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L4 PHILOSOPHIE DANS LE 6RAND SIÈ€LB. STI

émanées des disciples d'Ignace de Loyola , qui penrertissaient les consciences pour étendre leur empire. Fénelon et Bossuet ne se firent point de scrupule , l'un avec tout son charme^ l'autre avec toute sa grandeur^ d'emprunter les armes de Descartes contre l'incrédulité qui ravale l'espèce humaine et lui fait oublier ses devoirs et ses dés-^ tinées. Mallebranche développait les démonstran tions de Descartes avec une sagacité philosophique qui le rend un inspecteur si sévère et si sûr de toutes les erreurs de notre sens et de notre imagination ; il savait en outre rendre ces vérités plus abordables à l'esprit par un style limpide et naturel , où l'efFort ne se fait jamais sentir^ même au milieu des travaux les plus intrépides de la pensée. Làbruyère qui, en jetant ses idées sur la morale , a prouvé qu'avec une prose ingénieusement hyperbolique, on pouvait s*élever au-dessus de tous les poètes satiriques , quand il a voulu prendre un essor plus élevé dans son chapitre sur les esprits Jorts, s'est appuyé sur Descartes aussi bien que sur Fénelon et Bossuet.

Fierté , ordre et grandeur , voilà quel fut le mouvement imprimé au xvii^ siècle. U ne voulut pas tout changer, mais perfectionner le bien et adoucir le mal. Il eut la sagesse de corn-

S7â CHAPITRE XI.

prendre que la civilisation est une œuvre* progressive f et qu'en voulant tout faire à la fois on opère un bouleversement certain et des améliorations fort incertaines. Chacun sut se conformer à ce principe» qui avait réglé la vie et les opinions de Descartes; les lumières ne pu-* rent devenir des torches entre les mains de ses disciples; mais les conquêtes de la philosophie n'étaient point achevées.

L'esprit philosophique se rendit sans bruit^ sans ostentation dans toutes les grandes productions dii xv!!"" siècle. Le génie de Corneille en fut illuminé ; vous diriez ^ à ^ ses élans rapides et sublimes^ que c'est un frère de Descai^tes qui a suivi une autre carrière > mais qu'anime un même feu. Bossuet parait encore un autre membre de cette grande famille. Ces trois hommes représentent trois facultés de l'homme élevées à leur plus haut degré de .puissance y religion, philosophie et poésie.

L'esprit philosophique alimenta le génie de Molière, et donna de la profondeur, je dirais presque du sublime à sa gaîté. L'inimitable Molière n'a qu un rival pour l'esprit d'observation; et c'est Shakspeare; en amusant la foule, il parle toujours au philosophe.

LA PHILOSOPHIB DAHS tB GRAND SIÈCLE. 273

Voici an homme qui a le secret de nos passions les plas tendrez ^ et sait comment elles peuvent se transformer en passions furieuses ; Racine ^ aussi admirable peintre des unes que des autres / est moins occupé que Corneille du- beau idéal dans les grandes figures qu'il retrace; mais c'esf^ dans son style qu'il l'atteint et le réalise.

La religion appelle bientôt cette âme tendre; il vit dans un siècle où l'amour n'est qu'un premier pas vers la dévotion; elle augmente encore le charme divin de sa poésie.

Il semblerait superflu de chercher l'esprit philosophique dans La Fdntaii^e , puisqu'il ne fut point l'inventeur de ses délicieux apologues^ mais tout ce qu'il orne il semble le créer. Les animaux auxquels il donne nos passions^ notre esprit, ou plutôt tout le sien, deviennent les sujets de drames touchants ou de fines comédies; son imagination facile et riante, sa poétique gaîté lui servent à graver les leçons de la sagesse pratique. Il les donne avec une aimable incurie qui lui sert à charmer nos loisirs, et à chasser de notre cœur des passions turbulentes et haineuses. Je ne connais point de meilleur antidote contre elles qu'une gaité où la philosophie se fait sentir.

