COUP DOBIL SUR LA PHILOSOPHIE ANCIENNE
et de Néron ? 11 fallait des bras nerveux pour remonter le torrent et revenir à la source ptire de la philosophie. Dans ses tragédies, ouvrages de sa jeunesse, Sénèque avait insulté à l'immortalité de Yikme, comme s'il eût voulu calmer les remords et les craintes de Séjan ou de son inal-^ tre; mais dès qu'il a reçu le baptême de la philosophie, il deyient le défenseur le plus élciquent de ce dogme qiii fait pâlir les tjrans, et leur montre des supplices aux enfers, tandis qu'une flatterie posthume souillera l'Olympe de leur4)ré* sence. Que le caractère de Sénèque se soit élevé au niveau de son génie, c'est ce dont on peut trèslégitimement douter, car j'entends retentir l'accusation portée par Tacite sur la foi d'une clameur publique. On lit dans cet historien que Sénèque écrivit pour Néron la lettre au sénat où cet empereur tâchait de se justifier d un parricide. Quelque belle qu'ait été la mort de Sénèque, elle fût arrivée bien plus tôt pour si| gloire s'il eût manifesté et exprimé son indignatioti après cet épou* vantable crime , ainsi que le fit depuis Papinien après le fratricide commis par Carâcalla. Mais je ne puis croire que cette rumeur fût générale et fondée. Le même historien nous dit que le vceu des Romains les plus courageux, conjurés contre
Néron 9 appelait l'espagnol Séiièque à l'empire. En punissant le parricide, ils n'eussent point songé à proclamer l'apologiste du crime 1 Les Romains n'oubliaient pas que, sous le règne du fils d'Agrippinè j le monde avait connu trois ou quafre années d'une administration paternelle et vigilante, et que l'honneur en restait partagé entre Burrhus et son ami. Oubliera-t-on ce beau Traité de la clémence adressé à Néron? la férocité naturelle à l'élève avait donc cédé aux vertus de ses instituteurs? *
'Le pjus beau monument de l'optimisme religieux de Sénèque est son Traité de la providence de Dieu : l'on croit y sentir un souffle divin venu d&^la Palestine. Jamais il n'a été fait de plus sublime réponse aux objections tirées de l'existence du mal , et peut-être le traité date-t-il de l'époque où sous Néron déchaîné, le mal était répandu à grands flots sur la terre. Tout y respiré la vigueur et la sérénité de l'âme. Dieu, dans ce bel ouvrage, n'est pas seulement représenté comme le bienveillant témoin, mais comme l'auxiliaire secret et le magnifique rémunérateur de l'homme de bien dans les épreuves auxquelles il Fassujétit. Dieu lui ouvre la carrière, mais il tient la palme prèle. Quelquefois on croit entendre saint Paul
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et quelquefois Caton : l'un ne fait- point tort à l'autre.
. Les lettres à Lucilius abondent en sentiments de ce genre; n'y cherchez point les grâces, la familiarité y l'abandon du style épistolaire. On sent que Sénèque a autant besoin de se soutenir luif-mémé que de soutenir son ami dans les voies de la vertu. Sa sérénité semble un peu artificielle, et pouvait- il en être autrement? n'est -il pas poursuivi dans son sommeil et jusque dans ses plus célestes méditations par les crimes et les turpitudes de son exécrable élève ? Que de chagrins il lui faut taire et combattre ! A peine y découvre-t-on par-ci par-là quelques traces légères d'enjouement ou d'une sensibilité qui s'épanche librement; on aimerait à l'entendre parler plus souvent de Pauline, sa tendre et héroïque épouse, qui se fit ouvrir lés veines à côté de lui sans être condamnée par Néron. Ce dévouement pour un vieux mari est un beau témoignage pour celui qui l'inispire. On lit d'abord ces lettres à Lucilius avec un attrait douteux, mais bientôt vous aimez le sage qui en se fortifiant vous fortifie vous-* même.
