III. L’Œillet en France au XVII" et au XVIII* siècles
Grande fut la popularité de l’Œillet, en France, au X\ U* et XVIII* siècles ; c’était la fleur de toutes les positions so-
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ciales ; on le rencontrait partout, dans le jardin de campagne ou cultivé sans apprêts, en pleine terre et malgré cela donnant de nombreuses Heurs dont se paraient la fermière et ses filles aux fêtes du village, aussi bien que chez « l’œilletiste » où cultivé en pots — chez quelques-uns dans des vases de porcelaine, ou des caisses a ébène ou d’ivoire, *— dans « l’œilleterie », il était entouré de soins nombreux et recherchés qui lui faisaient acquérir toutes ses qualités.
De nombreux ailleurs de cette époque ont plus ou moins longuement traité de l'Œillet — le plus ancien ouvrage paraît être le Jardinage des OEiîlets, par L paru en 1647 — et dans leurs écrits firent l’éloge de leur fleur favorite, détaillèrent leurs meilleurs procédés de culture, procédés qu’il peut être intéressant de rappeler.
Pour la plantation, le marcottage, etc., on opérait surtout dans le temps de la pleine lune, mais à la longue on voit ce préjugé perdre de sa force. Pendant l’hiver on conservait les pieds d’CEillets et les marcottes sur les gradins d’une serre exposée au midi, autant que possible ; on donnait baucoup d’air et on arrosait très peu ; au printemps, on les sortait et on les habituait progressivement au grand air tout en les garantissant des dernières intempéries.
Pour la plantation, différents composts étaient recommandés ; les uns employaient celui formé par tiers de terreau de fumier de vache bien consommé, de sable noir et de terre de jardin ; d’autres préféraient une terre de iumier de cheval et de sable noir qui se trouve clans les marais et sur le -bord des ruisseaux, dans les prairies ; ou celle que I on composait d’un mélange de terre de taupinières avec une terre argileuse jaune ou grasse ; d’aucuns y ajoutaient quelques poignées de marc de raisin et le terreau qui se forme dans le tronc des vieux Saules était fort recherché. Plus tard, on admit qu’une bonne terre de jardin tamisée, mélangée d’un peu de terreau bien fait et une ou deux poignées de sablon noir était la meilleure et l’on ne fit plus de préparations spéciales pour planter chaque sorte d’Œillet.
La pratique des bons fleuristes de l’époque était d’élever les Œillets en pots, dont on augmentait la grandeur suivant
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la végétation des plantes, les nuances des lleurs étaient alors plus vives et plus régulièrement disposées ; de plus, cela permettait de disposer les plantes fleuries à l’endroit que Ton jugeait le plus convenable, quant à ceux qui le<? élevaient en pleine terre, iis changeaient tous les ans le sol des planches où ils les cultivaient. Après la plantation on ombrait pendant quelques jours.
L’exposition du levant ou du couchant était préférable, cependant le fleuriste Pierre Morin plaçait ses Œillets en plein soleil, et, arrosant largement, leur voyait faire de grands progrès.
Pour les arrosements, on ne devait employer que de l’eau pure et à la température ambiante, au printemps, on arrosait une ou deux fois par semaine ; au commencement de la floraison, après un léger béquillage, on garnissait la surface des pots d’une couche de bouse de vache ou de crottin desséché et on arrosait plus souvent ; enlin en juillet-août, pendant les grandes chaleurs, on mouillait quelquefois avec de l’eau dans laquelle on avait délayé de la bouse de vache. Certains employaient aussi de l’eau tenant en dissolution les couleurs que l'on voulait voir acquérir aux fleurs d’Œillets : mais dès la lin du XV 9 siècle, on voit les fleuristes s’élever contre cette pratique.
A mesure que les dards ou tiges florifères s’allongeaient, on les fixait séparément à des baguettes disposées dans le pot et réunies entr’elles soit par des cercles ou de toute autre manière — quelquefois ces baguettes étaient peintes, vernies et garnies d’anneaux d’argent, — mais on ne devait jamais lier les tiges ensemble comme un paquet.
Si les tiges étaient trop nombreuses pour donner de belles fleurs, on en supprimait un certain nombre et on ne laissait que trois ou quatre boutons à chaque tige. Quand la mode fut aux très gros Œillets, on voit dans un ouvrage anonyme publié en 1696, la Connaissance des belles fleurs, que pour avoir des « Œillets fins, » il est recommandé de ne laisser qu’un dard ou montant, avec la première fleur, à moins que l’Œillet n-aft une grande tendance à crever et dans ce cas
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on lui laissait trois boutons ; c’étaient surtout les plantes destinées au Théâtre des fleurs que l’on soumettait à ce traitement, atin d’obtenir des fleurs volumineuses dont certaines dépassaient trente-huit centimètres de circonférence.
Cette production de grosses fleurs n’allait pas sans des soins méticuleux. Quand le bouton était long, égal, fl suffisait de couper avec des ciseaux l’extrémité du calice pour que la fleur s’épanouît régulièrement ; souvent aussi le bouton était court, très gros à la base, arrondi, s’ouvrait inégalement et difficilement, crevait suivant le terme employé : alors, il fallait au moyen d’un « canivet » ou simplement d’une épingle, fendre le calice et entourer ce dernier a un fil — parfois c’était un anneau d’argent, — ce qui permettait à la fleur de s’étendre plus régulièrement, et quand le grand nombre des pétales s’opposait à cette régularité, alors le fleuriste intervenait et les disposait convenablement sur un carton passé au-dessus de la llexir : cela s’appelait ajuster, habiller , peigner un Œillet.