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Ch«Boileatt c'est le droit sen» qui se fait sentir avec 1q plus de force* Il l'applique au goût et justifie sa mission par d'excellents vers qui eu de- Tiennent les proverbes et les lois»

Taudis que brillaicait tous les talents divers dont je suis loin d'avoir complété la liste » la philosophie vivait en paix avec la religion et l'autorité, ou plutôt. elle ëtait un appui de l'une et de l'autre. Mallebranche, qui était assez gi*and philosophe pour se passer d'être théol(^ien^ aimait à défendre les doctrines de saint Augustin et de la grâce sur le péché originel. La philosophie de Descartes fut ainsi jetée dans des controverses qu'il avait évitées avec soin de toute la hauteur et l'indépendance de son génie. Ce fut là peutêtre ce qui dans le siècle suivant exposa le plus la philosophie cartésienne aux imprudentes et fatales agressions de Voltaire. Mais U discorde existait encore dans l'Église illustrée par les hommes les plus éloquents qu'elle ait produits. Sans parler des querelles du jansénisme qui ne vieillissaient pas> même quand le talent des docteurs avait veilliy ni de la guerre éternelle du protestantisme que Louis XIV et Louvois avaient voulu despoiiquement étouffer^ une guerre s'était allumée entre les deux plus admirables Pères de l'Église ^

LA raiiJOflOPBfB BilNTS LS GRAND 8IÉCLB. 375

Bossuet et Fénelon. J'ai d^à manifesté tout tnon penchant pour le mysticisme,, pour ce culte d'amour rapporté à la source divine; l'efièt néces*saire en est d'atténuer ou de modifier des menaces tarribles qui arrêtent les épanchenients du cœur, et ne causent le plus souvent qu'une stérile épouvante. L'âpreté que Bossuet porta dans le combat eût dû faire pencher la balance en faveur de son rival. Mais Louis XIV intervint^ et commanda les rigueurs du saint-siége contre le plus fervent apôtre de l'amour divin.

Je ne puis croire que cette victoire fut utile à la foi; le combàl lui fut surtout funeste; ces divisions de l'Église devaient appeler tôt où tard la philosophie à s'en rendre l'arbitre , et pour peu que son audace fût faiblement réprimée, elle pouvait frapper de l'un et de l'autre côté , et négligeant la théologie, porter ses coups sur la religion même. Le moment se préparait et c'était le roi lui-même qui hâtait l'explosion en voulant la prévenir par la violence de ses mesures, par le sanguinaire et monstrueux apostolat de ses dragons convertisseurs, et enfin par la révocation de l'édit de Nantes, absurde et funeste coup d'État, auquel applaudit non-seulement le vulgaire, mais l^élite des sages et des saints. Ce

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qui prouve que la philosophie était loin encore de porter tous ses fruits^ dans le grand siècle. Louis Xiy > qui avait protégé la comédie du Tartufe et fait proclamer par Bossuet lui-même les libertés de l'Église gallicane ^ ébranla tout par sa dévotion tardive et despotique; il devint le vassal du saint-siége et l'instrument de la vengeance des jésuites contre le Port-RojaL Elle se porta jusqu'à faire raser ce saint et docte asile où les Lettres provinciales avaient été écrites. Qu'arriva-t-il ? c'est que les armes dont Pascal avait ,1e premier fait usage en matière de foi, passèrent bientôt aux mains beaucoup moins scrupuleuses de Voltaire. La tolérance était devenue le besoin le plus impérieux du siècle qui s'ouh vrait. Comment et à quel prix serait-elle obtenue ? Il était aisé de voir que la liberté religieuse appelait d'autres genres de liberté. La . conquête n'en serait-elle pas cruellement achetée?

La religion chrétienne se combina très-bien avec l'optimisme, surtout chez les auteurs mystiques tels que sainte Thérèse , Gerson y saint François de Sales et Fénelon. •— L'auteur résume et-essaye^de résumer et de développer l'optimisibe de Leibnitz. ^-< Influence de ce philosophe sur l'esprit et le caractère allemand. — L'auteur parcourt rapidement la philosophie anglaise avant V Essai sur Vhomme de Pope , ' autre fondement de Toptimistae religieux; il l'oppose au pessimisme delord Bjron.

OPTIMISME DE LEIBNITZ ET DE POPE

Je vais visiter maintenant rAllemagne et l'Angleterre, et grâce à Leibnitz et à Pope, je me retrouve à mon point de départ, l'optimisme r». ligieux, et après une longue excursion, a travers quinze siècles, dans le monde philosophique, Je rejoins mon drapeau. Tïous avons vu cependant la philosophie , après s'être confondue avec la religion chrétienne qui en est le plus admirable complément, reconquérir par degrés un pouvoir à part. Mais elle est moins forte par elle-même qu'elle ne l'est par le secours d'une religion qui

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prête des ailes à l'amour et à l'espérance,' et nage au sein de la spiritualité.

