‹ TertullienChapitre 8 sur 53 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'Incarnation.

/ Marcion prétendait que le Sauveur avait été envoyé sur la terre par le Dieu bon, pour arracher les hommes au Dieu créateur, Dieu méchant qui les avait tenus jusquelà sous son empire. Ennemi du Créateur, dont il venait ruiner la puissance, Jésus n'avait donc pu, selon l'hérésiarque du Pont, rien emprunter à ce Dieu farouche et cruel. Il n'avait pu prendre un corps, puisque la matière qui sert à former les corps est l'œuvre du Créateur.) Il n'avait pu davantage se faire annoncer par les Ecritures de l'Ancien Testament qui, au dire de Marcion, étaient, elles aussi, l'œuvre du Dieu méchant, et qui annonçaient bien un Christ, mais un Christ totalement différent du Sauveur Jésus. En somme, le Christ de Marcion, fils d'un Dieu opposé au Dieu Créateur, était venu sur la terre comme un fantôme, n'ayant d'un corps que l'apparence et, par conséquent, n'ayant pas eu besoin d'une mère pour lui donner naissance. Il était venu également sans avoir été annoncé par les Ecritures, avec lesquelles il n'avait rien de commun. Apelle, disciple de Marcion, modifiant la doctrine de "^n" maître, attribuait au Christ un corps véritable, mais d'origine astrale et qui n'avait fait que passer par le sein de la Vierge Marie, sans lui rien emprunter. Telles étaient les théories que Tertullien entreprit de combattre et autour desquelles se concentra presque exclusivement son attention sur le terrain christologique. On verra plus loin ce que la formule du doerae des deux natures du Christ doit à l'au-

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teur du traité Contre Praxéas. Il reste vrai que les études ohristologiques de notre grand polémiste ont avant tout pour but de défendre la réalité de l'incarnation contre les rêveries du docétisme gnostique.

Pour renverser la théorie du Christ fantôme, il fallait prouver que le vSauveur était le fils du Dieu créateur et non d'un autre Dieu. Et puisque Marcion cherchait ici un appui dans l'Ancien Testament, le moyen le plus efficace de le combattre était de le suivre sur son terrain et de montrer que les Ecritures du Dieu créateur (i) avaient prophétisé le Christ, non pas un Christ quelconque, mais le Christ historique, celui qui était mort à Jérusalem et que Marcion adorait comme le Sauveur. C'est à cette tâche qu'est consacré le troisième livre du traité Contre Marcion. Dans la théorie de Marcion, le Christ du Dieu bon, c'est-à-dire le Christ historique n'avait été annoncé par aucune prophétie, puisque selon lui, l'Ancien Testament était exclusivement consacré au Dieu Créateur et à son Christ. Tertullien commence par montrer combien il répugne qu'un Dieu envoie son Fils sur la terre sans l'annoncer.

L'Incarnation a du ètre-annoncée {Adv, Marc.^ 3, 2).

« Comment reconnaîtra-t-on un Fils qui ne nous aura pas été présenté par son Père ? Comment croira-t-on à un envoyé qui n'a pas été recommandé par celui qui le délègue?... Tout ce qui s'écarte de la règle est suspect. L'ordre des choses veut que le Père soit connu avant le Fils, le mandant avant le mandataire, Dieu avant le Christ... Le P'ils, l'envoyé, le Christ serait venu subitement !... Une œuvre aussi

{i) Adv . Marc, 3, 5 ; 3, 20.

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importante au salut du genre humain et qui, pour exercer son influence salutaire, présupposait la foi, n'a pas pu être soudaine. Si, en effet, elle demandait notre foi pour nous procurer le salut, cette foi elle ne pouvait l'obtenir que par des oracles destinés à nous y préparer... »

A cela, Marcion objectait que son Christ s'était fait connaître par la preuve des miracles, et donc qu'il n'avait pas eu besoin des prophéties. TertuUien lui oppose cette véhémente riposte :

Miracles et prophéties (Adv. Marc, 3, 3).

