LETTRE DE MAXIME A PLINE LE JEONE
la contemplation de ces chefs-^d'œuvre l'entretient dans le sentiment du beau; aussi le philosophe ne rougit- il pas de cette espèce de luxe. Un ordre admirable règne dans cette maison, et l'on aperçoit à peine là main qui le produit. Mais Plutarque en rend tout l'honneur à Timôxène, sa femme, née des plus illustres Thébains, et lotig^ temps remarquable par sa beauté; elle est sur^ tout citée pour sa modestie et la simplicité de ses moeurs. Au commencement de son mariage, il s'éleva quelques nuages entt*e son père et son époux. Dans son chagrin, elle imagina d'aller faire un voyage avec Plutarque au temple de l'Amour. Us sentirent si bien la présence du dieu au fond de leur cœur, que Plutarque trouva tous les moyens de conciliation qui devaient ramener son beau -père, et c'est en souvenir de cet agréable voyage qu'il a écrit son Traité sur V amour. Cette femme si tendre est pourtant douée d'une fermeté héroïque. Elle perdit un fils en bas âge qu'elle avait voulu nourrir comme tous ses autres enfants, malgré une blessure qu'elle avait reçue au sein. Sa douleur était au comble; mais elle ne se permit pas de se ralentir un moment dans ses soins journaliers, en sorte que les parents et les amis, qui, sur la nouvelle de
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la mort de cet enfiint^ étaient venus pour ia consoler, voyant toute la maison en bon ordre ^ cru* rent que la nouvelle était fausse et s'en retournèrent.
Il reste à Plutarque plusieurs fiJs et des neveux, tou» ses disciples en savoir, en vertu, et pères de nombreux enfants qui tiennent , dès leur jeune âge, assister aux mêmes leçons. Mais ce n'est là qu'une faible partie de son éccie; elle se com-* pose de toute la ville de Chéronée ou plutôt de toute la Grèce. Il y a ici des vieillards qui, au sortir de leur adolescence , étaient venus pour entendre un moment Plutarque , et se sont faits citoyens de sa ville , persuadés qu'il n y a rien de plus doux que de vieillir auprès d'un sage. Quelques Romains ont suivi cet exemple, et, pendant les jours de Domitien, ils ont échappé dans cette douce retraite, soit au supplice qu'aurait mérité leur vertu , soit au remords qui aurait suivi leur bassesse ou leurs délations. L'illustre Sénécion ^it ce bonheur; et c'est pour lui que Plutarque a composé ses F'ies des hommes illustres. Il le remplissait si bien du passé qu'il lui faisait oublier les horreurs du présent. Aussi ce Romain, qui possède à si juste titre la faveur de Trajan, montre-t-il les soins d'un fils pour rinstittiteur
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qui le sattYa. Instrait que Plutarque allait célébrer les nooes da dernier de ses fils , Aristobule , il s'échappa l'année dernière de la cour de César pour iwnir surprendre , pendant le festin ^^ le sage et sa famille. La plupart des hôtes de Plu-tarqùe reçoivent de lui f au moment où ils le quittent , un présent mille fois plus précieux que ceux qui signalaient l'hospitalité dans les temps d'Homère. C'est un petit traité de morale composé pour l'usage de chacun d'eux ^ assorti aux besoins divers de leur vie, de leur fortune et même à toutes les nuances de leur caractèrCé Ils sont à la fois surpris d'avoir été si bien observés et charmés de recevoir la direction la plus facile et la plus sûre. C'est ainsi que Plutarque sème la sagesse et la répand dans tontes les parties de l'uniTers.
Avec quelle joie ne voyons-nous point arriver l'heure où Plutarque va commencer sa prome^ nade! César lui-même ne trouve pas plus d'empressement dans le cortège qui va le suivre à Tibur ou à Préneste. Les uns l'ont devancé de loin dans la campagne , et l'attendent sous les ombrages qu'il chérit ou près des tombmux qu'il se fait un devoir de visiter. Les autres^ rangés avec ordre autour de sa demeure , font
entre eux des conventions pour l'entretenir tour à tour y et les droils de la vieillesse se concilient avec les besoins du jeune âge qui demande plus Tassistance du philosophe. Tantôt il nous entretient des météores célestes, non pas aVec cette éloquence qui caractérise les écrits de votre oncle immortel y et dont la majesté semble quelquefois égaler celle de la nature^ mais avec la sagacité d'un esprit observateur et prodigieusement instruit. Tantôt il daigne descendre jusqu'à dicter les lois de divers exercices tels que là course, la chasse ou la danse. Souvent les jeunes disciples s'élancent et se livrent, mais sans une fougue déréglée, à des exercices chéris de leurs pères. Puis ils chantent les odes dé Pindare. Cette Béotie, dont les Athéniens ont tant affecté de maudire l'air épais, me semble un pajs-merveilleusement aimé des dieux, quand la campagne retentit des odes de Pindare , quand je vois les tombeaux d'Épaminondas, de Pélopidas, et tous les cippes élevés à la mémoire des héros du bataillon sacré, et quand j'entends Plutarque.
