‹ TestamentChapitre 20 sur 42 · LETTRE DE MAXIME A PLINE LE JEUNE · texte numérisé non relu

LETTRE DE MAXIME A PLINE LE JEUNE

notables des grands hommes , avec la dédicace la plus simple et la plus sincère qu'aucun des Césars et qu'aucun prince aient jamais reçue. Pour moi^ il me donna , comme un présent de l'hospitalité, un traité sur la fortune des Romains , ouvrage que j'avais souvent médité dans sa bibliothèque, et où la philosophie résout souvent les plus grands problèmes de la politique. Je lui témoignai le désir qu'il adressât aussi à Trajan son Traité sur la fortune d'Alexandre. « Trajan , me répond le sage, est bien brillant dans la guerre; il ne me paraît point à propos de l'entretenir d'Alexandre, n

Hier Plutarque vint me trouver de bonne heure ^ accompagné de Timoxènesa femme y. de Lamprias son frère, et du jeune Sextus, fils de celui-ci. (( Voici , me dit-il en me montrant le jeùUe homme^ un compagnon, que je vous- amène pour votre retour à Rome. C'est dans mon neveu que j'ai trouvé mon meilleur disciple. Veillez sur lui; procurez -lui le plus grand des bonheurs, l'amitié de Pline et de Tacite. Cher enfant , dit-il ensuite en se retournant vers son neveu, garde^toi de mêler aucune ambition à l'étude de la philosophie. Sois simple et modeste comme Panétius et tous ces Grecs qui , conduits à Rome, ont aidé k

S14 CHAPITRE VlII.

former l'âme de Scipion et des Romains les plus vertueux. Puisses -tu rencontrer un élèye qui^ règne comme Trajan, ou meure comme Thraséas ! Profite de ce moment tant désiré par Platon , de ce moment qu'il regarde comme la plus belle époqpe du genre humain^ où les rois consulteront les sages et seront des sages eux-mêmes. Veillons par nos conseils à propager la vertu dans des familles illustres^ afin que la vertu puisse se maintenir sur le trône à l'aide de judicieuses adoptions , et faisons ainsi de notre félicité du moment la félicité des siècles. »

Puis suivirent mille instructions de détail données par Plutarque ^ Timoxène et Lamprias au jeune espoir de leur famille. Je quitte Ghéronée^ mon cher Pline ^ avec les mêmes regrets^ avec les mêmes larmes que je quittai pour la première fois ma ville natale et la maison paternelle.

La philosophie est éclipsée par la religion chrétienne. «^ Celle-ci opère la conversion des barbares. — Son plus bel âge , le cinquième siècle , est suivi des plus grands et des plus longs fléaux de la société. — L'éloquence prend une vie nouvelle chez les Pères de l'Église : la stérile exaltation des Pères du désert ne remédie pas aux maux du genre humain. — Grande autorité qu'acquièrent les prélats. — Ils semblent renouveler et réunir plusieurs magistratures de Rome. — Nouvelle révolution opérée dans le monde par Mahomet. — Le théisme musulman abaisse la sublimité de l'Évangile. — Leskalifes raniment le goût des lettres et des sciences. — Le génie de la civilisation éclate surtout chez les Maures conquérants de l'Espagne. — Merveilles qu'ils opèrent. -» Pourquoi lais-^ sent-ils Platon pour suivre Aristote? — La logique d'Aristote est bientôt importée en Europe ; elle j crée la scolastique qui devient une barrière plutôt qu'un exercice pour la. philosophie.

Voici le moment où la philosophie vient se perdre dans les rayons du soleil nouveau qui s'est allume pour le monde ; et cette éclipse dure plus de douze siècles. L'iïnmense flot de barbares qui se précipitent sur ^Occident concourt à éteindre

l'une de ces lumières et obscurcit l'autre par sa grossière ignorance et la férocité de ses usages. Après avoir chassé, exterminé ceux, qui s'appelaient les maîtres du monde , ils se chassent, s'exterminent entre eux. Tout accourt au partage des dépouilles, des frontières de la Chine ainsi que des glaces du nord de l'Europe, et le partage n'est qu'une suite de combats qui en punissant les vainqueurs de la veille achèvent la désolation des vaincus. A peine la religion qu'ils embrassent avec la foi facile et peu profonde du conquérant a-t-elle adouci leur férocité; à peine la vieille civilisation, qu'ib déchirent et dont ils héritent , les a-t-elle énervés , qu'ils sont forcés de céder la place à d'autres hordes qui ont encore toute la première sève de la barbarie. Sous l'empire de la croix, les souffrances se multiplient pour te monde. Le ciel est ouvert , mais on n'y peut monter que par les chemins les plus ardus. La capitale où l'on enchaînait les rois n'est plus qu'un marché de patriciens esclaves. Paraissez à l'encan, descendants des fiers Appius, famille immense des Fabiens toujours prête à renaître pour les besoins de la patrie; vous avez bu les larmes de la terre , elle va s'abreuver des vôtres. Où donc trouver quelque image de la paix, quelque refuge pour la pensée ? Est-^ce dans ce sanc-^

tuaire si pur^ qui a banni les fables adultères, les sacrifices sanglants et les monstrueuses apothéoses? Mais il est souillé par des guerres intestines près* que aussi cruelles que celles des barbares , et qui aident à leur triomphe. Le pavé des temples devenus des églises n'est plus arrosé du sang des taureaux et des béliers , mais il l'est souvent de celui des hommes et des prêtres. Il faut en traverser des torrents pom^ savoir si la divinité de Jésus-Christ est tout à fait égale à celle de son père. Âthanase et Arius, servis tour à tour par des souverains romains, grecs, ou barbares, ont voulu décider par le fer une question qui peut-être épouvante Tintelligence des anges.

Ce n'est encore là que l'un des mille problèmes qui sont venus troubler la foi naissante et diviser là théologie alors que tout l'empire de la pensée lui est abandonné, soit par lassitude, soit par conviction , soit par terreur (car le grand Théodose a usé largement de cette arme). Les écoles tout à l'heure si bruyantes des philosophes se taisent. Celles d'Alexandrie qui , en voulant renouveler la doctrine de Platon , l'ont défigurée tantôt par un illuminisme insensé et tantôt par un scepticisme honteux, se sont offertes seules pour soutenir le combat contre le christianisme ; mais elles ont été

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obligées de repousser des combattants aguerris sortis de leur propre sein ; elles ont rendu leur dernier souffle aveC' le dernier des philosophes p l'empereur Julien; et c'est la flèche des Perses qui a confirmé l'empire de la foi .

Au milieu d'une si vaste désolation^ l'optimisme est-il encore possible? oui , si on le cherche dans la Cité de Dieu. Saint Augustin s'y élève avec les ailes de la foi et celles du génie. Heureux s'il n'en rétrécissait pas tellement l'enceinte^ s'il n'eu rendait pas l'accès tellement diflSicile» que Socrate^ Platon, Gaton et Marc-Aurèle ne pourraient y pénétrer, même après de nouvelles et longues épreuves ! Mais on ne peut lire ce Père de l'Église sans trouver souvent en lui l'effusion d'une âme tendis. Quelque recherche d'esprit n'empêche pas l'essor de ses pensées sublimes. Pour les preuves de la spiritualité de l'âme, il surpasse Platon et prépare Descartes. Laf terre africaine avait déjà pro-* duit dans Tertullien un véhément défenseur de la foi. Il me fait oublier par d'admirables mouve-* ments la barbarie de son style , mais non la barbarie de ses sentence^ de damnation éternelle. On sent l'africain dans les images et les plaisirs de la vengeance.