« Je nie que le témoignage des miracles ait pu lui suffire, attendu que ce témoignage il l'a discrédité lui-même. Ne nous a-t-il pas dit que beaucoup viendraient après lui qui feraient des prodiges et des miracles au point de séduire les élus, et qui cependant n'auraient aucun droit à être écoutés ? Il nous apprend par là qu'il est très facile aux imposteurs de faire des prodiges et des miracles, et que par conséquent on ne peut sans témérité ajouter foi aux prodiges et aux miracles... De quel droit nous présenterait-il ses miracles comme lettres de créance, alors qu'il nous défend d'accepter cette preuve quand elle nous sera donnée par ceux qui viendront après lui et qui, comme lui, viendront soudainement, sans s'être fait annoncer? Dira-t-on que, étant venu le premier, et ayant, le premier, produit la preuve des miracles, il a sur notre foi le droit du premier occupant...? Je réponds qu'il est venu après le Créateur,

que le Créateur s'était révélé avant lui, avait fait des rfiiracles avantlui et nous avait défendu de croire atout autre Dieu que lui. Donc, si c'est le fait d'être venu le premier et d'avoir été le premier à mettre en garde contre les autres qui donne droit à la foi, ton Christ est condamné et le Créateur est seul à bénéficier de cette règle, puisque c'est lui qui est venu le premier. . . Ton Christ pouvait d'autant moins se contenter des prodiges, que cette preuve était de nature à le faire considérer comme le fils du Créateur, qui avait fait de semblables prodiges par l'organe de ses mandataires, et qui avait annoncé que son Christ en ferait de semblables... Il a donc du appuyer la foi qu'il réclamait autant sur les prophéties que sur les miracles, lui surtout qui se présentait contre le Christ du Créateur, lequel avait la double preuve des miracles et des prophéties. »

Cette dissertation préliminaire une fois faite, Tertullien montre que les principaux événements de la vie du vSauveur, notamment sa passion et sa mort, ont été annoncés par « l'Ecriture du Créateur », c'est-à-dire par l'Ancien Testament. Mais il avait déjà eu recours à cette preuve, à l'époque où il avait entrepris de convertir les Israélites. Il se contente donc de transcrire, en la remaniant çà et là, la thèse que nous avons déjà rencontrée dans le traité Contre les Juifs. Bornons-nous à mentionner ici ses observations sur le texte : Dominas i^egnavii a lignoi^C) : « J'attends, dit-il, à voir comment vous allez expliquer ce texte. Allez-vous l'entendre d'un roi des Juifs mort sur une croix, au lieu de l'appliquer au Christ qui a régné

(i) Adv. Marc, 3, 19.

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parle supplice du bois après avoir vaincu la mort?... C'est à ce bois que Jéré mie fait allusion, quand il met dans la bouche des Juifs de l'avenir ces mots : « Venez, jetons le bois sur son pain. » Il veut dire « sur son corps ». C'est ce que Dieu a expliqué même dans votre Evangile où il donne au pain le nom de son corps (pa)iem corpus sHum appel/ans). Lui dont le prophète avait désigné le pain sous le symbole de son corps Qtt et hiiic jam eum iiitelligas corporis siii figiiram pani dédisse ciijus rétro corpus in pa?tem prophètes Jîguravi£).

Le Christ Jésus a donc été annoncé par « l'Ecriture du Créateur » et, par conséquent, il est lui-même le Fils du Dieu Créateur. Dès lors, la théorie du Christ fantôme est fortement ébranlée. Toutefois, il faut quelque chose de plus pour la renverser. Tertullien se met à l'œuvre et bataille contre Marcion qui déniait au Sauveur un corps, une naissance et donc une mère. Mais il a repris ce travail en sous-oeuvre et l'a développé dans son traité De la chair du Christ. Laissons donc de côté le troisième livre Contre Marcion et écoutons l'auteur du De car?ie Christi.

Marcion qui, des quatre évangiles, ne gardait que celui de saint Luc, retranchait de ce livre les deux premières pages, celles où est précisément racontée la naissance du Sauveur, celles qui réduisaient à néant sa théorie. Tertullien se dressant devant lui l'apostrophe en ces termes : « Par quelle autorité agis-tu ainsi ? Si tu es prophète, rends un oracle ; situ es apôtre, déclare-le publiquement ; si tu es un homme apostolique, pense comme les apôtres ; si tu es chrétien, suis la tradition ; si tu n'es rien de tout cela, meurs. Mais tu es déjà mort, car tu n'es pas chrétien (i) ! »

(i) De carne Christ t, 2.

Après ce vig^oureux exorde, il entre dans son sujet. Il examine successivement si l'incarnation était impossible à Dieu et si elle était indigne de Dieu.

Possibilité et convenance de l'incarnation (De carne Christi, 3-5).

