‹ TertullienChapitre 9 sur 53 · CHAPITRE l · texte numérisé non relu

CHAPITRE l

La résurrection de la, chair.

Au cours de son Apologétique, Tertullien expose aux païens le but premier de la résurrection et répond aux principales difficultés que soulève cet article du sj'mbole chrétien. Il vient de dire qu'il lui serait facile de jeter le ridicule sur l'école philosophique qui enseigne la métempsycose. Il continue :

Possibilité et probabilité de la résurrection

(ApoL, 48).

« Mais je ne veux pas sortir de la défensive. N'estil pas beaucoup plus raisonnable de croire que le même homme, le même individu revient à la vie, que la même âme anime le même corps dans une manière d'être différente? La résurrection a sa raison d'être dans le jugement. C'est donc nécessairement le même homme qui doit être rendu à la vie, pour être jugé par Dieu selon ses œuvres. Les corps seront là : d'abord parce que l'àme ne peut éprouver aucune souffrance [neçnc pa/i qmcqna7n po/esi) S2ins une matière palpable, c'est-à-dire sans la chair ; ensuite parce que la chair a prêté son concours à l'âme pour tous les actes qui seront jugés au tribunal de Dieu. »

« Mais, me direz-vous, comment une matière réduite en poussière pourra-t-elle être reconstituée ? Considère-toi, ô homme, et ta surprise disparaîtra.

Vois ce que tu étais avant de venir sur la terre. Tu n'étais rien: si tu avais été quelque chose, tu t'en souviendrais bien. Si donc tu es sorti du néant, pourquoi ne pourrais-tu pas en sortir de nouveau quand tu y seras rentré ? Quelle difficulté y aurait-il à cela pour celui qui t'en a fait sortir ? Tu n'étais pas et tu as reçu l'existence ; tu ne seras plus et tu la recevras de nouveau. N'est-ce pas la même chose ?Explique, si tu peux, comment tu es venu à l'existence, et alors tu auras le droit de chercher à comprendre par quel moyen l'existence te sera rendue. D'ailleurs, celui à qui il a été facile de te faire devenir ce que tu n'avais jamais été, pourra plus facilement encore te faire redevenir ce que tu as été. »

« Douteras-tu de la puissance de ce Dieu qui forma ce vaste organisme du monde en l'arrachant à la mort du néant ; qui le fit vivre en le peuplant d'âmes, et qui mit sous tes yeux des exemples de résurrection, pour te donner des gages de la tienne ? La lumière qui meurt chaque jour, recouvre ensuite son éclat, et les ténèbres ne prennent sa place que pour disparaître à leur tour. Les astres s'éteignent pour se rallumer, les mois ne finissent que pour recommencer. Les fruits sont consommés mais reviennent de nouveau. Les semences ne germent qu'après avoir subi les lois de la corruption. Tous les êtres doivent périr pour se maintenir dans l'existence, et c'est dans la mort qu'ils puisent une nouvelle jeunesse. Et toi, ô homme, toi le chef-d'œuvre de la création, toi qui domines sur tous ces êtres qui meurent et renaissent, tu mourrais sans espoir de retour ! Non, n'importe

OÙ ta poussière aura été dispersée, la terre la rendra. »

Tels sont les renseignements que nous offre V Apologétique, sur le dogme de la résurrection... Ils sont résumés dans l'endroit du Témoignage de l'âme que nous avons déjà rencontré et où Tertullien affirme que l'âme reprendra son corps sans lequel elle ne saurait ni jouir ni souffrir, sans lequel elle n'aurait pu acquérir icibas ni mérites ni démérites (i). Toutefois X Apologétique et le Témoignage de l'âme ne parlent qu'en passant du retour de nos corps à la vie. C'est dans le traité de la Résurrection de la chair que Tertullien a développé les preuves de ce dogme et l'a défendu contre les objections des gnostiques.