C'est auprès des Pères du désert qu'il faut cher-

cber de la paix et. l'on est confondu d'y trouver de la béatitude^ au milieu de tant de désastres. Une telle exaltation est un prodige de la religion chrétienne. La spiritualité se manifeste ici dans toute sa puissance et vient mettre au défi toutes les voluptés sensuelles. Et pourtant je suis forcé de me demander : Que font-ils là , ces héros du christianisme? Est-ce le moment de la retraite, de la fuite? Leur foi va jusqu'aux dernières limites permises à la nature humaine; m^is leur charité, où s'exerce-t-elle? Leur pitié manque-t-elle d'épreuves et leur courage d'occasions? Est-ce que de beaux dévouements pour ses semblables n'abrègent pas les voies du ciel? Je les vois dans leurs étroites cellules ou sur les sables du désert anticiper les joies du paradis et ne plus vivre qu'avec les saints et les anges; mais je les vois aussi, comme Fa voue saint Jérôme, ce grand peintre de cette vie solitaire, obsédés maintes fois d'images voluptueuses sous lesquelles les dames romaines ou grecques se peignent à leur trop puissante imagination. Ni le jeûne , ni le cilice , ni les coups de discipline ne peuvent plus les soustraire aux séduisantes metamorphoses que Satan sait emprunter. Oh! que si un homme tel que saint Vincent de Paule eût mangé des racines avec saint Antoine et saint Pa-^

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corne , il eût bien su daus de telles tentations assurer sa retraite et sa victoire en se plongeant ^ non dans les délices^ mais dans les calamités du monde; il eût pénétré dans la tente d'un Genséric ou d'un Attila. Sainte Geneviève n'obtint - elle pas un pareil triomphe? S'il avait aperçu dans la longue chaîne des captifs soit un descendant des Emile ^ soit un chrétien obscur, mais fidèle , meur* tri sous le poids de ses fers, il eût su s'en charger. Pourtant il ne faut pas oublier que ce même âge de tempêtes et de ruines fut fertile en héros chrétiens , toujours dévoués aux œuvres vives de la charité, et saint Vincent de Paule n'a fait que transporter leurs vertus au xvii® siècle; rien n'explique înieux les conquêtes de l'Évangile dans des siècles qui semblaient si peu faits pour recevoir sa douce et divine lumière.

Ce n'est pas tout, et voilà un autre triomphe de la foi. Quand la barbarie va couvrir la terre, l'éloquence se ranime et ne veut plus d'autre source qu'un livre plein de simplicité, l'Évangile. Après trois siècles écoulés, les chrétiens divisés en un nombre presque infini de sectes n'ont point en-^ core reçu un symbole uniforme, symbole qui n'existe dans aucune autre religion. L'impérieux et intrépide Athanase a entrepris de le leur don-^

tier. Implacable ennemi du cloute, il forge des chaînes pour la foi et lui imprime un caractère de perpétuité : Lycurgueest timide auprès de lui. On ne peut sortie du cercle qu'il trace à la raison humaine. Cet athlète de la foi semble invincible comme elle. Après d'horribles combats, où. les ariens d'abord et les catholiques ensuite ensanglantent leurs victoires , l'épée de Théodose fait triompher la doctrine d'Athanase.

Ce succès a exalté les Pères de l'Église. Ils croissent en savoir, en éloquence, en vertus. L'Occident sur qui portent les plus terribles coups de la barbarie , répond aux vœux de l'Orient qui se repose encore sur les hautes murailles de Constantinople. Les Ambroise , les Jérôme , les Augustin sont animés du même feu, s'emparent de la même autorité que les Bazile, les Grégoire de Naziance, et les Chrysostôme. Un évêque exerce un pouvoir digne des républiques anciennes. Il est souvent un tribun du peuple; il est toujours un censeur inamovible dont les rigueurs trop méritées frappent des cœurs corrompus, comme les censeurs les plus sévères de Rome infligeaient le blâme et la dégradation à des sénateurs indignes de leurs ancêtres. Enfin il est quelquefois un éphore qui peut condamner les plus puissants souverains

St%Û CHAPITRE tX.

à de profondes humiliaftions, telles que la pénitence imposée par Âmbroise à Théodose , lorsqu'il se Tengea à la manière de Garacalla de quinze mille Thessaloniciens , dont quelquesuns avaient brisé sa statue. La charité chrétienne applaudit à la salutaire rigueur dont usa saint Ambroise ; mais le sacerdoce ne comprit que trop jusqu'où pouvait aller son pouvoir, et la tiare s'éleva comme une rivale de la couronne.

Mais n'est-il pas admirable qu'au milieu du chaos qui suivit la mort de Théodose et le règne de ses deux faibles fils , la morale évangélique put recevoir ses plus sublimes développements , et que les Bossuet , les Massilloh , les Bourdaloue , les Pascal , les Fénelon même n'aient que fort peu outre-passé les grands enseignements desAugustin, des Ambroise, des Bazile, des Grégoire de Naziancé et des Ghrysostôme ! En présence de quels objets céùx-ci se mettaient -ils à la recherche de la perfection morale et chrétienne? Dans l'Occident) la barbarie victorieuse, gorgée de dépouilles dont elle ne sent pas le prix, se bat ou se couche sur des lits de cadavres , sur les ruines fumantes des temples et des palais , ou sur les débris de statues, chefs-d'œuvre de l'art, lorsqu'on n'a

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point eu la précaution de les enfouir dans le Tibre ou l'Arno.

. Dans rOrient^ que voyez* tous? une civilisation dégradée non moins hideuse que la barbarie: même ; des cours peuplées d'eunuques qui deviennent des ministres y et des prostituées dont quelques-unes deviendront des impératrices ; des petites-fiUea du grand Théodose , qui ne cessent d'agacer dans Attila le plus laid et le plus féroce r epnésentant de la barbarie; des jeux et des courses de l'hippodrome ) plus meurtriers que les combats des gladiateurs; de nouvelles factions qui s'y forment et où tel ou tel cocher vient remplacer les Marins et les Sylla^ les Pompée et les César, les Antoine et les Auguste, et ont l'horrible gloire de rivaliser avec les dictateurs et les triumvirs par le nombre et le rang des victimes qui périssent pour leur cause; un Rufus qui renouvelle Séjan par ses cruautés et par sa chute; enfin tout ce qu'il est possible à la lâcheté de commettre de crimes. Quelle ressource restait-il donc à ces Pères de l'Église pour peindre des vertus dignes de l'É>vangile? La plus belle de toutes, c'était de lire dans leur ^oie. Leurs homélies nous font con** naître encore qu'au milieu de tant de turpitudes et de désolation, des vertus chrétiennes florissaient

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encore, surtout parmi les femmes. C'est unxioux correctif à une histoire si sombre et si abjecte.