« Rien n'est impossible à Dieu que ce qu'il ne veut pas. La question est donc de savoir s'il a voulu naître, car s'il l'a voulu, il l'a pu. Je tranche au plus court. Si Dieu, pour un motif quelconque, n'avait pas voulu naître, il n'aurait pas pris l'apparence d'un homme. En effet, quand on voit un homme, comment imaginer que cet homme n'est pas né ? Dieu ne devait donc pas paraître ce qu'il ne voulait pas être en réalité... Ne va pas dire que s'il était né, s'il avait vraiment revêtu un homme, il aurait cessé d'être Dieu^ attendu qu'il aurait perdu ce qu'il était et qu'il aurait pris ce qu'il n'était pas. Dieu, en effet, n'est jamais en péril de perdre sa nature... Il peut se changer en tout et rester Dieu... N'as-tu pas lu, ne crois-tu pas que les anges du Créateur se changent en forme humaine, de manière à avoir un corps si authentique que Abraham leur a lavé les pieds !,..Si des anges inférieurs à Dieu ont pu se changer en une masse humaine, tout en restant anges, iras-tu interdire ce pouvoir à Dieu et prétendre que le Christ n'a pu pouiller un homme tout en restant Dieu ? Ou bien diras-tu que les anges avaient seulement un fantôme de corps ? Tu ne l'oseras pas... »

« Si donc la corporaiw n'est ni impossible à Dieu, ni dangereuse pour lui, reste que tu la rejettes comme

indigne de la majesté divine. Allons ! courage ! Attaque-toi à la naissance elle-même ! Flétris les ordures qui souillent l'enfant dans le sein de sa mère, ce hideux mélange de sang et d'humeurs, cette chair qui, pendant neuf inois, est dans la fange ! Décrisnous ce sein qui grossit chaque jour, qui s'alourdit, à qui le sommeil ne procure plus le calme, dont les déofoûts comme les désirs sont bizarres ! Poursuis de tes outrages la maternité de la femme, cette maternité si respectable par les dangers qu'elle court, si auguste par elle-même ! Tu as horreur de cet enfant qui sortgluant du sein maternel ! Tu méprises ce petit être qu'on emmaillotte, auquel on prodigue des caresses dérisoires ! Tu méprises, Marcion, ce qu'il y a de plus vénérable dans la nature ! Comment es-tu donc né ?... Le Christ a aimé l'homme, cet homme, dis-je, qui séjourne dans l'ordure, qui se caille dans le sein d'une femme, qui vient au jour par une porte honteuse, avec lequel on emploie des procédés de dérision.' C'est pour lui qu'il est descendu, pour lui qu'il a prêché, pour lui qu'il s'est humilié jusqu a la mort, et à la mort de la croix. 11 a fallu qu'il l'aimât pour le racheter à un si haut prix !... Il a aimé l'homme avec sa naissance, avec sa chair. Comment aimer une chose sans aimer ce qui la constitue ? Enlève la naissance : que reste-t-il de l'homme ? Enlève la chair : quel sera l'objet de la rédemption ? Si c'est cela qui constitue l'homme que Dieu a racheté, tu veux lui faire honte de ce qu'il a racheté ?... »

« S'il avait voulu naître d'une louve... et que, sous

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la forme d'un animal, il eût prêché le royaume des cieux, tu l'aurais sans doute arrêté, en lui reprochant de tenir une conduite indigne du Fils de Dieu ; tu aurais traité de fous ceux qui l'auraient cru. Eh ! oui, il y a ici de la folie quand on veut juger de ces choses avec la raison humaine. Mais rappelle-toi donc, Marcion, cette parole de l'apôtre, si tu ne Tas pas biffée de ses Ecritures : « Dieu a choisi ce qui est folie aux yeux du monde, pour confondre les sages. » Quelle est la folie visée par l'apôtre ? Est-ce la conversion des hommes au culte du vrai Dieu ? Est-ce l'abandon de l'erreur ? Est-ce la mise en pratique de la justice, de la chasteté, de la patience, de la miséricorde, de la sainteté ? Il n'y a, à coup sûr, pas trace de folie dans ces vertus. Cherche donc ce qu'a voulu dire l'apôtre. Tu pourras te vanter d'avoir trouvé, quand tu auras compris que la folie c'est de croire à un Dieu qui est né ; j'ajoute à un Dieu né d'une vierge ; j'ajoute, enfin, à un Dieu qui s'est fait chair et qui s'est vautré dans toutes les bassesses de notre nature... »