La philosophie ancienne manquait de ce support. La spiritualité n^y était f>omt asse» fortement aflSrmée, et Platon lui-même l'ébranlait qiiell^éfôis par son doute acadéïhiqtié. Ce philosophe avait, comme je l'ai dit, deviné l'optinÛMie sans pouvoir l'établir en système. Ni lui, ili aucun de ses disciples grecs ou romains, n'avaient pu entrevoir l'œuvre progressive de la civilisation. Ik bortiaifint la perfectibilité à quelques hommes d'élite et ne rétendaient point à la société humaine. Us formaient quelques sages, et puis ils leur souhaitaient de régner $ur quelques peuplades, comme l'avait souhaité Platon dans sa r^ûUiqiyd imaginaire et icofràticable, tte oomme Gicéron mit un grand peuple. €és deux philofiô*'' phes étaient contemj^ains de jours désaslrecix, l'un de la guerre du Péld^HMèse^ l'autre d'viié gtaerre civile ^è Roihe. Que poutai^it^b espérer pour le genre humain?

Gomme k pfailosqpàtè ancienne s'était bornée à fbrÉMr qadqucâs sages, la religion seiidila lotkgtemps ne s'occuper qu'à fiiriner quelques saints. Mais ses bien&its positifs 'appliqués à la telrre et awx institutions âooiales se révélaient par dlijgrés.

OPTIM1WE INB UIBHITZ ET DB POPB. ^TO

Une grande force d'espérance est évidemment attachée à la religion chrétienne. L'école qne l'on appelle m^tiqae me parait le plus put sanctuaire de l'optimisme. Il se fonde sur l'amom*. Voyez avec qvelle onction il s'épanche dans les épitres de saint Patd, de saint Pierre et de saint Jacques I Vous le retrouver encore dans les homélies de saint Basile^ de«aint Jean ChrysosC6me^ de saint Grégoire de Nasianee, dans les sermons de saint Bernard^ et dans plusieurs écrits de saint Anselme et de saint Bonaventure, souvent même dans saint Thcxnas d' Aquin , malgré la rigueur de ses formes so^astiques. Sa plus vive ardeur brille dans les écrits de sainte Thérèse, qui fîit un ange d'amour sur la terre. Le savant chancelier de l'université 9 Gerson, le reproduit dans {dusieurs de ses ouvrages avec tant de feu, que je me vois £opcé de le regarder comme l'auteur de V Imitation de JésuS'Christ^ de tous les livres écrits de main d'homme, cdut qui s'adresse le plus intimement à l'âme en souffrance et sait le mimix la réconforter* Tout à l'heure je cherchais à excuser le scepti* dsme de Montagne par les calamités et les fureurs religieuses de son siècle. Saint François de Sales était contemporain de ce philosophe et avait vu les longues horreurs de la Ligue. Oh ! qu'il avait

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pris un rçfugk plus ^levé contce tout ce qui pouvait perça: son çoeiir.et déconcerter sa raison I U reste immuable dans sa. foi. dans >son amour. II sait le rjépandre dans tous les coeur& tendres et religieux et surtout dans celui, des. femmes^ par une déyotion pleinç de charmes; iL ne le^cède point en imagination àlVIontc^ne luino^éme. Mais il sait bien. mie,ux .en régler l'essor; il couyre de; fleurs le cbemin .escarpé qui mène au ciqL

Ce qu'il y a de remarquable dans saint François de Sales, et dans les Qratetirs mystiques > c'est que malgré leurs extases et leurs contemplatiops séraphiques > ils sont » je ne dirai pas de tous les chrétiens, mais de tous les sages, ceux qui savent le mieux enseigner la morale pratique et l'appliquer aux circonstances^lespltts difficiles de la vie sociale, c'est que l'esprit de charité réside surtout en eux, et qu'il leur suggère .une indulgence ingénieuse. Ils abhorrent la violence;. et l'excessive rigueur en est :un commencement. Quoique je sois plus sensible aux charmes du. style de . Massillon . qu'au style sévèrement logique de Bpurdaloue, je préfère celui-ci parce qu'il me fait moins désespérer d'obtenir les vertus chrétiennes •

Je viens de parler de Fénelon; nul homme ne fut jamais plus propre k sceller l'alliance intime

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de, la religion et de la philosophie; on voit dans son Télémaque même, mw surtoutdàns sa Z^rn^c- ^ort pour la conscience d'un roij qu'il voulait appliquer: concurremment la religion et la philosophie aux institutions sociales et aux lois de sa patrie. Bpssuet avait flatté l'autorité absolue , Fénelon s'occupait à la modérer dans le, moment où par trop d'orgueil elle penchait vers l'abime.