Les disciples de Valentin et de Marcion qui éliminaient du christianisme l'Incarnation du Fils de Dieu voulaient en éliminer la résurrection de la chair. Selon eux, les textes bibliques qui semblaient promettre au corps le retour à la vie étaient des allégories. Ou si, parfois, l'Ecriture parlait d'une vraie résurrection, elle avait en vue une résurrection spirituelle, une résurrection consistant dans le passage de l'erreur à la vérité, une résurrection qui devait s'accomplir pendant la vie présente. La chair devait retourner à la terre dont elle était sortie ; elle devait même cesser d'être un cadavre, pour devenir un je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue. (/>/ nulliint inde jain noinen, in omnis jam vocabidi mortein).

Les gnostiques méprisaient la chair. C'est par le panégyrique de la chair que Tertullien commence sa réfutation.

(i) Voir p. 34.

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Panégyrique de la chair ; SES droits a la résurrection {De resitrr., 7-7).

« Si le limon peut être fier d'avoir été pétri par les mains de Dieu, la chair peut être plus fière d'avoir reçu le souffle de Dieu, qui l'a délivrée de la grossièreté du limon et qui a introduit en elle l'ornement de l'âme. Tu n'es pas plus sage que Dieu, Or tu n'iras pas enchâsser des perles précieuses dans un écrin de plomb, d'airain, de fer, ni même d'argent. Et tu crois que Dieu aurait choisi une demeure indigne pour l'ombre de son âme, le souffle de son esprit, l'œuvre de sa bouche ! D'autant plus que l'âme n'est pas seulement logée dans la chair, mais qu'elle est plutôt mêlée à elle... N'est-ce pas par le ministère de la chair que l'âme jouit des beautés de la nature, qu'elle utilise les trésors de la terre ? Voyez : c'est la chair qui met à la disposition de l'âme l'appareil des sens ; qui lui donne la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat, le toucher... C'est à la chair que nous devons la parole, à la chair que nous devons les arts, à la chair que nous devons les manifestations du génie... En même temps qu'elle est la servante de l'âme, la chair en est aussi la coopératrice et la compagne. Si elle lui est associée dans la jouissance des biens de ce monde, pourquoi ne lui serait-elle pas associée dans la jouissance des biens éternels?.. . »

« Transportons-nous maintenant dans le domaine de la foi, et voyons toutes les prérogatives dont, ici encore. Dieu a gratifié cette substance si

humble et si grossière. Je remarque d'abord que l'âme ne peut compter sur le salut, si elle ne croit pas pendant qu'elle est dans la chair. Tant il est vrai que la chair est le fondement du salut ! Ce n'est pas tout. Quand l'âme veut se mettre au service de Dieu, elle doit recourir aux bons offices de la chair. Il faut que la chair soit lavée pour que l'âme soit purifiée. 11 faut que la chair reçoive des onctions pour que l'âme soit consacrée. Il faut quelachair soit marquée du signe de la foi pour que l'âme soit fortifiée. Il faut que la chair reçoive l'imposition des mains, pour que l'âme soit illuminée par l'Esprit. Il faut enfin que la chair se nourrisse du corps et du sang du Christ, pour que l'âme s'engraisse de Dieu [caro abhtitiw ut anima emactiletur ; caro tingiUtr 7ct aniuia consecreiur ; caro sigiiaiur ut et anima immiatur ; caro manus impositione adumbratur ut et anima spiritu iliuniinetur ; caro corpore et saugîiine Ckrisii vescitur ut et anima Deo saginetur) . Unies dans le travail, la chair et l'âme ne peuvent donc être séparées dans la récompense. »

« Je résume. Dieu a fait de ses propres mains la chair à l'image de Dieu. Il lui a, de son souffle, infusé une vie semblable à sa propre vie. Il l'a destinée à habiter l'univers, à en jouir, à y dominer. Il a institué pour elle ses sacrements et ses lois. . Et cette chair, qui appartient à Dieu à tant de titres, ne ressusciterait pas ! Loin de nous cette pensée ! Dieu ne peut pasabandonner à la mort éternelle celle qui estl'œuvre de ses mains, le produit de sa délibération, l'enveloppe dans laquelle son souffle est enfermé, la reine de