Je n*ai pas le courage de poursuivre cette esquisse au delà de cette époque qui se termine au règne de Justinien , règne inégal et bizarre qui rappelle , grâce à Bélisaire et Narsès, quelques beaux restes de la grandeur romaine , mais qui retombe bien-tôt dans les tragiques petitesses du Bas-Empire. Ici la philosophie m'abandonne, et l'optimiste ne sait plus où placer sa tente. Cependant de nouvelles monarchies se fondent. Le torrent de la barbarie s'est creusé quelques lits où il coule d'un cours plus régulier. On change moins souvent de conquérants dansf l'Espagne, dans la Gaule, dans la Grande-Bretagne. Le christianisme produit un peu plus librement ses effets; c'est une rivière qui coule à travers une ceinture de rochers, dont la voûte l'obscurcit et qui la force de redoubler d'efforts pour la franchir. Vous croyez respirer quelque temps avec les rois visigoths en Espagne, avec quelques rois anglo-saxons , et surtout avec, Âlfred-le-Grand qui retrace dans un tel âge de belles lueurs de philosophie. Enfin il vous semble qu'avec Charles Martel et surtout avec Charlemagne , la civilisation va reprendre une marche victorieuse. Vous allez la voir retomber dans, un

un goufFre plus profond , dans une anarchie non pius fortuite, mais trop savamment organisée sous le nom de système féodal.

Il n'arrive pas toujours qu'un grand homme crée une grande nation et triomphe du vice de $ès institutions qui l'emporte vers Tanarchie. Je me borne à eii citer deux exemples , Gharlemagne en France et Sobieski en Pologne. Cette anarchie existait dans les veines du régime féodal, lorsqu'il ne se montrait encore que sous sa première forme, le régime des provinces concédéesà titre de bénéfices. Quand le bras et la tète de Charlemagne manquèrent , tous les gouvemeui's dé provinces prirent goût à leurs possessions et créèrent la science de l'usurpation , en prêtant foi et hommage. Ce fut en portant la livrée des successeurs de Charlemagne et en profitant de leurs discordes impies qu'ils s'emparèrent successivement de tout leur héritage. Pendant près de deux siècles, l'autorité royale demeura garrottée par une multitude de tyrannies et de sous- tyrannies qui rele^ vaient les unes des autres, et toujours ardentes à se combattre entre elles. Chacun disposa d'un troupeau plus ou moins grand de sujets qui devinrent des serfs. Le clergé, après avoir timidement combattu cette oppression, se mit de la I. i5

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partie ; eu se réservant d'être un peu moins barbare. Les hardis pirates du Nord accoururent sur leurs frêles esquifs pour partager cette proie. Tout ce qui ne tombait pas sous leur cimeterre, tomba dans les filets des seigneurs. La religion restait honorée , même avec un redoublement de terreur superstitieuse; mais dans le fait, l'Évangile n'était pas plus reconnaissable que l'autorité royale elle-même. Tout ce qui reste d'esprit ne sert plus qu'à la ruse et à la perfidie. Une trahisoq bien ourdie est devenue le chef-«d'œuvre de l'esprit humain. Vous voyez souvent des armées qui décampent dans la nuit pour changer de drapeau^, et leur chef, leur, roi, en s'éveiU lant, ne trouve plus un seul garde autour de sa tente.

Les publicistes qui nous parlent aujourd'hui d'une vieille constitution française qui aurait duré sans altération depuis Giovis jusqu'en 1789, en appuyant toujours une forte monarchie sur le suffrage universel , doivent être fort embarrassés d'ep suivre la trace dans un siècle où la royauté ne possédait plus en propre que la ville de Laon et où • la servitude des villes et des campagnes tenait lieu du suffrage universel.

Voilà le pas rétrograde le plus immense qu'ait

fait la civilisation , mais jamais elle ne subit d'éclipse totale. Un peuple nouveau est entré sur la scène avec toute la puissance de l'enthousiasme religieux et conquérant. Les Arabes vont tenir la pl^ce des Grecs et des Romains. Mahomet^a opéré une nouvelle révolution rivale de celle du Christ et qui lui enlève presque toute sa domination en Asie. Le théisme est son levier pour ébranler le monde. Cette croyance qu'on accuse ^aujourd'hui d'être si froide^ si flottante, prend le double caractère d'une exaltation et d'une fermeté invincibles. Mahomet l'a pourtant dégradée en portant atteinte à la spiritualité sublime telle qu elle est proclamée par l'Évangile y et surtout en substituant la violence à la charité la plus expansive , enfin en venant affermir le despotisme dans son vieux domaine, tandi^que delà religion chrétienne devaient jaillir plus ou moins tôt des principes d'une liberté mieux combinée et plus durable que celle des républiques anciennes. Mahomet employait les deux ressorts de la volupté et de la terreur chez des peuples habitués à passer tour à tour de l'une à l'autre de ces impressions. Ses saints furent des héros; ils cherchaienl^ une mort glorieuse comme un commencement d'inépuisables délices; et des hommes tels qu'Âbubécker^ Âli , Caled et Amrou

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appuyaient par leurs vertus la terrible prédication faite par leurs armes.

Les Arabes ont d'abord repoussé les lumières qu'ils pouvaient puiser largement dans la bibliothèque d'Alexandrie ^ magnifique dépôt resté trop longtemps stérile entre les mains des Romains euxmêmes. C'est sans remords et sans regi*ets qu'ils ont stupidement chauffé les bains d'Alexandrie avec le plus précieux trésor du génie et du savoir; mais ils avaient trop de gloire^ ils aimaient trop à faire fleurir leur domination pour rester longtemps insensibles à la puissance des lettres. Dès qu'ils en eurent senti le charme et compris l'utilité, ils jetèrent des regards hunliliés, consternés sur les cendres de l'incendie allume par leurs mains. Leurs remords ne furent point inutiles. Parmi ces hommes du désert , ces guerriers insatiables de victoires et souvent portés au carnage, il se forme des savants infatigables qui viennent se mettre à l'école des Grecs dispersés. Leurs califes Aaroun- Al Raschild, Alamoun et Almanzor les encouragent avec une merveilleuse munificeince. Quelques manuscrits sont payés au prix de plusieurs villes; mais n'imaginez pas que ce soient des poèmes d'Homère, des tragédies de Sophocle et d'Euripide, des comédies de Ménandre, qu'ils achètent à

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ce haut prix. La poésie d'Homèrç est repoiissée par leur dévotion musulmane ; ils craignent un commerce trop séduisant avec l'idolâtrie. Us domptent de leur mieux leur instinct poétique et le tiennent resserré dans les étroites limites du Coran; ils ne veulent qu'un merveilleux de leur création y fait pour amuser les veilles du désert et le repos des caravanes; leur mythologie nouvelle n'a point le charme des allégories ingénieusement morales des fables grecques. Les poètes ou plutôt les conteurs arabes ne savent user du beau idéal que pour retracer les pompes des palais des rois , des fées et des génies; mais ils savent réjouir et surprendre l'imagination ; ils abondent en aventures plaisantes^ en peintures naïves de moeurs qui rappellent souvent la vie patriarchale.

