II. L’Œillet jusqu’au XVF siècle
L’Œillet ne tarda pas à se répandre et à se modifier sous l'influence de la culture. Il fut recherché par toutes les classes de la société ; ne voit-on pas René d’Anjou, surnommé le roi René, employer ses loisirs à cultiver les Œillets qu’il avait introduits en Provence et montrer à cette fleur, un attachement qui ne prit fin qu’à sa mort, en 1480.
Jean Ruel, le médecin de François I, dans son livre De natura stirpium, paru en 1536, vante la « grandeur, beauté et variété » des fleurs de l’Œillet qui pouvaient rivaliser avec la Rose. 11 constate les avoir vu fleurir en hiver, dans les caves ou celliers où on les conservait, ce qu’il attribuait à la chaleur du lieu. Il remarqua aussi que la nuance des fleurs était sujette à changer, de blanche, elle devenait rouge l’année suivante, puis ensuite panachée et que la même branche portait des fleurs diversement colorées, ce qu’il attribue au sol et à lu culture.
Un autre médecin, Antoine Mizauld, dans son Traité des Jardins , imprimé en 1560, dit que r « odeur et senteur » de l’Œillet plaît beaucoup ; il le compare à la Rose et reconnaît à la fleur de l'Œillet le mérite de se conserver plus longtemps, sans se flétrir, après avoir été cueillie. On ne le cultivait pas seulement dans les jardins, r apporte-t-il, mais on
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l’clcvait dans des pots pour le conserver sur les fenêtres. Il mentionne que pour lui donner le parfum qui le distingue, les jardiniers mettent des clous de Girolle à ses racines où en introduisant dans la tige après l’avoir percée avec un poinçon et aussi qu’en semant en groupes serrés des graines d 1 Œillets variés, celles-ci « s’assemblent en une racine produisant des branches dont les fleurs sont marquetées de diverses sortes. »
Dans son Histoire Générale des Plantes , en 1587, Jacques Daleehamp distingue, les Œillets sauvages et les Œillets cultivés : les premiers étaient communs dans les endroits pierreux et se plantaient parfois dans les jardins, mais les Œillets cultivés, à fleurs plus grandes, étaient de beaucoup préférés ; en les propageait par leurs rejetons pour les conserver, car les plantes venues de semences dégénéraient et ne donnaient que des fleurs plus petites et souvent simples ; ils fleurissaient en etc et en automne et eu les préservant du froid on les conservait plusieurs années.
Quant à ce qu’étaient les variétés d’Œillets à la fin du XVI e siècle, on peut le voir dans le Théâtre et plans des Jardinages, ouvrage du jardinier du roi Henri IV, Claude Mollet, mais qui ne fut imprimé qu’en 1652, environ quarante ans après la mort de l’auteur. Il y avait les Œ. Hoselte , très rustiques, fleurissant toute l’année, se propageant facilement par œilletons, cultivés en planches dans le potager et dont les petites fleurs de coloris rouge blanc, gris, grivelé (taché de noir* et de blanc), colombin {violet lavé) étaient surtout utiles pour orner les tables. Une autre variété rustique, à belles fleurs ronges était YŒ. Picard , dont on rempotait en septembre les plantes boutonnées qui, abritées dans la serre, donnaient des fleurs tout l’hiver.
Parmi les variétés plus délicates que l’on cultivait en grand nombre, il y avait les (E. UuUots , rouges, blancs, grîvelez , qui étaient les plus beaux et les plus doubles ; les (M. de la Vigne, rouges, blancs ; les (JE. nobles , à très belles fleurs rouges, fort recherchés en Normandie sous le nom d’GE. à Croquet ; les divers Œ. Morillons , à fleurs de plusieurs nuances ; les Œ. de Provence, gris, blanc, rouge, ce
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dernier étant le plus odorant, etc., etc. Toutes ces variétés devaient se propager de marcottes.