« Et puis, il y a encore une autre folie, qui porte, celle-ci, sur les avanies auxquelles notre Dieu a été en butte, sur les souffrances qu'il a endurées. A moins que la doctrine d'un Dieu crucifié ne te paraisse marquée au coin de la prudence ! Fais donc disparaître ce scandale, ô Marcion ! C'est même par lui que tu aurais dû commencer. Car enfin, qu'y a-t-il de plus inconvenant, de plus honteux pour Dieu ? Est-ce de naître, de prendre une chair, de se faire circoncire, derecevoir une éducation, d'être

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déposé dans une crèche ? N'est-ce pas plutôt de mourir, d'être chargé d'une croix, d'être crucifié, d'être enseveli, d'être mis dans un tombeau? vSi tu veux être parfaitement sage, il te faut donc rejeter cela...

« Mais, réponds-moi, assassin de la vérité. Est-ce que Dieu n'a pas été vraiment crucifié ? Est-ce que sa mort n'a pas été aussi vraie que son crucifiement ? Est-ce que sa résurrection n'a pas été aussi vraie que sa mort? Est-ce à faux que Paul a déclaré ne rien savoir sinon Jésus crucifié?... Respecte l'unique espoir de l'univers {J>ai^ce unicae spei totius orbis). Pourquoi t'acharner contre ce déshonneur de notre foi, puisqu'il est nécessaire? Ce qui est inconvenant pour Dieu m'est avantageux à moi. Mon salut consiste à ne pas rougir de mon Dieu... Le Fils de Dieu est né ; c'est honteux : et voilà pourquoi je n'en ai pas honte. Le Fils de Dieu est mort ; c'est absurde : et voilà pourquoi c'est croyable. Il a été enseveli et il est ressuscité ; c'est impossible : et voilà pourquoi c'est certain {Natits est Dei Filhis ; non pudet qiiia piidenditnt es/ . Et mortims est Filins Dei ; prorsns credibile est quia inepinm est. Et sepultus resnrrexit ; cei'tuin est quia impossibiie.)

« Or comment le Christ a-t-il vraiment éprouvé tout cela, si lui-même n'a pas été vrai, s'il n'a pas eu de quoi être crucifié, de quoi mourir, de quoi être enseveli, de quoi ressusciter ; s'il n'a pas eu une chair avec du sang, avec des os, avec des nerfs, avec des veines ; une chair capable de naître et de mourir ? Oui, il a eu une chair, et une chair humaine, car elle est née de l'homme... Dépourvu de chair, le Christ

ne pourrait pas être appelé un homme ; il ne serait pas un fils de l'homme, s'il n'avait pas de mère ; pas plus qu'il ne serait Dieu, s'il n'était pas l'Esprit de Dieu ; pas plus qu'il ne serait Fils de Dieu, s'il n'avait Dieu pour Père. Il y a donc en lui un Dieu et un homme qui se montrent par sa double substance... Il y a en lui une condition divine et une condition humaine, dont les propriétés sont sauvegardées par deux natures (naiurae ntrmsqiie veritaté).

Si les miracles qu'il a faits ont attesté la présence de l'Esprit de Dieu en lui, les souffrances qu'il a endurées ont prouvé la réalité de sa chair humaine. Si les miracles n'eussent pas été possibles sans l'Esprit, les souffrances de leur côté, n'eussent pas été possibles sans la chair. Si la chair entourée de son cortège de souffrances, a été une fiction, l'Esprit avec ses miracles a été, lui aussi, une fiction. Pourquoi attribuer au Christ un mensonge qui le fait disparaître à moitié ? Crois-moi, il a mieux aimé naître que de mettre le mensonge sur une partie de sa personne. »

Mais à côté de Marcion qui relègue le corps du Sauveur dans le domaine des fantômes, il y a son disciple Apelle qui attribue au Christ un corps d'origine astrale, et dont Marie n'est pas la mère. Après avoir terrassé Marcion, Tertullien passe à ce nouvel ennemi et le terrasse à son tour, non sans nous faire connaître les moyens de défense auxquels Apelle avait recours.