Mais c'est la conquête des Espagnes qui développe le plus chez les Arabes^ unis aux Maures de l'Afrique , le génie de la civilisation ; et d'abord ils ont celui de la conquête. Malgré leur ferveur pour une religion exclusive de toute autre, ils se gardent bien de procéder par l'extermination des vaincus. Us les éblouissent, ils arrachent leur admiration ou les attirent à eux par le spectacle de leurs jeux, de leurs fêtes, de leurs tournois, par la somptuosité , l'élégance arabesque de

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leur architecture^ la grandeur de leurs monuments y les plus beaux que Ton ait vus depuis les Grecs et les Romains et qui n'en sont point des copies.

Mais Toicila plus étonnante de leurs séductions: ils emploient celle de l'amour. Quoi I des peuples orientaux^ des Africains même viennent en donner des leçons à l'Europe! La politique a pu leur suggérer ce moyen pour ménager des alliances entre les vainqueurs et les vaincus; mais eux-mêmes d'où les ont^ils reçues ? c'est de la résistance qu'ils éprouvent pour la première fois. Sans faire tort à la beauté des Ândalouses , je crois que leurs scrupules et la pudeur dont le christianisme à embelli leurs charmes ont été leurs plus puissants moyens pour dompter ces conquérants et les amener à l'amour et de l'amour à la galanterie.

Us virent autre chose que les daptives idiotes de leur harem ou que les complaisantes houris du paradis de leur Prophète. La passion s'allume vite dans les cœurs qu'enflamme l'enthousiasme i^ligieux> et c'est précisément parce que ces deux mo* biles se combattent^ qu'ils s'enflamment l'un par l'autre. Attendez-vous à voir fleurir les lettres et les arts où régnent la religion^ la gloire et l'amour. Pourtant l'islamisme imposait un fi^in sévère à la

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poésie et aux beaux arts, par la réprobation séyère de tout ce qui pouvait rappeler l'idolâtrie. Il défendait de reproduire les foi'mes humaines , et c'était un arrêt de mort pour la peinture et la sculpture. Il leur restait un genre de poésie consacré aux grandeurs de Dieu, au merveilleux de tout genre, aux exploits des guerriers, et aux plaintes de l'amour. La barbarie de Férdînattd-le- Catholique , cet Omar chrétien , nous a privés de presque toutes ces productions des Maures; mais la poésie espagnole du moyen âge dérivait de cette source, elle-même le reconnaît. Par la beauté de la copie, on peut juger du mérite de l'original. La musique était un accompagnement nécessaire de ce genre de productions erotiques , religieuses ou guerrières; des accords tendres et mélodieux redoublèrent l'enchantement des belles nuits de cette contrée. Quant à l'architecture, elle fut tout empreinte de la grandeur du dieu de l'univers et du faste oriental.- L'élégance exilée de la peinture se réfugia dans des ornements trop di^ vei'sifiés pour n'être pas souvent bizarres.

Vous avez tous lu la description ravissante des magnificences de la mosquée de Cordoue ; je m'arrête avec plus de plaisir sur les vertus et le génie de ses califes et surtout des trois Âbdérames

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et des deux premiers Asham, Voas diriez une nouvelle succession de Trajan , d'Adrien ^ d' Antonin et de Marc-Aurèle. Abdérame P% échappé seul au massacre de la famille des Ommiades , est un des plus grands caractères et des esprits les plus Tastes et les plus judicieux qui se soient formés par l'adversité. Il ouvre à la fois tous les canaux de la civilisation. Sous lui et sous cha^ cun de ses successeurs, de savantes irrigations fertilisent le sol qui reçoit des cultures nouvelles aussi variées qu'intelligentes. Leur commerce s'étend dans le golfe Persique, dans les Indes et jusque dans la Chine. Quelques savants inclinent à croire qu'ils purent en rapporter la boussole* Leur navigation est protégée par leurs observations astronomiques, science qu'ils étendent beaucoup plus loin que les savants d'Alexandrie , dont ils consultent et ressuscitent les travaux. Ik inventent la chimie et perfectionnent la botanique; l'usage qu'ils en tirent les rend les premiers et même les seuls médecins dignes de ce nom dans toutes les parties du monde.

La mosquée de Gordoue éclipse la gloire du temple? de Salomon, et l'Alhambra de Grenade celle des palais des empereurs romains. Mais voici qui est bien mieux encore que ces monuments

fastueux : la population des ]^spagnes parait avoir été à cette époque triple ou quadruple de ce qu'elle est aujourd'hui.

Le savoir se répand chez cette nation vive , ingénieuse , passionnée jusqu'à la violence , et qui cède quelquefois à la cruauté africaine. U domine toute ville importante de l'Espagne ^ il passe le détroit et va réagir sur l'Afrique musulmane ; tandis que tout meurt, et livres et Savants dans le grand fojer de la civilisation antique et de la civilisation chrétienne. Tant de gloire et de prospérité commence à se ternir, vu le déclin et la chute du califat de Cordoue ; mais on en trouve encore de brillants rayons dans la lutte obstinée et à la fin malheureuse , que soutinrent les Maures d'Espagne contre les Espagnols, chrétiens, descendants des Yisigoths et successeurs de Pelage. La gloire et les succès des combats se partagent désormais entre deux peuples et deux religions* Le Cid , premier héros de la chevalerie et son plus parfait modèle, fait pencher la balance en faveur des chrétiens , et quatre siècles après , Grenade, le pays des mei^veilles, est soumise par Gonzalve de Cordoue. A cette époque^ la civilisation chrétienne avait repris toutes ses forces , épanché par degrés ses immenses bienfaits en ^'ap-

puyant sur la découverte d'instruments précieux qui ne cesseront plus de s'améliorer.

J'ai voulu prouver par cette excursion histô^ riquequeles lumières étaient loin d'être perdues pour l'univers^ dans le temps même où elles semblaient couvertes d'une rouille si épaisse, sur notre horizon. J'aurais pu fortifier cette preuve par l'exemple de la littérature persane, dont l'âge d'or correspond avec notre siècle de fer et de plomby c'est-à-dire le dixième, et qui fut illustrée par trois grands poètes, Saadi, Hafitz et Faroudgi. J'aurais pu encore voyager dans les Indes et dans la Chine, et montrer comment les bramines et les lettrés ont su conserver et peut-être enrichir ce précieux dépôt, en dépit des conquêtes désastreuses desGengiskanetdesTamerlanjmais ce serait trop sortir des limites étroites que je dois me prescrire.

<]'est l'histoire de la philosophie que je voudrais «uivre d'un <?oup d'œil rapide; Mais voilà que je parcours une longue suite de siècles et ne sais plus comment la saisir au passage. Quand je veux frapper à sa porte, c'est la religion qui m'oUvre et vient ttie dire d'une voix impérieuse : « La philosophie, c'est moi; ne la cherche point ailleurs que dans mon sanctuaire. » Malheureusement, la religion même vient m'offrir une arène de com-

bats théolôgiques 9 et ce sont les |)lus sanglants de ceux qui soulèvent les peuples et les rois. Fati^ gué de ce spectacle cruel , je forme le vœu que la philosophie conquière assez d'indépendance et s'éclaire assez des lumières pures de la religion > pour contenir ces discordes impies et arrêter cette eHusion de sang. Lé remède viendra^ mais sera^^t^t sagement administré?

