LA PHILOSOPHIB DANS LE 6RAND SIÈCLE
puissante démonstration la conjecture hardie du polonais Copernic sur le mouvement de la terre* Les Colomb, les Vasco de Gama, les Yespuce, les Magellan , les Drake avaient beaucoup étendu le domaine de la terre. Galilée^ créateur du télescope, augmente indéfiniment le domaine des cieux. La navigation va profiter de ces découvertes. Toricelli et Pascal ont assujetti l'air à leurs observa* tion&y à leurs calculs. Gustave-Adolphe et bientôt après lui Turenne^Gondé, Monlécueulli etVauban changent les lois de la guerre et les font mieux obéir, soit aux calculs de la science, soit aux inspirations du génie. Richelieu a créé le grand ressort d'une politique qui s'appuie sur de Tasies et fermes conceptions.
L'Angleterre , qui va être déchirée à son tour par le fléau d'une guerre de religion mêlée à ta terrible ardeur des débats politiques, a déjà produit son Shakspeare et son Milton, deux honlmes de génie, rivaux et non imitateurs de ceux de l'anti^ qui té et de ceux de Tltalie. En Espagne, Lopez de Véga , et après lui Guillen de Castro et Caldéron ont animé l'art dramatique de leur verve féconde , intarissable et déréglée. Souvent ils l'ont étouffé sous de folles richesses. Cervantes a laissé un monument plus durable dans un roman ou
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plutôt dans une épopée badine qui fait une guerre hardie^ originale et gaie aux passions et aux préjugés de cette chevalerie^ cMmement et palliatif de Tanarcbie féodale et qui doit tomber comme elle, mais en laissant d'heureuses traces dans nos mœurs.
La philosophie se montre enfin^ avec Descartes, dans toute sa puissance. Je ne tenterai point sur les Méditcuions de ce philosophe cette espèce de mutilation que l'on appelle une analyse. Il y a bientôt trente ans que je l'avais essayée dans le raTissement où m'avait jeté la lecture tardive de ses ouvrages de métaphysique. Je m'indignais contre moi-même de l'avoir étudié si tard, je m'indignais encore plus contre l'oubli où était alors tombé le philosophe proscrit par Voltaire sous le nom de René le songe^crwar. Aujour* d'hui, sans doute, il est plus honoré, mais pas assez lu 9 pas assez médité et Von s'en tîaat trop à lire son discours sur la méthode qui n'est pourtant qu'une admirable introduction a ses MéditatiçnSf à ses Principes. Je ne puis trop inviter les jeunes gens à oe puissant exesrcice de la pensée; une grande conquête en sera le prix; celle des vérités sur lesquelles reposent tous nos dévouas , toutes nos espérances.
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Socrate avait l'art d'interroger les autres; De»ôartes sait suirtout s'interroger lui-même j je le remercie de nous avoir fait connallrts les procédés de son esprit^ autant dtt moins que leè secrets du génie peuvent se révéler à ceux que le ciel n'a point gratifiés de ce don.
Dans le cours de la guet*re de trente ans i un jeune officier français a eu la ciuriosité dû Voir le couronnement de l'empereur. A son retouf*^ il est arrêté pir les neiges dans un village d'Allemagne. Point de société , point de livret. Il parle une langue étrangère. Les setiiaines s'écoulent : point d'issue; eh bièn^ cette insuppoi*table prison est Une bontie fortune pour DescatteSé II flottait endore dslUs mille incertitudes et n'avait pri& nul soin d'écarter les nuages , il s'était plu à les épaissir; car sa pensée dominante était de sortir du scepticisme en le poussaut à ses dernières limites. Il est armé d'un savoir plus profond qu'étendu» Mais on dirait que tout appui lui répugne; il veut s'élever par lui-même* Il médite un efibri vigoureux que favorisent sa solitude monotone et cette nature inanimée qui n'a plus de séductions à exercer sur lui* Il fait l'itivetitaire de ses idées, et la critique opiniâtre de celles qu'il a regardées comme ses certitudes. Il les voit toutes disparaître suc-
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cessivemént sous la puissance et l'universalité de son doute raisonneur. Déjà le monde matériel lui échappe ^ et il n'a point encore posé un pied assez ferme sur le monde intellectuel. La certitude de èoti existence lui reste seule , et par quoi lui estelle attestée? par son doute même. Ce doute est lin produit de sa pensée. Deux certitudes corrélatives lui sont acquises ; sa pensée et son existence^ et il les exprime par ces mots qui ne sont point un enthymème, quoiqu'ils en aient la forme : Je pense, clone je suis. Mais le voilà déjà qui a reconnu sa nature ; il est un être pensant. Bientôt les deux plus imposantes vérités vont se découvrir à cet assembleur de nuages* Il s'y élancera d'un seul bond. Il examine entre ses idées celle qui lui ofiré le plus le caractère d'une nécessité absolue dans l'être, dans l'objet qu'elle retrace. Il n'en voit qu'une seule y et celle-ci subordonne toutes les autres, c.ar il n'en est aucune qui ofire te même caract^e. Cette idée est^cetle de Dieu ; d'un être doué de perfections infinies dont la pensée est inabordable à la faiblesse humaine. D'où lui vientelle? Il démontre qu'il n'était pas au pouvoir des hommes de forger une telle idée, d'inventer un tel être. L'idée de Dieu lui vient dç Dieu même ; elle en est l'émanation et la preuve.