L'Église était menacée du même péril, et Fénelon savait le prévoir. Oserai-je dire ici ma pensée, c'est que Bossuet avait plus de vigueur et Fénelon plus d'étendue dans l'esprit. Cielui que Louis XIY traitait de bel esprit chimérique était l'homme qui eût su le mieux conduire la traursition difficile entre le xvii*" et- le xvin® siècle.

Leibnitz était aus^i uii homme d'une haute prévision et doué du génie conciliateur, comme, il l'avait prouvé dans sies négociations malheureusement avortées avec, Bossuet pom* l'union des églises catholique et protestante. Il offrait après Aristoteje phénomène de l'univei^salité^ quoiqiie ce mot, en vérité> soit trop ambitieux pour l'hpmme. Dans. quelque sphère qu'il fût rapidement porté par son génie, il y jetait .des sillons lumineux; mais il semblait avoir besoin d'être provoqué par l'occasion et il négligea trop de résumer

âSa mAFlTU XII.

ses idées dans un Taste et majesiaeiu: ensemble. Gqf^eiidant il païti^ ayec Newton la gloire de k {dus étonnante et de la plus i^aste conception qnî ait {Kxrté jusque daâs l'infini les calculs certains de la géométrie. Dans la métaphysique^ il mârcbe l'égal de Platon et de Descartes , et forme avec evac 9 en y joignant leurs disciples et les siens y la plus magnifique partie du ciel philosophique.

Je n'aspire point ici à le suiwe dans ses deux systèmes des Monades et de V Harmonie préétarblie. J'entends mal le premier ; lé second me parait admirable, mais d'une démonstration difficile. L'esprit de l'homme ne s'est jamais életé plus haut; mais peut-il s'y soutenir ?

L'optimisme de Leibnitz est bien plus abordable > et s'appuie sur des fondements plus solides et^ grâce aux beaux Ters de Pope^ il est plus £imilier à tous les esprits. Je vais résumer cette doc*' trine , nOn avec les vastes et hardis développements que lui donne l'auteur de la Théodwée; mais telle qii'elle est entrée , qu'elle est restée dans mon esprit ; telle qu'elle me parait convenir à Ceux qui ^ par une louable prudence , aiment à se tenir dans les régions moyennes de la métaphysique; j'y ajouterai de mon chef quelques conindératiohs.

OPTIMISME DB LBURVITZ BT DE POPE. 28S

Le nûNide est UYI oaTi^ge fini; oar s'il ne l'ë^ taHpas^ il serait IKeU lui^^méme > Bien matërialiséy confondu avec son ouvrage ^ et subissant toutes les imperfections de la matière ^ oe ne serait plus le Dieu que toute intelligence adore. Doué de toutes les perfections, il n'à^u concevoir que le meilleur des mondes possibles > dans un ordre fini; qui dit fini ^ dit imparfiiit^ et rimpaff ection indique la naissance du mal , c'est la création tout entière et non la terré qui est le meilleur des mondes possibles. Il nous est impossible de coniKiitre l'ensemble > mais nous pouvons en juger par l'essence de Dieu qui est la perfection même. La bonté de Dieu veille à rendre la somme des biens plus grande que celle des maux. Tout ce qui vit chérit la vie ; un bienfait pilaire n'en ^t pas moins un bienfait. Si parmi les bommès il y a qudh]u'excqption à ce fisiit, c'est que l'ordre social est moins parfait que celui de la nature.

Le monde est construit sur une échelle où les perfections relatives vont toujours croissant. Cette gradation n'és1>^lle pas admirablement marquée dansies trois r^esde la nature? tout s'y tient, tout s'y enchaîne par de merveilleuses et presque insensibles transitions. En i^evant nos regards jusque dans les immensités de l'espaee^ qu'y

S^l' CHâHtftB tu.

Toyons-nons? dès globes successivement tributaires' d'autres globes , des sateBites subordonnés à des planètes^ et tous ensemble formant leurs révolutions autour d'un soleil y qui lui-^inéme gravite-autour d'un astre encore inconnu. L'esprit se perd dans. une gradation qui nous conduit aux portes de l'infini , et reste frappé d'une délicieuse extase" à la vue du sublime spectacle que Dieu ofire à nos regards, ou qu'il fait concevoir à notre esprit.