Les variétés que Ton voulait conserver se propageaient par œilletons ou boutures dont on fendait la base en quatre et que l’on plantait soit dans du terreau de Saule, dans du crottin pur, dans un mélange de terre glaise et de terreau placé dans une caisse, après avoir placé trois ou quatre grains d’avoine dans l’écartement de la base. Le plus souvent on les marcottait ; et quand les branches ne pouvaient s’abaisser jusqu’au sol, cela se faisait dans de petits pots fendus sur le côté et maintenus h la hauteur voulue au moyen de bâtons. L’époque recommandée pour œilletonner ou marcotter était juin, juillet et août.
Pour « gagner » de nouvelles variétés, on semait et sur les pieds destinés à donner de la graine on ne laissait que très peu de fleurs. « Aristote, jardinier de Puteaux » qui écrivait en 1673, avait remarqué que les Œillets panachés de taches brunes ou noirâtres produisaient beaucoup de variétés.
On connaissait nombre de variétés d’Œillets que l’on devait aux soins des amateurs qui ne les conservaient plus dans leurs jardins dès qu’elles étaient connues ; ces « grands
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Rôdeurs » comme on les appelait, faisaient des semis pour obtenir des « Œillets rares et extraordinaires » et ’eurs efforts ôtaient couronnés de succès, puisque dans le Nouveau Traité des Œillets par L. C. B. M., e paru en 1676, on en trouve une liste de 300 variétés des plus belles contenant 136 violets. 71 rouges, 33 incarnats, 2 roses, 6 blancs, 36 piquetés, 9 tricolores, quadricolores et quincolores.
Sans parler par le détail de ces variétés, il est curieux de connaître quelques-uns de ces noms qu’ils portaient ; on y voyait toute une série de Morillons, A/. Violet, M. de Gan # Af, de la Vigne , M. Madame, M. Bourgeois ; puis le Sauvage , Vlncarnat des Fremmes, VElevé Desgranges, etc., du nom de leurs obtenteurs ; ensuite le Nacarat, le Pourpre Oualon, le Marbre, le Suisse violet , etc., à cause de leur couleur ; et enfin le Nompareil, VAimable Pontife, le Boisliconte, VHuguenote, VAnti-huguenote, VImpérial, le Marquise, VUni que des Flandres, le Beau Routier , etc,, etc.
L’auteur de la Connaissance des fleurs , de Valnay, témoigne que ce n’est qu’à dater de 1680 que l’on eut des Œillets extraordinaires en grosseur et en beauté ; les ileurs devaient avoir une largeur de 3 à 4 pouces (0.071 à 0.088) — on en vit qui atteignaient 7 pouces (0.189) ; — on les estimait d’autant plus que leur forme était moins plate et se rapprochait de celle d’une houppe formée de très nombreux pétales ; dans ces derniers, les nuances des « panaches », c’està-dire des lames et des stries qui brochaient sur le fond dvaient être bien détachées et bien distinctes de celui-ci et se montrer en longueur de la base au sommet et non sous forme de taches ou de macules ; on préférait les variétés où les panaches occupaient le quart, le tiers, la moitié des pétales et la perfection existait quand tous les pétales étaient panachés de ia même façon.
Les couleurs nombreuses, parfois bizarres, étaient le blanc, le rouge, le nacarat (rouge vif et uni), le rose, l’ncarnat, le zdnzolin (nuance tirant sur le rouge), le cerise, l’amarante, le violet, le colombin (violet lavé), le jaune, le gris.
Toutes ces qualités étaient rarement réunies, et l’on tolé-
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rait toujours quelques imperfections dans un cas ou dans l’autre ; la vivacité des couleurs où la singularité de leur disposition faisaient accepter des Heurs qui n’avaient pas les dimensions voulues, tandis que de très grosses fleurs étaient recherchées, malgré quelques défauts clans les nuances et la nécessité d’ajuster les pétales pour leur donner une belle forme, comme la variété le Nouveau Monde , dont la fleur monstrueuse était formée par les pétales arrangés d’une vingtaine de fleurs. Certains amateurs voulant se soustraire à cette suggestion d’habiller les fleurs, préféraient des variétés moins grosses mais prenant naturellement une forme régulière.
C'était à Paris, en Normandie, dans quelques villes du Nord de la France, Lille, où il ornait aussi bien les parterres de la classe aisée que les fenêtres des classes laborieuses, Amiens, Péronne, Compicgne, Laon que l’on cultivait avec le plus de succès et, de persévérance de remarquables et nombreuses collections d’Œillets et où avaient pris naissance les variétés les pins belles et les plus recherchées. Parmi ces amateurs, on citait, entr’autres : Du sautoir, Des Fremmes, de l’Aube, à Lille ; Laurent, à Laon ; Charpentier, Constant, h Compiègne ; l’abbé Desgranges, Bréard, Sauvage, de Valnay, Descoteaux, Caboud, à Paris. Louis XIV possédait dans les jardins de Versailles une collection de 300 variétés d’Œillets et le Grand Conclé fut célèbre par les soins qu’il donna à cette fleur pendant sa détention à Vincennes de 1027 à 1030.
Au XVIII e siècle, on classait déjà les Œillets suivant la disposition de leur coloris : les Œ. bizarres avaient de troi?; à cinq nuances disposées par bandes ; les Œ. bizarres picoles ou piquetés présentaient les mêmes couleurs sous forme de petites raies ; les (IL picô>'és avaient des points ou des petits traits répandus sur un fond d’une autre nuance ; les Œ. doublets ne montraient que deux nuances dont l’une disposée en larges bandes ; les Œ. concordes se distinguaînt par deux nuances ronges différentes : les Œ. F a) deux étaient rouge à l'intérieur, blanc à l’extérieur.
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