Le Christ est né de Marie {^De carne Christi^ 6). « Nous voici, qui tombons de la chaux dans

le charbon, je veux dire du système de Marcion dans celui d'Apelle... Ces nouveaux hérétiques attribuent au Christ un vrai corps... Mais ils disent que le Sauveur a emprunté ce corps aux astres, aux substances du monde supérieur. Et ils s'autorisent de l'exemple des anges qui apparaissent avec un corps véridique, mais étranger au sein maternel... Eux qui veulent concevoir le corps du Christ sur le type du corps des anges, qu'ils comparent donc, au point de vue du motif, l'apparition du Christ avec les apparitions angéliques. A-t-on jamais vu un ange descendu du ciel pour se faire crucifier, pour mourir, pour ressusciter? Voilà ce qui explique que aucun parmi eux ne s'est soumis à la loi de la naissance. Qu'avaient-ils besoin de naître, puisqu'ils ne venaient pas pour mourir? Mais le Christ, qui avait pour mission de subir la mort, devait naître pour pouvoir mourir. La mort implique la naissance ; ce sont deux phénomènes qui s'appellent l'un l'autre. Destiné à mourir, le Christ devait naître... »

« Et puis, que nos adversaires prouvent donc que les anges ont emprunté aux astres la substance de leur corps. Ils ne le peuvent pas, attendu que l'Ecriture ne le dit pas. Et alors, ils ont beau comparer le corps du Christ au corps des anges, ils ne peuvent rien tirer de cette comparaison. Sans doute, quand les anges ont apparu parmi nous, ils portaient une chair étrangère, car le corps qu'ils possèdent en tant que substances spirituelles est un corps Singenen's... Mais, puisqu'on ne me dit pas où ils ont pris cette chair, je dois conclure qu'une des prérogatives de la

nature angélique est de pouvoir se donner un corps sans le secours d'aucune matière préexistante. — • Alors, direz-vous, à plus forte raison les anges peuvent-ils se former un corps avec une matière préexistante.— Je réponds qu'on n'en sait rien, puisque l'Ecriture ne dit rien sur ce point. D'ailleurs, si les anges peuvent se transformer, pourquoi pas avec rien?... Aussi on ne nous dit jamais ce que sont devenus les corps avec lesquels ils ont apparu. C'est que ce qui est venu du néant est retourné dans le néant. Puisque les anges peuvent se changer en chair, ils peuvent donc transformer le néant en chair ; car il est plus difficile de transformer une nature que de créer de la matière. D'ailleurs, s'ils ont emprunté leur corps à une matière préexistante, les vraisemblances sont pour qu'ils l'aient formé aux dépens de la matière terrestre, et non aux dépens d'une matière céleste, puisque ce corps se nourrissait d'aliments terrestres. Mais, accordons que les corps angéliques, tout en prenant des aliments terrestres, étaient d'origine astrale — quand le peuple hébreu mangea de la manne, on a eu l'exemple d'une substance terrestre nourrie d'aliments célestes, selon qui est écrit : l'homme a mangé le pain des anges — on ne pourra tirer de là aucune induction sur la nature du corps du Sauveur, puisque ce corps a été formé pour un motif particulier. »

L'argument suprême d' Apelle, comme de Marcion, était le texte scripturaire ; « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? » Ils prétendaient y voir la preuve péreraptoire que le Sauveur avait répudié toute attache avec Marie.

TertuUien poursuit donc ses adversaires dans leur dernier retranchement.

Q^UM EST MATER MEA ? (De came Christi, 7).

« D'abord, jamais on n'eût annoncé au Sauveur que sa mère et ses frères étaient dehors à I l'attendre, si on n'avait pas été certain qu'il possédait une mère ainsi que des frères, et que cette mère ainsi que ces frères étaient les personnes même dont on portait l'arrivée à sa connaissance... »

« Mais que vient faire cette réponse dans laquelle une mère et des frères sont reniés ? Je vais l'apprendre à Apelle. Les frères du Seigneur ne croyaient pas en lui ; ceci, nous le savons par l'Evangile, qui a été publié longtemps avant Marcion. On ne voit pas non plus que sa mère se soit attachée à lui {mater aeqiie non dononstratnr adhaesisse illi), alors que Marthe et Marie venaient dans sa compagnie. Du reste, voici un indice de leur incrédulité {Jioc denïqne in loco apparet încrednlitas eoriini). Au moment où il enseignait le chemin de la vie, où il prêchait le royaume de Dieu et guérissait les maladies et les infirmités ; au moment où lesétrangers étaient comme suspendus à ses lèvres, ses proches étaient absents, {proximi aberanf). Ils arrivent enfin ; mais ils restent dehors et ne se donnent pas la peine d'entrer, comme si ce qui se passait dans la maison n'en valait pas la peine. Ils ne veulent même pas attendre, sans doute parce qu'ils attachent plus d'importance à leur message qu'à ses œuvres. Ils le troublent et l'interrompent dans son ministère. Dis, Apelle, et toi

