu, que le Saint-Esprit soit Dieu, enfin que chacun soit Dieu. wSans doute autrefois deux Dieux et deux Seigneurs devaient être proclamés. Il devait en être ainsi pour que le Christ, à son arrivée, fût reconnu Dieu et appelé vSeigneur... Mais, depuis que le Christ est venu, depuis que nous savons que c'est lui qui constituait le nombre, qu'il est le second après le Père, qu'il est même le troisième avec l'Es-
prit, et que le Père a été connu plus complètement par lui, le nom de Dieu et du Seig^neur a été ramené à l'unité. C'était indispensable pour faire passer les païens de la multitude des idoles au Dieu unique, pour établir une ligne de démarcation entre les adorateurs du Dieu unique et les adorateurs des multiples divinités. D'ailleurs si, sous prétexte que le nom de Dieu et de Seigneur convient au Père, au Fils et au Saint-Esprit, nous les appellions des Dieux et des Seigneurs, nous éteindrions les flammes des bûchers. Nous serions détournés du martyre par la facilité que nous aurions d'y échapper, en jurant au nom des Dieux et des Seigneurs, comme font certains hérétiques. Je ne parlerai donc jamais des Dieux et des Seigneurs. Mais, suivant l'exemple de l'apôtre, si j'ai à parler en même temps du Père et du Fils, je donnerai au Père le nom de Dieu et à Jésus-Christ le nom de Seigneur. Toutefois quand je ne parlerai que du Christ, je pourrai l'appeler Dieu. C'est ce que fait l'apôtre qui dit : « C'est d'eux qu'est sorti le Christ qui est Dieu au-dessus de tout. »
Les extraits qu'on vient de lire donnent une idée aussi complète que possible et, en tous cas, exacte du traité Contre Praxéas . Il n'est pas difficile de remarquer que, dans cet arbre puissant, dont li forte ramure se dresse devant nous, certaines branches sont desséchées. Ce Sermo, qui reste dans le cœur de son Père jusqu'au moment de la création, qui sort du sein paternel pour être l'organe de la création, et pour lequel celte sortie est l'acte générateur qui le fait passer à l'état de Fils ; ce Sermo qui, devenu Fils, exécute les ordres qu'il a reçus
du Père, crée le monde, le gouverne au nom du Père, 4]ui est seul à intervenir dans les affaires du monde, qui a la spécialité d'apparaître aux hommes, au moins en image et en énigme, tandis que le Père est absolument invisible ; ce Sermo, dis-je, a été solennellement répudié au concile de Nicée. Mais, d'autre part, c'est dans Tertullien que l'évèque Osius puisa ces formules célèbres : Deum de Deo, licmen de lumiiie qui, chaque dimanche, retentissent sous les voûtes de nos églises ; c'est de Tertullien que vient l'expression : Très iiiiitm si/nt (i); c'est Tertullien qui a fourni à l'Eglise le vocable de « personne » pour désigner les membres de la Trinité ; et ce dernier terme lui-même, c'est Tertullien qui l'a forgé. On le voit, le traité Contre Praxéas n'a pas péri entièrement, puisque c'est à lui que l'Kglise a emprunté la cuirasse dont elle s'est servie pour protéger le dogme fondamental du christianisme.
(i) Ibid., 25,