L'islamisme, quelle qu'ait été sa gloire passagère en Espagne^ à Bagdad^ à Maroc métué, et quoiqu'il soit appuyé sur l'adoration de Dieu, pre* mière base d'un sain optimisme y le repousse par l'horreur des supplices étemels dont il prodigue à chaque instant la menace , et surtout pat^ le dogme abrutissant de la fatalité. Il né semble pas avoir conçu l'idée du progrès de la société humaine; il est essentiellement, douze siècles lé prouvent, l'étendard du despotisme, comme le christianisme est Celui d'une liberté progressive | aussi la philosophie des Arabes n'a-t-^elle pu prendre un essof généreux et qui lui soit proptie. Elle n'est ^ à vrai dire, qu^ùn pâle reflet de celle d^Aristote. Mais pourquoi donc à^t-eile pu préférer Ari&tote à Platon, dont lé sentiment théiste servait bien mieux la cause de l'islamisme? Peut-^ être cette préférence n'était--elle due qu'au génie

assez vaste ^ mais uti peu froid des Abenhozar, des/ Avicenne , des Averroës et des preitiiers traducteurs et commentateurs d'Arislote. Peutêtre aussi que la philosophie de Platon , qui la première enseigne le verbe et la trinitéj leur paraissait offrir trop d'affinité avec le christianisme; mais ce qu'il y eut de bizarre , c'est que les docteurs chrétiens , dès que par le moyen des Arabes ils connurent Aristote , passèrent sous le joug de ce maître impérieux , et oublièrent Platon. Les controverses théologiques étaient alors érigées en une sorte de tournois, parodie pédante des combats chevaleresques. La logique d' Aristote se présentait a propos pour fournir des armes aiguisées aux combattants.

La philosophie nommée scolastique vint épaissir les ténèbres de la théologie ; ce n'est pas qu'elle ne produisit des hommes d'un esprit supérieur , tels qu'Abailard , Thomas-d'Aquin^ Bonaventure et Scott; mais la sécheresse et l'accablante monotonie de leurs formes syllogistiques les privèrent de cette éloquence abondante qui persuade et qui entraine. La contagion de cette école se répandit sur les lettres naissantes. Il arriva que dans les deux siècles des croisades, si féconds en aventures, en combats homériques, en briK

lants caractères y la force, l'ëclat et la grâce pittoresque de l'expression répondirent rarement à cette exaltation de la foi, de la gloire et de l'amour; il semblait pourtant qu'une telle époque eût dû produire des chefs<l'œuvre dignes des temps beaucoup moins héroïques de la Grèce. Partout, excepté dans les poésies des troubadours et des trouvères, l'imagination subissait le vasselage , la dure servitude de la scolastique; le baume évangélique restait étoufië sous les fagots d'épines entassés avec tant de soin et de profusion. Jusque dans les écoles du savoir et dans le sanctuaire de l'amour divin , on entendait encoipe un bruit de ferraille scolastique , qui en persécutant les oreilles aigris*sait les esprits. Mais Aristote et les Arabes qui l'avaient fait connaître n'étaient nullement responsables de ce nouveau chaos qu'ils avaient voulu prévenir.

L'interrègne de la philosophie continue. -— Cependant les bienfaits de la religion se développent par l'abolhion de la. servitude. — Mais l'ambition pontificale , en visant au despotisme théocratique, crée une anarchie nouvelle. -— La croisade contre les Albigeois amène le tribunal de l'Inquisition et sorn odieuse procédure. — De nouveaux instruments sont accordés par la Provideace à la civilisation. — Découverte de la boussole. — Voyages des navigateurs portugais, suivis des immortelles expéditions de Christophe Colomb et de Vasco de Gama. — Le fanatisme et l'hypocrisie ne secondent que trop la cupidité des barbares con- ' quérants. •— Heureux effets qui résultent pour les sciences de la dispersion des savants grecs après la prise de Constantinople. — Découverte de l'imprimerie , magnifique complément du don de la parole et de celui de l'écriture. — Elle favorise le succès de la réforme de Luther. — Premières lueurs de la philosophie eu Italie. — Machiavel rejeté du rang des philosophes. — Erasme modérateur impuissant des innovations religieuses. — Explication du scepticisme de Montagne.

LONG INTERREGNE DE LA PHILOSOPHIE

J'ai encore un long espace à traverser avant de retrouver la philosophie brillant de son propre éclat. La religion règne seule et devient un peu mieux comprise , grâce au génie de Saint-Bernard

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et à la belle âme de Saint-Louis. Elle se révèle par des bienfaits que le inonde n'a point encore connus , que la philosophie ancienne désespérait d'accomplir et n'osait presque désirer. Le plus gi*and de tous , c'est l'abolition de là servitude qui commence et va se développer sans bruit pendant trois siècles dans les plus belles régions de l'Europe ; c'est la meilleure des révolutions politiques et^la seule qui n'aitpas coûté une goutte de sang. Pourrait-on refuser de l'inscrire au nombre des miracles é vangéliques I La politique des rois y a concouru sans doute; mais quand la politique entre dans une telle route et sait s'y maintenir pendant trois siècles , n'y peut-on découvrir une inspiration divine? La charité invente et même prodigue des établissements que le polythéisme, aidé par la philosophie et favorisé par la domination de Gy rus , de Périclès , d'Alexandre , des Séieucus et des Ptolémée , et enfin par celle des Romains y n'avait pu faire éclore. Le droit des gens, le droit de guerre, se modifie trop lentement sans doute , mais devient moins fécond en barbaries , quand il ne s'agit pas de guerres civiles et surtout de guerres de religion. Mais l'ambition pontificale, la superstition, le fanatisme profitent du long sommeil de la philoso-

LONG INTERRÈGNE D£ LA PHILOSOPHIE. 241

phie, Grégoire VII a paru; c'est l'Alexandre des papes; il sait se créeï* des vassaux dans les rois , et se poser au suprême échelon du système féodal. Cependant il n'a pour toute arme que des foudres spirituels ; le vicaire de Dieu , dès qu'il se sent traversé dans ses desseins , ouvre largement les portes de l'enfer pour les rois ; il rend les peuples responsables des délits canoniques de leurs souverains, et les punit de ne pas se révolter. Tout tremble ; on croit voir de partout sortir des flammes souterraines; la terre se couvre de damnés dont on fuit les approches. Le fils profite de ces terreurs pour dépouiller^ pour détrôner son père 9 et le poursuivre jusque dans la tombe. Plus d'asile pour qui est mis hors la loi divine. La félonie s'en fait une arme contre le maître le plus doux , et le triste prince ne redevient souverain, ne redevient homme, que lorsqu'il a reçu le châtiment public du fouet de la main des lévites. Alors la miséricorde papale veut bien lui épargner des restes de jours voués à l'opprobre. La fermeté de quelques-uns de nos rois, le droit sens du parlement, le concours du tiers-état, et pardessus tout les violences et les mesures acerbes de Philippe-le-Bel finissent par mettre un frein à cette ambition pontificale qui allait confon- I. i6

fiiS CHAPITRB X.

dre tous les pouvoii^ , et ranger l'occident sous le régime théocratique , c'est«à<^ire sous le despotisme le plus illimité y puisqu'il' s'exerce au nom du ciel.