C'est dans les jours malheureux qu'il faut recourir à ces fières leçons du Portique , mais nulle
ISfi CHAPltRE Vil.
n'est préférable à ceUes d'Épictète. Son Manuel fut, durant les jours de la terreur révolution* naire, le manuel des proscrits. J'en ai cotinu qui le portaient avec eux , soit dans les retraites que leur ouvrait une hospitalité courageuse , soit dans les bois, dans lesxavernes qui leur servaient de i^fuge, soit dans ces prisons , vestibules, de la mort où elle se promenait à toute heure pour marquer ses victimes. Avec quel dégoût ils rejetaient alors des ottvrlages qui avaient nourri leur égdfstne, flatté leur sensualité aux dépens des plus hautes espérances ! Voltaire tui-*méme avait perdu pour eux tout le charme de sa gaité railleuse et de ses intarissables saillies. Le livre de F Esprit d'Helvétius lie leur offrait plus qu'un froid poison capable de leur faire regretter les rêveries extatiques de l'opium, et 4e Système de ta nature ne pénétrait que dans les cachots où les Danton , les Hébert, les Chaumette entraient à letir tour après les avoir tant peuplés et dépeuplés par les massacres et les supplices.
Liberté, égalité! combien n'avons*- nous pas entendu proférer et profaner ces mots ! Liberté , égalité , voilà ce qu'a su trouver Épictète au sein de l'esclavage le plus dur et des infirmités les plus cruelles. En philosophie, il marche l'égal ou plu-
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tôtrim^titutenrd'ansageà qai Funivers obéit/de Marci-Aurèle ^ et c'est ce modèle des princes qui lui rend cet hommage. Il se rend libre par la force de son âme • saus les. chaînes d'un maître capricieux , brutal et corrompu ; libre comme So« crate Tétait dans sa prison^ c'est-à-dire supérieur à tout ce qui l'entoure , supérieure tous les événements. Il lasse la cruputé d'Epaphrodite et fait retomber l'ignominie sur celui qui essaye vaine^ ment de plier cette âme indomptable ; son bouclier de patience et de fermeté est resté in^pénétrable. Épictète est un adorateur de Dieu; son intelli* gence est en commerce avec le père de toutes les intelligences; son âme^a fait en quelque sorte divorcé avec son corps. A l'un les tortures, à l'autre la paix et le triomphe; il marche sous un lourd fardeau, mais il voit Dieu au bout de sa carrière; il ne perd pas haleine. Chacun de ses membres est exposé au;x lanières ; mais ses membres ne sont qu'une prison d'où il s'élancera libre dans le sein de Dieu. Ses maximes serrées, énergiques, et qui craignent de manquer leur coup, sont autant de cestes dont il terrasse le vice et la mollesse. Qu'est la force de Milon de Crotone auprès de celle-là ? sa fierté Tl'a rien d'emphatique, ^a sérénité rien d'arti-
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ficid. N'est-elle pas admirableme»t exprimée dans. ce distique que je traduis librement? « Oui, je sui$ esclave^ je suis estropié; oui, je suis pauvre comme Irus , et pourtant je suis cher aux immortels. »
Ne TOUS sembie*t-il pas que le christianisme prête en secret sa f<H*ce et son enthousiasme k cette philosophie qui affecte de le méconnaître encore? Le stoïcisme paraissait dominer alors, mais il n'était qu'un bras du fleuve bienfaisant dont Socrate et Platon avaient ouvert la source* Chez les Romains, le Portique ne différait presque en rien de la première Académie; la seconde abusa de la forme dubitative employée souvent par Platon. Or il faut regarder le scepticisme comme la négation de toute philosophie aussi bien que de tout principe religieux; c'est une arme factice de l'esprit de contradiction qui veut toujours briller, toujours détruire , qui vous fatigue ei se fatigue lui-même de ses subtilités. Le stoïcisme lui-même avait dégénéré de l'école de Socrate, puisqu'il prônait le suicide, c'est-à-dire la désertion de son poste. Épicure était déshonoré par ses immondes partisans; cet apôtre de la sobriété était invoqué par les débauchés l^ plus infâmes et souvent les plus féroces : juste châtiment d'une