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Ici je tremblerais de' substituer le vague et l'incorrection à la laogue sévère et stiblime de Descartes f c^est lui. qu'il faut lire et non ses inter-» prêtes^ à moins que ce ne soit Mallebrancbe ^ génie qui procède de ce philosophe et qui en est presque l'égal. J'ai dit ailleurs que le spectacle de la création, quelque superficiellement qu'il soit médité, et le fait de notre intelligence, fournissent des preuves plus faciles , plus directes de l'existence de Dieu. Et si l'on veut de la métaphy* sique transcendante, la démonstration dé Dieu par le docteur Glarke me parait mieux réunir les conditions rigoureuses d'une démonstration ma<^ thématique; inais le chemin qu'a suivi Descartes est le plus propre qu'on ait encore conçu pour démontrer la spiritualité de l'âme. La séparation qu'il fait des attributs de retendue et de ceux de la pensée est si connue et si convaincante que je n'ai pas besoin de la reproduire ici. Rien d'ailleurs ne peut s'abréger dans un penseur de cet ordre.
Ce qui me parait également sublime dans Descartes , c'est d'avoir recours à la pensée de Dieu , de ce Dieu en qui réside toute vérité, pour rendre la vérité au monde matériel auquel nous croyons invinciblemient. C'est, là le point de départ de la magnifique hypothèse de Mallebranche. Je ne dirai
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point avec lui que notts voyons tout en Dièu^ mais que nous voyons tout par la &vëur de Dieu^ et qu'il est le seul garant de la fidélité de nos représentations, quand la raison en a fait Texamen .
Cependant Desoartes , avant de livrer au public ces Méditations qui vont Créer et proclamer le règne de la philosophie en afièrmissatit celui de la religion , va chercher les lois du monde matériel qui lui échappait tout à l'heure. Dt^à il s'est créé un instrument merveilleux en appliquant l'al^ g^re à la géométrie. Yietté avait ouvert cette voie, mais Descartes y est allé si loin que souvent on lui en rapporte tout l'honneur. Bientôt il conçoit fai pensée la plus, hardie ^ui ie soit encore pré^ sentée à aucun mortel , celle d'expliquer quelle pensée première a présidé à la création du monde matériel. Il est vrai qu'Épicure et Lrucrèce avaient aussi formé leur système du monde. Mais outre l'extravagance de leurs atomes crochus ^ ils n'étaient pas très-«vancés en astronomie , puisqu'ils prétendaient que le soleil et la lune avaient tout juste la grandeur du disque sous lequel ils apparaisscoit à nos yeux.
Les tourbillons de Descarteft ont cédé à un autre système qui part de lois plus certaines, et mieux vérifié par l'observation et qui fait la com-*
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mune gloire de Kepler et de Newton. Mais il n'en edt pas moins vrai que Desoartes a répaïkdu sur la physique^ la dioptrîque et même ranatomie^ beaucoup de lumières qui s'accordent avec les découvertes les plus récentes.