Cephilosophea tropd'imagination, et parle avec trop d'abondance de cœur, pour user souvent du ton sentencieux auquel nous autres Romains nous sacrifions peut-être un peu trop aujour-,
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d'hui; mais Foccasiôn lui fournit mille traits qui se gravent pour jamais dans la mémoire. Je venais de lui confier un plan de vie où malheu-reusement tout est un peu subordonné à la faveur de Trajan : «Maxime^ me répondit^il, il ne faut pas qu'un vaisseau repose sur une seule ancre, ni la vie sur une seule espérance. » Dernièrement il m'interrogea sur Aulus Rufînus qu'il a connu à Rome, et je lui appris combien, au sein de l'opulence , il est misérablement consumé par l'avarice. « Les richesses des avares, me dit-il, ressemblent aux festins que l'on sert aux morts; rien n'jr manque , excepté celui qui doit en jouir. »
Nos médecins envoient leurs malades aux eaux de Baies; que ne les envoient-ils plutôt à Ghéronée? La philosophie de Plutarque est une sorte de supplément à la doctrine d'Hippocrate. Ses préceptes d'hygiène sont fortement unis aux préceptes de sa morale. De tout côté des nières viennent consulter Plutarque sur les moyens de fortifier la santé de leurs enfants, et des pères sur les moyens de les former à la vertu.
Sa pitié s'exerce sur les animaux; il démêle merveilleusement leur intelligence; il abhorre toute cruauté commise envers eux. Oh! comme il s'anim« contre tous ces divers apprentissages
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de barbarie l Je soupire en récoutatit; je songe aax âfireux spectacles offerts dans notre cirque; je songe à nos combats de gladiateurs y et je ne dis : non , je ne parviendrai jamais à ramener Plutarque à Rome.
Il est presque un pythagoricien pour Fabsti* nence : tous imagineriez par là qu'il est dans un festin un convive assez fâckeuic. Nul convive n^est plus aimable. Excellent conteur^ il sait encore engager la conversation dans mille sujets légers qui demandent y. il est vrai, une certaine subtilité d'esprit familière aux Grecs » mais qui, en au^ mentant le plaisir du banquet , ne sont jamais perdus pour la sagesse. Hier, il nous avtiit tous réunis à sa table pour la fête qu'il aime le mieux solenniser; c'était l'anniversaire de la naissance de Platon , de Platon auquel il reconnaît devoir tout le repos et l'honneur de sa vie; qu'il aime comme s'il s'était promené avec lui sous les ombrages de l'Académie , et qu'enfin il honore du même culte que Platon lui-même rendait à Socratc. L'intervalle des siècles dispa*^ raissait, et il nous semblait à tous qu'il n'y avait eu qu'un seul intermédiaire entre Socrate et Plutarque. Après le diner, il nous conduisit dans son jardin. L'épicurien Eolotes étant venu ce
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jour «là pour sa mauvaise fortune, Plutarque l'accabla de mille traits railleurs sur la doctrine de son maître. Je fus fâché de lui voir exercer la même rigueur contre cette doctrine du Portique qui est pour nous un si juste objet de vénération, et qu'Épictète vient d'illustrer également par ses écrits et par sa vie. Pour venger une doctrine qui a donné Caton au monde, voici ce que j'imaginai : j'engageai deux neveux de Plutarque, dont je connaissais les sentiments, à chanter le bel hymne de Gléanthe le stoïcien. Plutarque y reconnut les sentiments de Platon et les siens, et chacun de nous s'inclina devant le dieu de tous les sages et de tous les peuples.