Cependant la tyrannie du Saint-^iëge , le luxe scandaleux des prélats, et les débordements qui s'étaient répandus dans l'Eglise y avaient > dès It xiH* siècle^ soulevé une révolte qui devait éclater plus terrible et plus puissante trois siècles après. Elle était partie de quelques prédicants obscurs, de quelques bourgeois des villes du Midi y et enfin de pauvres paysans révoltés contre les concussions et les scandales ecclésiastiques. Le pape Inno^ cent ill, qui rappelle l'ambition , le génie «t la violence de Grégoire YII , fulmine une croisade contre les Albigeois. C'est une extermination qu'il commande , et il est obéi par des rois , par des grands vassaux et des chevaliers qui ont paru avec plus d'honneur dans les champs de la Pa* iestine. L'incendie et les massacres ordonnés par l'Église n'exceptent ni les femmes^ ni les enfants , ni les vieillards. De ce fléau passager nait un fléau d'une durée plus longue et non moins formidable, le tribunal de l'Inquisition. Cette même Eglise qui a su créer pour elle-même une savante hiérarchie, dont le gouvernement

tONO INTERRÈÛNB DB LA PaiLOSOMlB. 5I4S

ireprësentatif a profité depuis ^ et qui a porté dans sa juridiction canonique des ménagements inconnus à la barbarie féodale^ crée pour ce tribunal , outre l'atrocité des supplices , une pro^ cédure dont la cruauté froide et systématique sur* passe toutes les conceptions des empe]:\eurs ro* mains , de ceux que l'histoire ne désigne que par ce mot : les Empereurs monstres. On peut juger par là de ce que serait devenue FEurope courbée sous le joug théocratique.

Cependant la divine providence révèle par degrès ses grands desseins sur la société humaine, par les nouveaux instruments qu'elle met au service de la civilisation. La boussole est découverte et vraisemblablement importée de la Chine. On t]H>uve l'art difficile de la suspendre sur le vaisseau et de calculer ses variations. Le génie des navigateurs portugais a déjà commencé à exploiter les côtes de l'Afrique. Des constructions na<^ vales plus hardies , plus légères et plus imposantes vont seconder de brillants aventuriers. Le trône si longtemps avili du Bas -Empire verse sur l'Europe, au moment où il s'écroule y« des trésors de science et de goût, que l'ignorance gêné* raie y laissait enfouis. Trois hommes , trois lumières et tt^ois gloires de l'Italie, le Dante, Pé-

trarqueel Boccace ont merveilleusement préparé l'Occident à recevoir cette nouvelle culture , et ont déjà fouillé avec succès plusieurs des ruines précieuses de l'antiquité. On jouit de ces richesses avec un enthousiasme qui ressemble à une douce et inoffensive idolâtrie. Les pontifes romains j sourient sans scrupules. Leur munificence est se-^ condée parles Médicis, par ces princes marchands qui se dessinent en Périclès. Lltalie, qui tout à l'heure a fourmillé de républiques, et se sent exaltée par une forme de gouvernement qui sollicite les exercices les plus virils de l'esprit et de la volonté , se jette avec ardeur sur ces nouveaux trésors. La patiente érudition vient s'associer au travail du goût qui renaît, et à la fermentation du génie. On imite en créant. Tout n'est pas, ou plutôt tout ne paraît pas bien facile dans les découvertes nouvelles. Il semble d'abord aux peuples épouvantés que celle de la poudre à canon est un présent de l'enfer. Elle ne s'introduit qu'avec lenteurdans l'art de la guerre; mais elle va bientôt en chan-* ger toutes les lois. Si elle cause des regrets à la brillante chevalerie, d'un autre côté elle porte des coups salutaires à la tyrannie féodale. L'art de l'escrime semblait jusque là tenir lieu du génie des grandes opérations militaires, St même de

LONG INTERREGNE DE LA PHILOSOPHIE. 245

cette discipline qui ne pouvait jamais se rencontrer dans les levées tumultueuses de l'arrièrieban. Qu'arrive-t-il ? c'est que par degrés les combattants servis par l'artillerie ne s'approchent plus d'aussi près , et que les batailles qui ne seront plus des mêlées furieuses , deviendront moins sanglantes. Le pouvoir royal qui s^est rendu un salutaire protecteur contre les tyrans féodaux^ apprend bientôt^ en se servant de cette arme , à les écra^r, à les foudroyer dans ces châteaux perchés sur des rocs, d'où leurs pères exerçaient tant de brigandages impunis.

Mais voilà que par le courage et le génie de deux immortels navigateurs, le monde ancien se double, se triple, en attendant qu'il se quadruple. Deux continents séparés par l'Atlantique apparaissent l'un à l'autre avec une mutuelle stupéfaction, mais l'un dans l'enfance de la société, l'autre dans son âge viril ; l'un avec le regard timide de la colombe, l'autre avec le regard du vautour. Le monde nouveau avait le malheur d'être fei'tile en mines d'or et d'argent. La cupidité dés sanguinaires conquérants se fait une arme d'un fanatisme stupide chez les uns , hypocrite chez les autres. Ce que le commerce aurait fait avec une extrême facilité et d'immense&

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bénéfices, la guerre l'exécute à la manière d^Au tila; jamais le monde ne yit un prosélytisme jduis atroce. La religion pousse un cri tardif en fateur de Thumanité^ mais Lascasas ne peut parrenir à faire triompher TÉvangile qu'après que deux millions d'hommes ont disparu sous le glaive^ sous les foudres européennes^ ou dans les profondeurs des mines.

Deux ans après la découTerte de Christophe Colomb^ Vasco de Gama a franchi le cap des Tempêtes; il fournit dans les Indes une autre proie à l'avarice européenne. Outre ces deux grands navigateurs , deux conquérants ont paru à la fois^ Fernand Cortès et Albuquerque > l'un dans l' Amé^ rique, l'autre dans les tndes. Ils savent soumettre d'immenses contrées avec un petit nombre d'hommes. Les t^ortugais ne sont pâs> dans une conquête plus contestée et moins vaste , tout à fait rivaux des Espagnols en barbarie; mais eux aussi ^ ils. calomnient rÉvangile^ en établissant jusque dans les Indes le tribunal de Tlnquisition , dont ils aggravent encore les cruautés chez le peuple le plus doux de la terre. N'esW)ii pas forcé de regretter ici le long sommeil de la philosophie? Le zMe religieux ne parvient pas toujours à se mo-. dérer de lui-même. L'autorité politique et les

LONG INTBRBràNS W LA PHILOSOPHIE. 247

passions malfaisante» en abusent en prenant son masque ; il lui faut un contrepoids dans la philosophie !

Cependant la Providence qui se hâte lentement dons une oeuvre éternelle , vient de créer par rimprimerie pour la raison humaine un moyen de centupler ses forces ^ mais qui malheureusement ne la garantira pas de ses propres excès ; o^est un troisième don ajouté k la parole et à l'écriture^ et leur victorieux complément. Cet instrument nouveau n'est employé qu'avec une timide réserve; et d'abord il ne sert qu'à multiplier tantôt les copies des livrtt sacrés et canoniques, et tantôt celles des auteurs de l'antiquité, dont plusieurs n'ont dû leur lustre nouveau qu'à la prise de Constantinople et à la fuite bienfaisante du sa^ vaut Lascaris et de ses compagnons; mais bientôt l'esprit de controverse s'en empare et s'en fait une arme terrible.