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ses œuvres, l'héritière de ses dons, le prêtre de sa religion, l'apôtre de sa foi, la sœur de son Christ. Nous savons que Dieu est bon. Le Christ nous a appris qu'il est le seul très bon. Lui qui nous a prescrit d'aimer, après lui, notre prochain, il fera lui-même ce qu'il nous demande : il aimera la chair, son prochain à tant de titres. »

Le panég}-rique dont on vient de lire des extraits nous fait connaître les droits de la chair à la résurrection. Mais qu'importent ces droits, si la résurrection dépasse la puissance de Dieu ? Tertullien rassure ceux de ses lecteurs que cette question inquiéterait, et il montre que le Dieu, qui a pu tirer la matière du néant, pourra, à plus forte raison^ rendre la vie aux corps (i). De là, il passe aux exemples de résurrections que nous présente la nature. Il refait donc le tableau que nous avons déjà rencontré àLZX\^\ Apologétique, en y ajoutant le trait suivant qu'il emprunte soit à Clément de Rome, soit aux auteurs païens.

Le phénix preuve de la résurrection i^De resiirr., i3).

« Vous me direz peut-être que les phénomènes de l'univers sont une figure bien imparfaite de la résurrection. . . Eh bien ! voici un exemple parfait et complet du phénomène qui fait l'objet de notre espérance. Il nous est fourni par un être qui vit et qui meurt. Cet être, c'est l'oiseau qui est la merveille de l'Orient et qui, par une exception unique, est à lui-même sa postérité. Il prépare lui-même ses funérailles, pour en sortir rajeuni. Sa fin est pour lui une naissance. Il meurt et il se succède à lui-même. On

(i) De resurr., ii.

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voit apparaître un phénix, là où il n'y avait rien. Il n'était plus, et voilà qu'il existe. Il devient un autre lui-même. N'y a-t-il pas là un fait imposant et significatif? Peut-on apporter de pareilles preuves pour résoudre les autres problèmes ? Dieu a dit dans les Ecritures : « Il fleurira — - c'est-à-dire il sortira du tombeau — comme le phénix. » Il a voulu ainsi nous apprendre que les corps peuvent être arrachés au feu lui-même. Or le Seigneur a dit que nous valions mieux que les oiseaux. S'il a excepté le phénix^ on doit avouer qu'il nous accorde une bien mince supériorité. Mais pouvez-vous croire que la mort de l'homme est définitive, quand les oiseaux d'Arabie sont assurés de ressusciter ? »

Mais enfin pourquoi la chair sera-i-elle rappelée à la vie ? Nous avons entendu, dans Y Apologétique, Tertullien répondre à cette question que la résurrection a sa raison d'être dans le jugement. Nous retrouvons ici la même réponse. Nous apprenons, en effet, que Dieu, sous peine de renoncer à ses droits de créateur, doit juger l'homme et que sonjugement serait incomplet, s'il n'atteignait les deux substances dont l'union constitue l'homme ici-bas. Toutefois \ Apologétique et le Témoignage de l'âme nous avaient dit que l'âme séparée du corps n'éprouve aucune sensation. Dans le traité de la Résurrection de la chair, cette doctrine est légèrement modifiée. Voici ce que nous lisons :

Motif de la résurrection (Z?^ resurr., 17).