L'ordre intellectuel nous i^it entrevoir quelque chose de plus grand ; ce n'est plus Vers un soleil/ roi d'autres soleils sans fin y qu'il nous élève de degrés en degrés ^ c'est vers Dieu.' Puisque l'homme seul sur la terre est doué du pouvoir, non de le comprendre , mais de le conclure > et du besoin de l'adorer, le véritable ordre intellectuel , L'ordre moral ne commence qu'à l'hofAme sur la terre; c'est en lui exclusivement qu'existe le principe' de la perfectibilité; ce principe agit en lui de deux manières : l'individu est appelé à se perfectionner lui-même, et à perfectionner l'état social auquel il appartient. Dieu estprésént à tous, ces actes; tandis qu'il préside- à l'univers physique par d'immuables lois, il assiste non-seule^ ment en témoin, mais en juge, et souvent en

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coopérateur^ aux. actes de notre volonté variable. Notre liberté est son présent le plus magnifique ; elle nous rapproche de sa nature, ou peut nous en Soigner infiniment , suivant l'usage que nous en faisons. La perfectibilité nous sollicite à l'action j elle nous indique notre haute destinée. -Di^u se présente à notre esprit ccHume l'architecte suprême » mais invisible de l'édifice social dont nous gommes les maçons. Malgré les. longs ébranlements qu'il a subis et auxquels il. est exposé chaque jour par le désordre de nos passion», nous le voyons avec ravissement monter d'étage en étage , et s'étendre sur un bien plus vaste théâtre.

Prenez un espace de mille ans, contemplez ce qu'était la société européenne à cette ténébreuse époque, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui , quels moyens elle a découverts pour étendre au loin et perpétuer son ouvrage, vous ne douterez plus que la perfectibilité sociale ne soit un fait certain et un fait tout providentiel. Ce travail nous unît aux hommes qui ont posé la première pierre. et à ceux qui doivent l'achever. Il demande, de nous plus que l'intelligence, il demande amour ,^ justice et vertu.

L'amour, de nos semblables est pour nous une intiroduction à l'amour divin , et Dieu s'y plàit

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cooiioie à celui que nous lui portons. Par un principe de justice qui ne peut émaner que de lai f et que nous n'aurions jamais trouvé dans nos sensations ni dans leur réminiscence, il nous donne un avertissement sévère j il voit, il juge nos actions; en nous excitant aux grands efibrts de la vertu ^ il nous indique le prix élevé qu'il nous destine. Tout ce que nous faisons de bon et de juste pour la société humaine nous rendra dignes d'entrer dans la société des saints/ des anges, et peut?- être dans celle des intelligences les plus rapiH:t>cfaées de Dieu. L'âme, suivant Platon,, préexistait à ses organes, et Leibnitz, dans sa Théodicée, indine vers l'hypothèse de la vie antérieure, qui est très-possible mais fort peu susceptible de démonstrations. II faudrait de la mémoire pour prouver la continuité d'existence et l'identité de l'individu dans des mondes divers. Mais il suffit que l'âme soit un être sim|4e pour qu'elle n'ait riea à craindre de la dissolution de ses organes, mort apparente qui n'est autre chose qu'une nouvelle combinaison de la matière. Dieu seul peut créer et annihiler des êtres simples : Dieu n'anéantira pas une âme à laquelle il se révèle par la foi, l'eq^rance et la charité, qui s'épuise en efibrts pour monter jusqu'à lui, et

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suit avec amour sa loi. L'être absolu, le principe de toute vérité, ne peut être un souverain infidèle à ses promesses.

Les vastes systèmes de Leibnitz furent, dumoins dans sa patrie, un repos pour les controverses théologiques dont il avait voulu s'établir le conciliateur avec Bossuet, et qui venaient de faire la longue désolation de TAUemagne. Leibnitz a été plus qu'aucun autre philosophe le puissant directeur de l'esprit de sa nation; il lui imprima une vigueur nouvelle. Malgré la diversité des écoles qui se sant élevées depuis en Allemagne , et quoique son optimisme soit devenu chez quelques-uns un panthéisme spiritualisé, toutes les écoles Tinvoquent encore comme leur commun patriarche.