Mais un tel génie ne peut se distraire long^temps du monde spirituel , objet de ses médiia* lions les plus profondes. Il n'a cessé de les poursuivre dans la solitude; il se cache au monde pour l'éclairel* ; il aime la gloire ^ mais il aime encore plus la vérité. Ne penses pas qu'il cherdie le silence des forêts et les inspirations d'une beUe campagne ^ il y serait trop accesmble aux séduc-^ tions de l'éloquence et de la poésie ; il se fait une loi d'enchaîner sa belle et forte imagination ; il a cherché la ltba:*té et l'obscurité en Hollande; mais il ne peut longtemps y jouir ni de l'une ni de l'autre* Le mouvement d'une ville industrieuse telle qn^Amsterdam^ la vue de mille vaisseaux qui arrivent de toutes les parties du monde ^ celle des négocians^ des marins et des ouvri^s qui ne s'in-^ forment ni de son noin ni de ses ouvrages^ voilà ce qui convient à cet esprit aussi sévère que brillant et intrépide. Ses besoins sont si bornés^ qu'il ne saurait être pauvre. II échappe à la protection ainsi qu'aux ombrages de Richelieu. Plus sage
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que !l^laton mêmef ii n'a rien à craindre ni k espérei: de ce nouveau Denjs. Enfin i après neuf années de recueillement et de retraite ^ il publie ses Méditations^ et parles soins du pèreMersenne^ qui s'est établi le secrétaire intelligent et zélé de tous les savants de l'Europe ^ il les appelle au champ dos , non plus de la scolastiqtie , dont il brise le joug fastidieux , déjà fortement ébranlé par Galilée et Bacon , mais à celui de la phlloso* phie dont il va faire renaître la gloire et les beaux jours. C'est un moment bien solennel que celui où les grandes puissances du raisonnement ten-tent de pénétrer la nature divine ^ interrogent celle de l'homme et délibèrent sur sa spiritualité. Le choix des athlètes est imposant^ puisque ce sont en première ligne le grand Arnauld , dont le plus beau titre est celui d'avoir été le puissant et courageux fondateur de Port-Royal, et d'un autre côté Hobbes, dont la logique serrée , Félocution nette et précise, le cœur sec et l'humeur chagrine se sont voués avec plus ou moins de mystère a la cause de l'athéisme , et Gassendi , élève d'Épicure au xvii* siècle, sobre comme son maître > fin et spirituel argumentateur , précurseur de Locke, et moins scrupuleux que lui sur la Divinité. Il est beau de voir de quelle hauteur Des^
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cartes s'élève au-dessus de ses adversaires : Arnauld n^élait point de ce nombre, mais il souffirait impatiemment que la philosophie formât un. empire distinct de la théologie, même lorsqu'elle confirmait ses vérités fondamentales. Quant à Hobbes et Gassendi, Descartes repousse leurs objeclions matérialistes avec une fermeté de con-«tscience et de raisonnement qui terrasse d'avance tous ceux qui depuis devaient sacrifier la pensée à la sensation. La grâce vient souvent se mêler il la vigueur de son génie. C'est la polémique la plus noble , la plus calme et la plus victorieuse que j'aie jamais lue ; il ne fut pas donné à Platon , malgré tout le charme de son éloquence, de faire entrer une telle conviction dans les âmes. Puisque je viens de parler de Hobbes et de Gassendi , on peut voir que la philosophie à sa renaissance était menacée de faire fausse route. Montagne n'avait point eu assez de vigueur pour se maintenir dans une voie plus large , plus sûre jet plus élevée. Bacon avait principalement dirigé la justesse et la force de son esprit vers les moyens de donner plus de certitude et plus de salutaires effets aux sciences physiques et naturdles. Son génie tenait plus d'Aristote que de Plaljpn; sa métaphysique était saine , mais un peu timide ;
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sa morale ^ quoique pure , ne partait pas asaet du coeur. Il la respecta toujours dans ses écrits; heu*reux s'il ne Teût pa& eruellement blessée dans sa ▼ie publique l
Dans cet état de mollesse d'un côté, et d'une fatale audace de l'autre^ qui sait jusqu'où les e»^ prits fatigués et indignés des guwres de religion qui avaient duré plus d'un siècle ^ eussent porté leur licence , si Descartes n'eût paru pour leur tenir les rênes, et n'eût fondé la philosophie sur de solides bases , et n'en eût appuyé l'édifice naissant sur de sublimes colonnes? La théologie, un moment alarmée a l'aspect de la puissante ri* Taie qui venait la servir, finit par accepter ses seoottrs avec reconnaissance; la première et la frfus noble conquête de Descartes lut celle de Port-Aojraly cette arche de tant de vertus, de lumières, et d'une sainteté si rigide. CSependant Pascal, génie non moins fier que Descartes, et qui l'avait suivi de fort près dans les sciences, parut croire que la foi n'avait pas besoin de la philosophie pour auxiliaire; il oubliait qu'dile lui avait dé|à servi de précurseur ; il était d'ailleurs voué à une autrie mtswm , également utile à la religion et à la philosophie ; celle de sauver b morale des décisions scandaleusement indulgentes,