« Ceux de nos partisans qui ont peu de culture s'imaginent que la chair paraîtra au jugement pour

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permettre à l'àme, qui autrement en serait incapable, de subir des peines et de goûter les douceurs du rafraîchissement. Ainsi pense le vulgaire. Quant à moi, je déclare — et je l'ai prouvé dans un traité spécial — que l'âme est corporelle, qu'elle a une substance d'un genre particulier, qui est douée de solidité et grâce à laquelle l'âme peut éprouver des sensations. Que, parmi les âmes qui sont dans les enfers nues et privées de leur chair, les unes éprouvent de la peine et les autres de la joie, c'est ce que démontre l'exemple de Lazare. »

« Mais ici un adversaire me dira : « Puisque l'âme a un corps qui lui est propre, elle se suffira donc à elle-même pour souffrir et pour jouir, sans avoir besoin du secours de la chair. Pardon, elle en aura besoin. Non que, sans la chair, elle ne puisse éprouver aucune sensation, mais parce que ses sensations ne sont pas complètement indépendantes de la chair. L'âme a, dans le domaine de la sensibilité, le même pouvoir que dans le domaine de l'activité. Or elle ne se suffit pas complètement pour agir. Elle peut bien penser, vouloir et combiner. Mais, quand il s'agit de passer à l'exécution, elle a besoin de la chair. De même, le concours de la chair lui est indispensable dans l'ordre des sensations. Sans la chair, elle ne peut pas plus éprouver des sensations complètes, qu'elle ne peut, sans elle, avoir la plénitude de l'activité. En attendant la chair, elle reçoit la part de récompense ou de châtiment qui lui revient pour ses actes propres, actes de désir, de pensée, de volonté. Ah ! si les actes de l'âme constituaient tout le mérite, sans

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que l'exécution y eût aucune part, l'âme seule aurait à se présenter au jugement. Mais, puisque l'exécution fait partie intég-rante du mérite, et que l'exécution est l'œuvre de la chair, ce n'est donc pas assez que l'àme jouisse et souffre sans la chair, au moins pour les œuvres de la chair. Sans doute elle a un corps, sans doute elle a des membres (etsi habet corpus^ etsi Itabei menibra). Mais ce corps et ces membres ne sont pas plus aptes à éprouver des sensations complètes qu'à exercer la plénitude de l'activité. Il est juste qu'elle reçoive dans les enfers un acompte du jugement auquel seront soumises ses actions, puisque c'est elle qui a suggéré ces actions. Mais elle attend aussi la chair pour recevoir avec elle les récompenses ou les peines dues à l'exécution des ordres qu'elle a donnés. »

Preuves scripturaires de la résurrection {De resurr., J2-5i)

Ayant ainsi accumulé les considérations rationnelles qui nous conduisent au dogme de la résurrection, Tertullien passe aux données de la foi. Il en obtient cette réponse : Résurrection des morts. « Voilà deux mots, dit-il, qui sont nets, décisifs, lumineux ! » Puis il prouve que cette formule du symbole s'applique à la résurrection de la chair, à elle seule, et qu'elle est inconciliable avec la prétendue résurrection spirituelle des gnostiques. Après la règle de la foi, Tertullien passe en revue les textes de l'Ancien Testament, surtout le chapitre d'Hzéchiel où est racontée la vision des ossements. Il rapporte ensuite les paroles du Sauveur, notamment sa réponse aux Sadducéens. Il y ajoute les enseignements de saint Paul. Tou-

jours et partout, sa grande préoccupation est d'échapper au piège de la résurrection spirituelle et de montrer que les expressions des prophètes, de Notre-Seigneur et de saint Paul doivent s'entendre, non de l'âme, mais de la chair. Voici les réflexions que lui suggère la réponse du Sauveur aux Sadducéens (i).