Wolf , le juif Mosès Mendelohn, le baron de Jacobi et M* Ancillon me paraissent ceux de ces philosophes qui ont le plus religieusement conservé à la fois l'empreinte de Leibnitz et celle de Platon. Le caractère allemand se ressent en* core, i^rès un siècle et demi, de l'impulsion forte et mesurée qu'il lui donna. C'est le pays des spéculations hardies et des applications timides» Je ne sais jusqu'à quel point le climat favorise cette disposition. Partout. ailleurs, les passions concentrées acquièrent plus de violence.

U semble qu en Allemagne l'esprit de spéculation les volatilise; en s'éleyant vers le ciel ^ elles ne pèsent presque plus sur la terre ; là ^ les Tisages expriment plus de contentement que de joie. Je crois que c'est le pays de l'Europe qui abonde le plus en optimistes raisonneurs , parce que c'est celui où Ton rencontre le plus d'optimistes pratiques, ou du moins de ces philosophes d'instinct, tels quon ça trouye encore; quelqueSf-uns dans nos fermes, bonnes gens et bonnes têtes, qui opposent à leurs maux une résignation forte et soutenue, sans, manquer de compassion ni de soulagements actifs pour ceux de leurs semblables et qui tiennent un fidèle inventaire de tous les biens dont le ciel les gratifie.

J'arrive maintenant en Angleterre, et j'y trouye d'abord le plus rude adversaire de l'optimisme, le plus impitoyable flagella teur de tous les sentiments afiSsctueux et tendres , que les matérialistes appellent nos illusions. Hobbes est comme Machiavel un génie perverti. €e qu'il y a d'étonnant, c'est que ce fut son zèle pour la légitimité des Stuarts qui l'amena à la destruction commune de la religion et de la morale.. Il ne voulut, reconnaître d'autre' droit que > la force. L'homme fut créé à l'image de Dieu, il le fit à

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rÎBiage du diable. Il ne tient aucun compte de nos sentiments sympathiques , ni même de nos affections de famille. Il veut que la société ait été formée par la crainte, et c'est là haine qui a uni les hommes. Son horreur pour la liberté va jusqu'à la détruire dans Dieu même; il en fait un esclave 9 un stupide. Tout pouvoir lui pèse s'il n'est tyrannique. C'est avec flegme et d'un ton dogmatique qu'il exhale ses chagrins et répand ses poisons. Ce ton sec lui enleva heureusement beaucoup de lecteurs, quoiqu'il eût le double mérite de l'ordre et de la clarté, funestes chez lui seul. Mais il n'aida que trop à corrompre les jours de la restauration anglaise, qui, d'ailleurs, fut presque aussi licencieuse sous Charles II qu'elle le fut depuis parmi nous sous la fameuse Régence. ^ Lèvent du matérialisme commençait à souffler sur l'île verdoyante. Locke pouvait y contribuer par son système sur l'origine des idées, dont ni les Anglais, ni lui-même, j'aime à le croire, ne mesuraient toutes les funestes conséquences. Heureusement deux hommes d'un génie fort supérieur au sien. Newton et son ami le docteur Glarke, illustraient alors l'Angleteire et la société humaine. C'étaient deux rivaux et non deux adversaires de Descartes en métaphysique.

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Newton , appuyé sur le$ lois de KefJer, rebâtissait le système du monde sur des fondements mystérieux ( car quoi de plus incompréhensible que l'attraction universelle), et pourtant toutes les obserrations de la science les ont confiimés. Oarke s'établissait dans le monde intellectuel , et don* nait la certitude mathématique à l'existence de Dieu. Cet ordre de preuves peut paraître un genre de luxe , puisqu'il en est de plus immédiates et qui n'ont besoin d'aucun eflK>rt de l'esprit ^ mais il devenait nécessaire pour confondre Tin*crédulité savante.

Le r€|;ne de Charles II avait vu naître tous les genres de licence > et l'écrit philosophique s'y était plus d'une fois laissé débaucher* Après la révolution qui renversa les Stqarts et rétablit la liberté sur une base habilement et fermement aristocratique f les nobles principes reparurent et ne permirent pas au matérialisme des Collins et des Tindal d'étendre au loin ses progrès. La doctrine de Hobbes surtout faisait h(Mreur; et d^a elle avait été fortement combattue par trois philo^ sophes^ Gumberland, Hutcheson et Shafterbury^ qui , fidèles à l'inspiration du bon sens , rétablis^ saient la société sur le fondement des aflEeotions sympathiques et de la bienveillance. On considère