La réforme tentée assez aveuglément par les prédicants albigeois et vaudpis, et méditée auparavant par Jean Hus et par Jérôme de Prague, est renouvelée en Allemagne par le terrible Luther, qui joint à un grand savoir et à une éloquence plus impétueuse que correcte et polie, cette énergie, cette opiniâtreté de caractère qui fait ici un conque-

rant ^ et là un sectaire redoutable. De nouveaux griefs se sont élevés contre la cour de Rome. Elle a été, sous le pape Alexandre Yl, une école de crimes et de débauches monstrueuses. Depuis, elle est devenue, sous Jules II et sous Léon X^ une école de goût et de magnificence tantôt religieuse et tantôt profane. Mais il a fallu solder les dépenses de la basilique Saint-Pierre , du plus admirable monument de la chrétienté et du monde, avec des indulgences, monnaie annoncée pour être descendue du ciel et qui n'est propre qu'à augmenter la perversité humaine, en rendant vénale la i||îsériGorde divine.

Luther pousse un cri d'indignation au nom de la morale outragée; ce cri est entendu par des âmes franches et candides dont l'Allemagne semble être la région privilégiée. Le bon sens des peuples s'accorde avec l'intérêt bu la sagesse de quelque; princes de l'Allemagne. Malheureusement Luther ne s'arrête pas là ; il ne se contente pas de renverser toute la hiérarchie de l'Église si savamment élevée, et cette discipline, cette législation, dont le catholicisme a voulu se faire une barrière éternelle; il fouille dans l'un des ses mystères, l'eucharistie, dont l'examen est interdit

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a la raison humame. Il a rompu l'une des digues. Les autres seront*elles respectées? Tout s'agite, tout s'ëbranle. L'édifice catholique, ouvrage de quinze siècles , est menacé de s'écrouler sous le choc livré à Tune de ses plus puissantes colonnes. Les rois se font un scrupule et surtout une crainte politique d'assurer leur indépendance envers le Sâint-Siége, en compromettant la soumission de leurs sujets. Luther a pour lui dans la presse une arme puissante, qui a manqué à tous ceux qui avaient élevé contre l'Église le drapeau de la rébellion, et la violence avec laquelle il en use convient à un âge encore mal dépouillé de sa grossièreté primitive. La foi catholique, pour repousser ses assauts, dont Zwingle et Calvin vont redoubler la violence , invoque avec succès dans la plus grande partie de l'Europe, et surtout dans le Midi, une vénération que les pères ont transmise, le charme attendrissant et populaire des cérémonies qu'on veut supprimer, enfin ce besoin d'unité dans la foi qui tranquillise le cœur. Une querelle si ardente, une guerre si ouverte , ne peut que s'embraser dans les con-« grès ecclésiastiques, et s'envenimer dans les cabinets des rois qui ont déjà pris des leçons de Machiavel; joignez-y les intrigues des grands

qui veulent s'arracher le pouvoir, la faveur des cours ^ ou à son début celle du peuple. La cause de Dieu, invoquée de part et d'autre^ le* vera bien des scrupules , justifiera d'un c6té la révolte, le brigandage et de cruelles violences, et de l'autre sanctifiera les deux attentats les plus monstrueux qu'ait jusque là produits la société; chez nous la saint Barthélémy, et en Irlande le vaste massacre des protestants par les catho-» liques.

Mais détournons-nous de ce tableau , qui n'a rien de commun avec la philosophie, et qui en fait amèrement déplorer l'absence. Cette philosophie cependant commençait à poindre^ dès le xvi* siècle qui fut brillant, agité et tourmenté comme tous les siècles d'une brui^que transition. Malheureusement elle ne renaît pas encore , même à cette brillante époque, où l'Italie multipliait ses chefs* d'œuvre dans la poésie et dans les beaux -arts. Le sentiment et l'inspiration dti beau étaient devenus une passion dominante et presque exclusive, mais surtout chez les Florentins, les Romains, les princes de Ferrare, et même chez les Vénitiens, qui déjà avaient à se distraire du déclin de leur grandeur. Chez les Athéniens , cette passion du beau, si fertile en prodiges, avait été

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contemporaine de leurs plus beaux jours de gloire et comme un reflet de leurs actions héroïques. Us étaient libres encore^ et la liberté surtout démocratique a besoin du balancier soit d'une sagesse inculte, mais fortement judicieuse, soit d'une philosophie profondément religieuse , comme celle de Platon et de Xénophon. Les Romains virent commencer leur siècle littéraire dans l'é<dat le plus merveilleux de leurs conquêtes et dans les derniers combats de .leur liberté. On devrait appeler cet âge de gloire de Rome > le siècle de Gicéron y et non celui d'Auguste. L'orateur transmit à Virgile sa noble et tendre philosophie.

Dans l'Italie modemci la religion régnait avec trop d'empire , par ses pompes, par toute sa poé-. sie, et prenait trop d'ombrage poiu* laisser un libre cours à la philosophie. Le Dante se hâta, de lui choisir un refuge dans une poésie qui embrassait tout l'univers même spirituel. Pétrarque, tout platonicien par le cœur et par l'imagina-* tion , est timide en philosophie comme il l'étaife en liberté quoiqu'il commençât par être admirateur de Rienzi. L'Arioste est le plus charmant des poètes ; mais j'éprouverais quelque scrupule à en faire un philosophe , si ce n'est à la façons

â53 CHAPITBB X.

d'Âristippe et d'Horace. Quant au Tasse ^ c'est Virgile agrandi par une religion plus haute et plus sainte^ et par les profondes études qu'il avait faites sur Platon , dont il expliqua la philosophie dans, un cours public. H a eu le bonheur de trouver des modèles du beau moral dans l'histoire et surtout dans la peinture des caractères de Godefroi de Bouillon et de Tancrède. Quel charme divin n'a-t^-il pas su répandre sur ce dernier ! Les femmes qui paraissent trop rarement dans l'épopée antique ^ font le charme de la sienne et du poème de l'Arioste; elles y prennent ce modeste et délicieux empire qu'elles ont conquis dans la société chrétienne.

Mon respect pour le beau idéal est tel que je ne craindrais pas d'attribuer l'esprit philosophique à des artistes tels que Michel-Ange et Raphaël. Mais je craindrais une diversion qui m'entraînerait trop loin de mon sujet.

Je ne vois pas encore s'élever dans une région alors si féconde en talents créateurs ^ un seul philosophe qui me rappelle l'indépendance ni le génie y ni cet enthousiasme de vertu que j'ai signalé soit dans Platon , soit dans Épictète. Si je ne veux qu'une vaste étendue d'esprit observateur et une étonnante variété de talents^ j'irai les

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cherchera Florence; mais c'est Machiavel que je rencontre y et je recule épouvanté de son livre Du Prince, de ce code si froid et si savant des crimes politiques dont regorgeaient les cours d'Italie. J'entends dire quelquefois que ce livre maudit est une ironie sanglante^ une satire déguisée^ sous laquelle se cache un républicain indigné. Mais il faut convenir que jamais satire n'a été plus indignement poltronne , que jamais ironie ne s'est couverte d'un voile plus épais ^ plus grossier; il faudra inscrire Machiavel, cet auteur qui dans la Mandragore a si puissamment créé la comédie moderne, parmi les écrivains maladroits qui ne savent jamais faire entendre leur pensée, même à la sagacité la plus commune. Il est évident par ses lettres que ce ' livre ne lui a été suggéré que par la faim^ et jamais elle n'a mieux mérité l'épithète : Maie suada famés. D'ailleurs ce même Machiavel, parlant en républicain dans ses discours sur Tite-Live, se montre fort porté aux moyens expéditifs et violents que nous appelons aujourd'hui révolutionnaires. Ne vous étonnez pas que ce livre soit devenu l'oracle familier de Githerine de Médicis et de tous les conseillers italiens de la saint Barthélémy. Je croirais prononcer un blas-

â&4 CHAPITRE X.

phème en donnant le titre de philosoplie à cet empoisonneur de la morale publique.