J'ai vu autrefois la bibliothèque d'Alexandrie ; malgré mon respect pour ce magnifique dépôt, mon impression était la même que si j'eusae pénétré dans le labyrinthe de Mendès. Ma curio* site, toujours excitée et jamais satisfaite, errait sans but et sans issue. Dans la bibliothèque de Plutarque, je suis exempt de cette vague inquiétude. Ce sont des richesses rangées en bon oixire, mises à ma portée, qui ne me fatiguent par au-^ cune ostentation , et me charment par leur usage. Partout je trouve des notes de Plutarque, et lui-même vient nous montrer avec candeur
ces témoignages des larcins qu il fit à l*antiquitë< Il nous excite quelquefois à chercher dans des ouvrages ignorés, rebutés, de précieuses dépouilles ; et pour moi , c'est en tressaillant de plaisir que je découvre une belle maxime, un beau mot, digne d'être confié à Plutarque, et de recevoir de lui cette immortalité réservée à tous ses écrits. Tout ce que je relis avec lui me semble un ouvrage nouveau, fût-ce Homère lui-mémCé ^
J'ai interrompu ma lettre. Demain, je quitte Plutarque, et puissé-je, en me séparant du sage, ne point quitter la sagesse! je la retrouverai auprès de vous; qu'ai-je à craindre? Vous voyez en moi un négociateur malheureux. Je n'ai pu, sui-vaut le vœu de Trajan, amener Plutarque à Rome. Heureux le temps où nous vivons, puis-** qu'en causant un grand chagrin à César, je n'ai à craindre de lui aucun ressenti ment ,^ aucune froideur ! Trajan lui-même, en m' envoyant à Chéronée, m'avait averti qu'il me préférait pour cette mission importante à Sénécion luimême, w C'est bien assez, me disail-il» que j'emploie auprès de Plutarque les séductions de la puissance, sans recourir encore à celles de l'amitié. Je ne veux pas qu'il accorde à Sénécion ce qu'il pourrait refuser à Trajan, J'offVe à Plu-
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tarque un consulat où je serai son collègue. Ce serait un beau souvenir de notre ancienne amitié y et un digne ornement de mon règne ; mais je le laisse complètement libre de juger de quelle manière il peut rendre sa vieillesse le plus utile aux hommes. Voilà le sens de la lettre que je lui écris. Au reste ^ Maxime, si vous ne m'amenez Plutarque, vous me ramènerez du moins un ami que les leçons de Plutarque auront perfectionné. »
Il y a quinze jours seulement que j'ai remis cette lettre à Plutarque. J'ai vu couler les larmes de sa gratitude et de sa joie. Cependant j'ai peu espéré : il m'avait demandé quelques jours pour prendre son parti. «J'ai, me dit-il en souriant, un démon familier comme Socrate , et c'est mon maître Platon ; il faut que je le consulte. » Avanthier, veille du jour où j^attendais sa décision, je me flattais d'obtenir une décision favorable. J'avais trouvé dans les manuscrits qu'il veut bien confier a mon instruction un petit traité où il examine cette question : Si l' administration cornaient aux vieillards^ et dans plusieurs cas il penche pour l'affirmative. Je me préparais à lui opposer des arguments victorieux, einpruntés de lui-même. Mais hier, en m'abordant : « Maxime, me dit-il, I. i4
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Platon m'a répondu qu'un philosophe sexi^é-*naire^ qu'un Grec presque étx-anger à la langue latine ne doit point être consul à Rome. J'ai plus fréquenté. les vieux Romains que ceux auxquels Trajan rend aujourd'hui le bonheur, et auxquels il tâche de rendre la vertu. L'habitant de Chéi*onée serait trop étranger dans une cour, trop interdit devant le sénat et le peuple romain. Est-ce que je pourrais jouir avec honneur d'une dignité où je me sentirais complètement inutile? Les Romains sont encore forcés d'honorer les Grecs copime leurs maîtres en savoir; mais nous sommes trop près de notre grandeur par nos souvenirs historiques, pour qu'ils souffrent jamais en nous des rivaux en pouvoir. Il ne faut pas que Plutarque satisfasse sa vanité aux dépens du repos de sa patrie. Qu'un mauvais empereur (hélas! Maxime, Rome en a déjà tant vul), qu'un mauvais empereur succède à Trajan ^ et l'on verrait bientôt tous les Grecs chassés de Rome, de l'Italie, poursuivis peut-être jusqu'auprès de leurs dieux domestiques, parce que Plutarque aurait eu la faiblesse de se laisser revêtir de la pourpre consulaire. Polybe fut l'ami de Scipion, et n'exerça point de magistrature à Rome; l'ami de Ttajan ne doit point abuser d'un