COUP DOBUL SUR LA PHILOSOPHIE ANCIENNE
doctrine qui anéantissait le principe même de la vertu, et la réduisait à la prudence dans les plaisirs. .On peut voir dans Sénèque et dans Gicéron combien lesi philosophes grecs d'une école plus sévère méritaient et obtenaient de considération parmi les gens de bien,. Ils étaient l'âme du sénat, quand le sénat osait parler et penser; ils inspiraient Tacite, Pline le jeune et Arrien. Trajan avait suivi les leçons de Plutarque, dont je parlerai tout à l'heure. U avait pris modèle sur ces héros : car Trajan c'est Scipion sur le trône. Ainsi se forma la plus douce révolution du monde; ainsi se réalisa, pour le bonheur des nations, pendant quatre-vingt-cinq ans , le vœu de Platon : « Que les rois soient philosophes ou que les philosophes deviennent rois. ». Rome respira, et sa littérature , quoique enrichie de plusieurs chefsd'œuvre, devint grecque par amour pour la philosophie.
Ce fut dans la langue d'Epictète que Marc-Aurèle écrivit ces pensées qui nous font vivre dans l'intimité de cette belle âme, et nous montrent un si étonnant rapport de doctrine et de sentiments entre Uesclave d'Épaphrodite et le maître du plus vaste empire; en sorte que l'on pourrait
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dire que M arc*Âurèle aurait porté des fers camme Êpictète, et que celui-ci aurait régnécomineM^irc- Aurèle. Soyez malheureux , vous pouvez prendre de la force auprès de Tun aussi bien qu auprès de l'autre. La loi du devoir les assujétit également y l'uni dans le plus bas degré > l'autre dans le degré le plus élevé des conditions hu-i maines. Ce qui distingue Marc -Aurèle, c'est une plus grande tendresse d'âme ; mais il y avait plus de mérite à l'esclave d'étouffer ses murmures, qu'à l'empereur d'exhaler tendrement sa reconnaissance envers tous ceux qui l'avaient élevé à la vertu , c'est-k-dire plus haut qu'à l'empire.
Il me semble que dans ce tableau vous avez vu la philosophie toujours grandir^ quoique aucun des philosophes n'ait égalé Platon en génie ni Socrate en sagesse : elle se rendait, conduite par une main invisible, vers le christianisme, comme les fleuves se rendent à la mer. Le Traité de la Proi^idence de Sénèque et le Manuel d^Épictète et ses admirables discours qdi nous ont été transmis par son disciple Arrien, sembleraient des ouvrages de chrétiens si l'orgueil stoïque ne s^ montrait. Quand la philosophie fut arrivée k ce
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point y sa mission sembla finir; mais elle devait recommencer avec plus de puissance au bout de quinze siècles.
Le nouveau platonisme s'exerça sans vigueur et sans succès contre une religion qui venait coui^nn^r, consolider^ élever plus haut l'oeuvre philosophique et la traduire en langage, à la fois divin et familier. En vain l'empereur Julien^ qui aspirait a retracer à la fois Platon et Maro- Aurèle^ voulut-il faire reculer la religion chrétienne : le polythéisme expirait daps la fange de $es dieux; en vain essaya-t-il cette arme du ridi* cule qui y quinze siècles après ^ devait être si puissante dans les mains de Voltaire : ses flèches se brisaient contre un ressort moral tout nouveau dans le monde ^ la foi. L'empereur Théodose rendit bientôt la victoire du christianisme plus éclatante et plus complète. Mais après lui commença la période toujours croissante des malheurs du monde. L'humble barque des douze pécheurs devint une dernière arche de salut pour l'empire romain désolé par les tyrans et les barbares, et par les querelles également, sanglantes de l'hippodrome et de la théologie. Dans cette revue philosophique, je ne parlerai que sommai-
rement des grands travaux des Pères de rÉgiisè du cinquième siècle. C'est un tableau qu'il faut voir dans l'ouvrage que nous devons à la plume éloquente de M. Villemain.
Mais ici j'avoue que je commence à perdre la trace de mon optimisme. Tout prend dans ces doctrines un aspect sévère et chagrin; on sent que les malheurs , que les tortures du monde pesaient sur le cœur de ces Pères de l'Église.
Je termine ce chapitre en invitant mes jeunes lecteurs et même ceux qui, dans un âge plus avancé , savent encore se créer de nobles loisirs , à relire souvent ces philosophes de l'antiquité auxqttels je viens de rendfe un hommage incomplet et dont l'étude a fatigué leur adolescence. Us ont vécu dans des siècles, et sous des gouvernements agités et nous avons avec eux cette conformité peu désirable. C'est auprès d'eux et non dans une philosophie légère, railleuse et sceptique que l'on prend ces leçons de vigueur et de courage qui pourront être appliquées demain. .
3 e ne connais aucun âge où l'on puisse renoncer aux sciences morales; etje ne puis supporter d'enteiidre dire, comme on le fait perpétuellement
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aujourd'hui, que les sciences physiques sont seules en progrès. Sans doute, depuis trois siècles leur pas est de jour en jour plus ferme^ plus rapide, plus audacieux. Leurs erreurs sont bientôt découvertes et réparées, parce que nos passions s'y mêlent faiblement. Par leurs spéculations elles exaltent notre orgueil , par leurs inventions pratiques elles flattent nos sens y nous promettent de nouveaux plaisirs, soulagent quelques-unes de nos misères, accroissent et régularisent, un peu le mouvement social. D'un autre côté elles offrent l'inconvénient de peser un peu trop sur l'imagination et le sentiment qui, après la vertu, sont les sources les plus pures de nos jouisrsances intellectuelles. Le progrès des sciences métaphysiques, morales et politiques serait- il à dédaigner? Voyez si depuis le Traité de la nature des Dieux de Gicéron et ses TusculaneSy qui résument la philosophie ancienne, l'existence de Dieu et la spiritmalité de l'âme, ces deux vérités auprès desquelles toutes les autres peuvent sembler futiles et presque indiffér entes, n'ont pas été démontrées avec plus de force de conviction, de méthode et de lucidité? J'aime et j'admire les philosophes anciens, non point
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pour ce qu'ils ont découvert mais parce quMIs nous ont mis sur la voie des plus importantes découvertes. Il leur reste la noble audace de leur inspiration 9 le charme de leurs paroles^ la beauté souvent sublime de leurs exemples et l'autorité de leur vie. Est-ce que les vérités morales ne reçoivent pas chaque jour, dans toutes les branches du régime politique et civil, desapplications vastes et bienfaisantes qui ne s'étaient point oflPertes à l'esprit des philosophes les plus renommés de l'antiquité? Est-ce que pour les temps à venir nous n'en espérons pa8> avec le plus haut degré de probabilité, des applications encore plus fécondes et plus générales, mais qui ne pourront être confiées qu'à la prudence et deviendront funestes dans les mains d'expérimentateurs d'une audace effrénée? Le sceptique va se récrier contre les certitudes et les améliorations que j'indique. Nous vivons, me dira-t-il, dans la même nuit que nos ancêtres ; et moi je lui répondrai que si "nous somm'es loin de découvrir tout, nous avons assez de jour poiu* diriger nos pas avec prudence^ pour nous détourner des abîmes qui se présentent sur la route, faire quelque bien en passant, et nous mettre sur la voie d'uii séjour où notre soif de