Marcion, si, pendant que vous êtes occupés autour d'un échiquier ou que vous dissertez sur les mérites de tel histrion et de tel cocher, on venait vous interrompre par un semblable message, ne répondriezvous pas : Qui est ma mère et qui sont mes frères ? Et le Christ n'aura pas le droit de flétrir l'incrédulité de ces gens qui restent dehors {adpercuiiendantincrediilitaietn forts staiiiiiivt) ? Il ne pourra pas blâmer l'importunité avec laquelle ils le dérangent, au moment où il prêchait Dieu^ où il accomplissait la Loi et les Prophètes, où il dissipait les ténèbres de l'erreur ? »

« A coup sûr, il nous faudrait autre chose pour nous autoriser à dire qu'il a nié sa naissance. Le discours qu'il tient ici pouvait très bien être prononcé par quelqu'un qui a une mère et des frères. C'est un accès d'indignation qui est destiné, non à renier des parents, mais à les réprimander. Du reste, en donnant la préférence à d'autres, et en expliquant que c'est la foi à sa parole qui motive sa préférence, il laisse entendre dans quel sens il renie sa mère et ses frères. ... Ajoutez à cela que le Christ a l'habitude de conformer sa conduite à ses enseignements. Lui qui enseigne que l'on doit sacrifier sa mère et ses frères pour la parole de Dieu, pouvait-il laisser la parole de Dieu pour rejoindre sa mère et ses frères ? Il a donc renié ses parents, dans la mesure où il nous demande de les renier pour faire la volonté de Dieu. D'ailleurs, sa mère qui est absente est le symbole de la synagogue ; ses frères incrédules sont le symbole des Juifs. Ils représentent Israël, qui est resté à l'écart.

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tandis que les disciples qui entrent pour écouter le Christ, qui ont foi en lui et s'attachent à lui, représentent l'Eglise. C'est elle qui est sa mère préférée ; c'est en elle que sont ses frères les plus chers, comme ill'a dit lui-même, en répudiant les liens de la chair. »

Par cette offensive violente, Apelle et Marcion sont délogés de la position qu'ils croyaient inexpugnable, et le texte : ^//?' ^^/ ma mère.., cesse d'être une objection contre la naissance du Sauveur. Avant de s'arrêter, Tertullien ajoute à sa dissertation un nouvel argument. II fait observer que si la chair du Christ avait été d'origine astrale, elle eût gardé quelque reflet surhumain.

Condition plastique de la chair du Christ (^De carne, 9).

<( Or, je ne saisis rien de nouveau, rien de particulier en elle. C'est par ses paroles et par ses actions, par sa doctrine et sa vertu que le Christ a étonné les hommes. Il n'a pas eu recours à d'autres procédés... Sa chair terrestre n'avait rien de remar- 1 quable, et c'est précisément le contraste qu'elle for- \ mait avec le reste de sa personne qui étonnait le monde. « D'où vient qu'il enseigne cette doctrine et qu'il fait ces miracles? » disait-on. Et, en parlant ainsi, on laissait entendre (]u'on méprisait son extérieur. Du reste, son corps, bien loin derayonner d'un] éclat céleste, était dénué de la simple beauté humaine. | Quand même les prophètes auraient gardé le silence sur « son extérieur qui n'avait rien pour plaire », sa passion, les humiliations dont il fut abreuvé parlent assez. Sa passion prouve que sa chair était humaine,

ses humiliations attestent qu'elle était dépourvue d'attraits. Qui eût osé souiller de crachats la face du Christ, si elle n'eût semblé le mériter? De quel droit appelles-tu céleste une chair dont tu ne connais rien de céleste ? De quel droit dénies-tu à cette même chair une origine terrestre dont tu as des preuves ? Elle a eu faim sous les yeux du diable ; elle a eu soif sous les yeux de la vSamaritaine ; elle a pleuré sur Lazare ; elle a tremblé devant la mort. Voilà la « chair infirme», comme dit le Sauveur. Elle a répandu son sang : estce l'indice d'une origine céleste ? »

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