« Quand le Seig-neur a déclaré que les morts ressuscitent, il a voulu affirmer ce qui était nié . Il a donc enseigné la résurrection, dans le sens où ses adversaires la rejetaient, c'est-à-dire la résurrection des deux substances qui composent l'homme. De ce qu'il a déclaré qu'il n'y aurait plus de mariages, on ne doit pas conclure qu'il a nié la résurrection de la chair. Au contraire, il a parlé des « fils de la résurrection », laissant ainsi entendre qu'il y aurait une nouvelle naissance et que ceux qui ne se marieront plus seront préalablement ressuscites. Il a ajouté : « Ils seront semblables aux anges. » Par là, il a voulu dire que les élus, étant immortels, ne se marieront pas. Mais ce passage à l'état angélique aura lieu grâce au vêtement d'incorruptibilité que les élus obtiendront^ c'est-à-dire grâce au changement qu'éprouvera la substance de leur corps ressuscité. »

Mais saint Paul n'a-t-ilpas dit que la chair elle sang n'entreraient pas dans le royaume des cieux ? Notre-Seigneur n'a-t-il pas proclamé hautement que la chair ne sert de rien et que l'esprit seul vivifie ? Tertullien examine ces textes dans lesquels les adversaires de la résurrection prétendent trouver un appui. Il explique que saint Paul a refusé

(i) De rcsurr. , 16.

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le royaume des cieux aux « œuvres de la chair », c'està-dire à ceux qui vivent dans le péché, ou encore qu'il l'a refusé à la chair non vivifiée et transformée par l'esprit. Quant aux paroles de Notre-Seigneur, voici le commentaire qu'il en donne (i) :

« On doit demander aux circonstances quelle a été l'intention du Sauveur, quand il a dit que la chair et le sang ne servent de rien. vSes auditeurs, s'imag-inant qu'il voulait vraiment leur donner sa chair à manger, trouvaient son discours dur et intolérable. Pour leur apprendre à chercher le salut dans l'esprit, le Seigneur déclare d'abord que c'est l'esprit qui vivifie. Il ajoute ensuite que la chair ne sert de rien ; sous-entendu : pour vivifier. De là il explique ce qu'est l'esprit dont il parle. Il dit : « Mes paroles sont esprit et vie, » comme il avait dit plus haut : « Celui qui entend mes paroles et croit en celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle; il ne viendra pas au jugement, mais il passera de la mort à la vie. » Donc, après avoir dit que son Sermo est esprit et vie, en d'autres termes, que son Sermo donne la vie, il enseigne que ce Sermo est sa chair. En effet, le Sermo s'est fait chair pour être recherché comme un principe de vie, pour être dévoré par l'ouïe, pour être ruminé dans l'intelligence et dévoré par la foi. {Itaqiie sermoiiem constitnens vivificatorem . . . eumdent etiam carnem siiam dixit quia et sermo caro erai Jacius, proinde in causam vitae appeieiidus et devorandus auditiL et rujninandits intellectii, et fide digereiidns).

(i) De resurr . , .^7.

Le dogme de la résurrection est prouvé. Reste à fixer le^ conditions dans lesquelles nos corps reviendront à la vie. C'est à cette tâche que Tcrlullien consacre les derniers chapitres de son livre. Appuyé sur les paroles de l'apôtre, il établit que nos corps qui, jusqu'ici ont reçu seulement « le gage » de l'esprit, en recevront la plénitude au jour de la résurrection, et donc qu'ils seront des corps spirituels, c'est-à-dire transformés. Mais, à ses adversaires qui concluent de là à un changement de substance, il répond que nos corps transfigurés et transformés conserveront leur identité.

Etat des corps ressuscites {De resiirr., 56-57).

« La substance de nos corps acquerra un état nouveau, mais elle sera maintenue. Ne serait-ce pas une chose absurde, inique et, par conséquent, indigne de Dieu, de récompenser une autre substance que celle qui a travaillé ? Quoi ! C'est telle chair qui a été déchirée par les bourreaux et ce sera telle autre qui sera couronnée ! C'est telle chair qui s'est plongée dans la fange des impuretés, et c'est telle autre qui sera damnée ! J'aime mieux renoncer à l'espoir de la résurrection que de me moquer ainsi de la majesté et de la justice de Dieu. »

Mais si nous reprenons les mêmes corps que nous avons aujourd'hui, ne s'ensuit-il pas que nous reprendrons les infirmités dont nos corps sont aujourd'hui accablés ?TertuUien repousse cette conséquence avec une superbe indignation :