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surtout Hutcheson comme le fondateur de eet%e école écossaise qui devait si bien » par une profonde analyse, relever la dignité de notre nature. Ce fut dans cette i^iase de la philosophie ique Pope conçut la belle et grande idée d'appliquer à l'optimisme l'énergie et b richesse du talent poétique f que Lucrèce avait prostitué aux leçons d'Êpicure, et dont il avait voulu embellir le néant. La philosophie reçut des poètes anglais un hommage plus digne d'elle ; mais il semble qteé dans ce bel ouvrage elle lui tient liée rênes de trop près. Je regrette de n'y pas entendre assez souvent les sons de la harpe sainte , et de n'y paà voir qp, élans du cœur qui animaient les prophètes* Mais que son calme est imposant ! que sa marche est rapide et sûre ! que son vol est facile à travers les espaces célestes I les dieux de FOly mpe ne voyageaient pas avec plus de vitesse> et n'avaient pas a franchir l'infini. Sa poésie marche avec grâce et facilité sous le poids des pensées les plus abstraites ; partout elle brille d'images pures, grandes et variées , qui ne sont pas là pour remplacer le raisonnement , mais pour le finir et le couronner I La concision y revêt trop souvent des formes antithétiques, mais elle atteint son but. Votre mémoire se prête avec plaisir à l'aid^

qu'on lui donne. Le trait reste gra^é dans votre esprit. L'ode, nommée la Prière universelle^ que Pope composa depuis , est le complément de cette grande œuvre; c'est l'hymne qui lui manquait , et dont le cœur avait besoin. Je sais un gré infini à Pope d'avoir trompé l'intention de son ami le lord BoUnghroke, qui dit -on avait fourni au jeune poëte les matériaux de son édifice métaphysique. On ne peut douter, d'après les ouvrages connus de ce lord , qui , avec des facultés supérieures , ne fut pas plus parfait philosophe qu'un grand homme d'État, que son déisme ne fût de la nature la plus tiède , et assez voisin du panthéisme spinosiste. Eh bien , Pope suH^'éloigner à tel point de ces tristes données , que Bolingbroke, disait : Ce pauvre poète ne m! a pas compris , et Pope l'avait tout à la fois compris et réfuté ; ce n'était pas sans raison que , dès le début de son poème, il l'apostrophait par ces mots : (c Réveille-toi , mylord. » Je crois entendre par là : Réveille-toi des triste songes d'un système ténébreux.

, Un poëte contemporain de Pope vint s'unir à son profond et brillant optimisme, et l'anima d'un feu nouveau. Ce fut Thompson, l'auteur du poëme des Saisons. Ne craignez ni la fatigue, ni

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le vague d'un poëme didactique ou même vaguement descriptif. C'est la pensée de Dieu qui vient illuminer pour Thompson le grand spectacle de . la nature. L'homme lui apparaît plus grand et plus heureux sous cette invocation, sous cet empire. Son enthousiasme pour la liberté coule encore de cette source divine.

Pope ne fut pas moins heureusement secondé par son rival en gloire , qui fut longtemps son ami , par le sage Âddison , car c'est aussi par la pensée religieuse , la douceur exquise et la finesse du sentiment moral qu'Âddison et son spirituel collaborateur Steele ont su faire un ouvrage immortel avec des feuilles périodiques.

Je ne puis m'abstenir de faire ici un rapprochement entre deux grands poètes. Pope ne voit dans toute la nature que des sujets de bénédictions pour son auteur, et cependant il est afiligé dès sa naissance d'une disgrâce corporelle qui le voue perpétuellement à d'ignobles risées. Sous une forme de gouvernement qui provoque l'ambition, il doit étouf&r la sienne, puisqu'il est catholique. Quel succès peut-il espérer en amour , lui qu'on ne peut regarder sans pitié , sans tristesse , où sans un rire insolent? et Pope est opti-* miste»