En Angleterre, on trouve l'Œillet croissant sauvage, sur les vieux murs, les ruines des châteaux contemporains do la conquête normande, tels que eclui de Rochester, bâti par l’évêque Gonduïphe, ami et compagnon de Guillaume le Conquérant, de ceux de Ludlow, de Deaî, de Norwich, ce qui laisse supposer qu’il aurait été apporté par les Normands, dans la dernière moitié du XI e siècle.
On ne sait pas d’une façon exacte quand l'Œillet devint une fleur d’agrément dans les jardins anglais ; en 1386, le poète Chaucer le désigne sous le nom de Clovc Gilofre, Clove Gillo[lower et dit qu'il était cultivé et qu’on employait les fleurs pour épicer le vin et la bière. William Turner, dans son llerbctl , paru en 1550, lui assigne une date antérieure, quisqu’il dit qu’on le cultivait depuis 350 ans, ce qui remonte au commencement du XIII e siècle et il constate que « cette fleur a été faite plaisante et douce par le travail de l’homme et non par la nature » ce qui indique qu’une culture déjà longue a obtenue une amélioration marquée.
D’autres écrivains de la fin du XVI 0 siècle fournissent la preuve du changement et du progrès de l’Œillet. Un amateur du Yorkshirc, William Lawson, dans son Orchard and Garda i, imprimé en 1597, lui donne le second rang parmi les fleurs et le place immédiatement après la Rose ; il mentionne qu’il possède des variétés de neuf à dix couleurs différentes et dont quelques-unes atteignent les dimensions d’une Rose. La même année, Gérard, dans son ïlcrbal ou Histoire générale des Plantes , dit que les variétés sont nombreuses, que chaque année il en parait de nouvelles et que les décrire par le détail, demanderait un gros volume ; on y voit aussi qu’il cultivait dans son jardin de Holborn, un Œillet jaune tout à fait nouveau qui lui avait été donné par un marchand de Londres, Nicolas Leté, qui l’avait reçu de Pologne.
On apprend, dans le Dictionnaire des Dates , de I-Iaydn, que l’Œillet fut importé des Pays-Bas en 1567. Si se fait es t
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exact, on peut en déduire que, parmi les variétés cultivées, un certain nombre n’avaient pas pris naissance en Angleterre, mais que sous une forme améliorée, elles provenaient d’autres contrées de l’Europe, où Ton avait aussi produit de belles variétés. C’est aussi à la fin du XVI* siècle que l’on voit le nom de Carnation appliqué ù l’Œillet par Lyte, en 1578, dans son New Iierbal qui contient la traduction de i’ouvrage de Dodoens, sur les ileurs.
En Italie, Jacques de Manliis, dans son Luminare majus, paru à Lyon, en 1536, témoigne avoir trouvé l’Œillet, qu’il nommé Garyophylli, sauvage dans quelques localités de la Lombardie, mais il devait avoir été cultivé bien antérieurement, car au témoignage de Dodoens, moins d’un demisiècle plus tard, les dames de la bourgeoisie de Bologne et de Ferrare obtenaient des Ileurs qu’on pouvait à peine entourer avec les deux mains, et Rabelais rapporta à son ami, le cardinal' d’Estissac, les CEillets d’Alexandrie, alors renommés.
En Allemagne, au commencement du XVI* siècle, Jérôme Tragus dit que l’Œillet, qu’il désigne sous le nom de Caryo phylla , était cultivé dans les jardins. Pendant les quatorze années (de 1572 à 1586) qu'il passa à Vienne, de l’Ecluse vit les Oeillets cultivés dans les jardins de cette ville et en donne une figure dans son Histoire des Plantes, On voit dans VHortus Eystettensis, publié en 1613, la liste et les figures des Œillets que l’évêque Conrad de Gemmingen avait réunis dans son jardin d’Eichstadl, et l’on peut facilement se rendre compte des progrès accomplis à cette époque : le plus grand nombre était à fleurs doubles, quelques-unes très pleines ; les pétales étaient dentelés, parfois laciniés, à coloris blanc, rose incarnat, pourpre et leur diamètre variait de quatre à huit centimètres.