« Qu'est-ce que la résurrection à laquelle nous croyons, sinon la résurrection complète ? Si la chair

est arrachée à la dissolution, à plus forte raison serat-elle arrachée aux difformités et aux infirmités. Le plus répond pour le moins. L'amputation, la rupture d'un membre, n'est-ce pas la mort de ce membre ? Et si la résurrection met fin à la mort générale, laisserat-elle subsister la mort partielle ? Si elle nous procure l'état de g-loire, à plus forte raison elle nous procurera l'intégrité de nos organes... C'est à la nature que nous serons rendus, et non aux outrages que la nature a reçus. Nous ressusciterons pour recouvrer la vie, mais non pour en subir les blessures... L'apôtre déclare que les morts ressuscitent incorruptibles. Qu'est-ce à dire, sinon qu'ils seront à l'abri de toute corruption, aussi bien de celle qui vient de la maladie que de celle qui vient du tombeau ? »

Encore une difficulté et Tertullien va déposer la plume. La plupart de nos organes n'ont à remplir que des fonctions grossières ou même honteuses. Si ces fonctions doivent continuer, la vie future sera donc un simple prolongement de la vie présente. Et alors combien peu enviable ? Si au contraire ces fonctions doivent être suspendues, les organes n'auront plus de raison d'exister. Que restera-t-il donc de notre corps et que sera la résurrection ? Cette objection paraissait insoluble aux gnostiques ; Tertullien s'en tire avec une parfaite aisance :

Les organes corporels dans la vie future (^De resurr., O0-62).

« Dans la vie future, où nous n'éprouverons plus les mêmes besoins qu'aujourd'hui, nos organes ne seront plus astreints à leurs fonctions actuelles, mais leur

existence n'en sera pas moins nécessaire. Bien qu'ils n'auront plus de tâche à accomplir, ils trouveront néanmoins une raison d'être dans le jugement. L'apôtre dit que chacun doit comparaître pour rendre compte de ce qu'il a fait avec son corps. Le tribunal de Dieu réclame donc l'homme complet. Or, privé de ses organes il n'est plus complet ; car si les fonctions de ces organes ne servent pas à le constituer, leur substance fait partie intégrante de sa nature. Un navire vous parait-il complet quand il n'a conservé ni sa carène, ni sa proue, ni ses agrès ? L'unique question qui se pose est de savoir si le Seigneur, en promettant le salut à l'homme, l'a aussi promis à la chair. De ce que les organes seront sans emploi, vous n'avez pas le droit de conclure à leur disparition. Un objet peut continuer de subsister, même quand il est privé d'emploi... »

« D'ailleurs, ô homme, est-ce seulement pour manger et pour boire que tu as reçu une bouche ? N'est-ce pas surtout pour parler et te distinguer ainsi des autres animaux ? N'est-ce pas surtout pour louer Dieu et t'élever ainsi au-dessus des autres hommes ? As-tu reçu des dents uniquement pour mâcher de la viande ? N'est-ce pas pour servir de bordure dans la cavit.é de ta bouche, pour servir aux articulations de la langue?.,. L'orifice inférieur que présentent l'homme et la femme est-il destiné uniquement à satisfaire les passions ? N'est-il pas surtout fait pour servir aux excrétions ?... D'ailleurs la parole du Seigneur coupe court à toute controverse. « Ils seront comme des anges », dit-il. S'ils doivent

ressembler aux anges parce que, n'étant plus sujets à la mort, ils ne se marieront plus, ils ne seront plus sujets aux besoins actuels de notre corps... On ne doit pas néanmoins conclure qu'ils ne resteront pas dans la chair... Le Seignenr n'a pas dit : « Ils seront des anges, » ce qui eût été une négation de leur nature humaine ; il a dit : « Ils seront comme des anges. » Il les a ainsi maintenus hommes; car la ressemblance angélique n'implique par la disparition de la substance humaine. »

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