Le Yéritable précurseur de la philosophie au XVI'' siède me parait être Erasme, ce prince aimable et sfurituel des ërudits, ce cioéronien zélé qui reproduisait souvent dans son style les grâces sinon l'éloquence de songrandmodèle.Lepremier il s'était servi contre les abus de l'Église de cette arme de l'ironie qui devait être si tranchante dans les mains de Voltaire; mais il savait se contenir dans son zèle de réformateur , soit par l'étendue et la justesse de son esprit , soit par politique. Il s'essaya en vain à modérer les vio^ lences de Luther. Dans un siècle aussi oragenx , ce n'était pas sa voix qui devait prévaloir; on était impatient de vider par les armes une querelle où l'on entendait peu de chose , mais où toutes les passions étaient aux prises. Son plus beau titre de gloire est' d'avoir éloquemment dépendu la liberté de l'homme contre l'atrabilaire apôtre de la réforme , qui , en faveur du pouvoir de la grâce , détruisait le libre arbitre dont luimême faisait un si téméraire et si violent usage. C'est là le grand écueil de ces questions sur la grâce y si disproportionnées à l'infirmité de notre entendement. Comment ne nous en détourne*

LONG INTBRBÈGNB DB LA PHlLOSOPfilB. S55

rions**nous pas avec crainte^ puisque deux hommes de génie et de foi f tels que saint Augustin et Pascal, y ont trébuché et n'ont pas senti que toute la subtilité et la vigueur de leur argumen* lation pouvaient tendre à nous garrotter des chaînes du fatalisme musulman. Pour moi j'aime mieux expliquer tout ce qui tient à la liberté de l'homme par le sentiment que m'a donné ma conscience, que par les solutions hasardeuses, contradictoires et peu intelligibles de la théologie. J'aborde enfin dans ma patrie, pour voir si au XVI® siècle j'y découvrirai quelques premières lueurs d'une philosophie qui doit y jouer un si grand rôle, et en agi ter tellement les destinées avec un si fort contrecoup sur celles du monde; et d'abord j^y découvre la figure grave et imposante du chancelier de LHôpitaL C'est un philosophe en action qui a voulu devancer de deux sièdes le règne de la tolérance. Oh ! si cette profonde sagesse eût pu prévaloir sur tant de passions dé* chaînées, sur les fourberies politiques, que de flots de sang épargnés à la France I que de blessures et d'outrages épargnés à la religion, de honte à nos annales ! Mais oe sont des faits qui appartiennent à l'histoire et non au genre d'examen que je poursuis. J'ajouterai seulement que Michel

de L'Hôpital doit être considéré comme le père de la grande génération des jm*i«consultes fran-^ çais. Cette ^ole a su se perpétuer jusqu'à travers les horreurs de la Ligue, elle prend un empire plus ferme avec D'Aguesseau, brille de son plus grand éclat avec Montesquieu, et vient unir les noms de Domat, de Pothier, de Servan à ceux des Tron-^ chet, des Portalis, et des autres jurisconsultes nos contemporains, qui, en réformant la confusion de nos coutumes et les froides barbaries de nos lois criminelles, ont rédigé pour la France ce Code civil dans lequel se résume, s'étend et se perfectionne toute la sagesse des jurisprudences modernes, roumaines et même athéniennes; car le premier anneau remonte à Solon. N'est-ce pas là une des plus hautes branches de la philosophie ? n'est-ce pas celle qui répand le plus au loin ses fruits salutaires et sait le mieux résister aux tempêtes de l'ordre politique? Mais il ne m'est pas permis de m'arréter à un tel sujet; je rentre dans celui que je me suis proposé, pom* parler de Montagne. Je lui ai déjà reproché deux fois son scepticisme, et c'est avec un profond regret. J'ai mauvaise grâce à l'accuser dans un moment où je m'autorise de son exemple pour la fantaisie de mes cadres et de mes excursions et pour la liberté

XJOm INTBRRBGNB SE LA PHIXOSOPHIB. 257

moins pardonnable encore de parler de moi; mais je l'accuse peu ; je -déplore surtout qu'un génie si aimable^ qu'une âme si paisible^ si bien- ▼cillante , si capable d'enthousiasme pour les plus hautes vertus, ait été condamné à traverser le siècle des guerres de religion? N'est-il pas évident que sa pensée toute philosophique, toute charitable, toute française, était d'amener les esprits à ce calme qu'il obtenait par la hauteur de son esprit, et non par la froideur de son âme? L'ami de La Boétie, de ce jeune philosophe, auteur énergique et intrépide de la Servitude volontaire^ le peintre le plus ravissant et le plus naïf de l'amitié, le voyageur qui allait partout cherchant des diversions à de cruelles pensées, le solitaire qui s'enfermait avec les grands hommes de Plutarque, en gémissant de voir les grands hommes ses contemporains se livrant de si cruels combats, ou victimes de si atroces perfidies , comprenait , savait peindre et même quelquefois inspirer toutes les grandes vertus; puissance à laquelle ne s'élèvera jamais un véritable sceptique- Mais l'espèce d'indifférence religieuse et de doute philosophique auxquels il avait recours pour modérer et refroidir des hommes qui ne savaient défendre leur opinion que par la violence et le meurtre, ne réagit que trop sur I. 17

S58 CHAP. X. LON« INTBARàGNE BB LA PHILOSOJ^HIB.

son esprit. Après s'être élevé avec Platon^ Cicéron et Séfièque, il redescend et s'abiiisse trop souvent avec Lucrèce , q^e les malheurs et les crimes 'de son temps ont peut-être conduit à sa morne incrédulité en afikiblissant sa vocation poétique. Son esprit ne reste en balance que parce que son cœur est trop souvent froissé. Je crois inutile de m'étendre sur ce sujet ; il a été traité avec autant de profondeur que d'éclat dans Tun des plus heureux concours académiques.

Le XVII* siècle est rapidement considéré dans son ensemble, au dehors aussi bien qu'au dedans de la France. — • Descartes élève la philosophie à une hauteur nouvelle. -» Ses Méditations ; ses combats contre Hobbes et Gassendi en faveur du spiritualisme. — • Impulsion qa'il donne aux hommes de génie jdu grand siècle. — La philosophie d'accord avec la foi ; Mallebranche fortifie cette union. — Divisions intestines de l'Église. — Mesures despotiques et fiinesies de Louis XIY . *— La plnlosophie va étendre plus loin et plus indiscrètement son domaine.

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