Ua siècle après , il nait dan^ la même contre ua poëte^ qui joint au lom* yif et saillant de Fespilit dePope^ àsaconcisioa énergique, uneflainme beaucoup pljus vi^e , un coloris , sinon plus pur, di^ moins jplus original. C'est un lord ; il siëge au parlement, et pourrai!) a^ec son génie interveaip dans les destinées de sa patrie et du monde. Il est ou s^ra. bbntôt comblé des dons dis la fortune. Hjéroade la. mode, doué d'une figure oharanante el; de l'art perfide d^exprimer avec feu ce qu'ils s^Qt ftiibtemenl; ou du moins d'une manière fitgitiviQ, il peut savoura à longs traits les plaisirs de l'amour qui ne refusera rien à ses sens, rien à sa Tanité. Ses ennemis , d'abord: assez nombreux , oqtété percés de ses flèches> acérées, et plusieurs ox^t^ pris le < parti de se ranger panmi ses admirar teiiiis lea.plus aidentsc^ Au milieu df avantages dont) la^ réunion pourrait paraître un prodige de< la nalture et de laifortune>, un> seul genre de disgrâce l'a mis, dès. son en&nce en réi'olte controla so* ciété^ contre Dieu;* il esti boiteux, et cette infirmité, qui ne coûte pas un seul soupir à.son.admi*^ rab]^ contemporain Walter-Scottr, aigrit so|i>oa<« raotqre, empoisonne sa vie et se renouvelle peiw pétu^lement au; milieu* des chagrins qu'apporte avec lui un caractère hautain, capricieux , âcre^et

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emporté. Pour combler son malheur, il craint les progrès de son embonpoint et s'en désespère plus que ne le ferait une favorite, une comédienne ; une grande coquette , et cet embonpoint il le combat par des jeûnes d'anachorète. Le voilà créateur d'une école de pessimistes qui lui survit , race nouvelle dans le monde et qui ne tend certes pas à l'embellir, à l'égayer. Mais laissons en paix, au moins pour le moment , les pessimistes, ces ravageurs de toutes nos joies, et continuons à suivre la fortune de l'optimisme.

Le zviii* siècle est le prologue du grand drame de la révolution française. ^-^ Extrêmes différences entre la cause et l'effet. —* L'incrédulité prépare ses armes dans les dernières années de Louis XIY; elle se déclare à la cour sous la Régence. -^ Voltaire la répand dans le public; il use d'abord de quelque réserve. — Ses exils le rendent plus audacieux. — Bizarre combat sur l'optimisme entre Voltaire et J.-J, Rousseau. — Examen de l'inflnence de ce dernier philosophe et de celle de Montesquieu.

PHILOSOPHIB DU XVIir SIECLE.

Le xviii* siècle ^ depuis 1716 jusqu'en 1789, est le prologue du plus grand drame qui ait bouleversé et renouvelé le monde depuis l'établissement du christianisme. Le prologue est loin d'a^ voir la couleur sombre et imposante du drame qu'il prépare; c'est que jamais effet ne fut plus dissemblable à sa cause. Le drame est taillé à la façon de ceux de Shàkspeare. Llgnoble, le burlesque , le bouJSbn s'y mêlent aux catastrophes les plus multipliées, les plus tragiques^ et aux leçons les plus formidables de l'histoire; la scène

â98 CHAPITRE XIII.

y change à chaque instant; elle commence dans l'Amérique du Nord; passe en France pour y établir son centre, son trône le plus sanglant, et ensuite le plus glorieux , et enfin son action la mieux réglée; s'établit dans l'Espagne qui depuis quatre cents ans était soumise au tribunal' de l'Inquiâitionf repasse dans l'Amérique du Sudf traverse à plusieurs reprises Fltalie; s'identifie en Allemagne avec le flegme et la sage lenteur de la nation ; et enfin s'introduit dans l'Angleterre pour rivaliser avec l'aristocratie la plus fortie et la plus habilement combinée qui fut jamais. A l'aide des armes, elle visite l'Egypte, les côtes barbaresques, et la voilà qui pose le pied à Constantinople, et dans le palais même des sultans. L'action se passe toujours soit sttti la place pid>lique transfonméeen champ de bataille, soitfdansdes sociétés sombres et caverneuses; ses personnagesr varient infinie ment de' stature, dé langage et de caractères Plusieurs sont dignesdeicequeFanliquité a produit

.<hr! plus pur- et de plus»héisoïque; d'aulnes retirà^ cent pour les surpasser, les factieux et lés tyrans quionti le plus' mérité le? éternelles malédictions de P'histoire.

Le prologue dans sa longue durée est riant, flèruri du moins à lâ surface; Il serait appelé ana^

PHILOSOPflK DU HTUl* SIECLE. ^M

créontique s'il n'était extrémettient licencieux. La scène se passe* dans un palais , dans les bou* doîrs des favorite» transformés en jolis , folâtres et très intrigants conseils d'État, souvent à la table des fermiers généraux où sont appelés des philosophes qui, sous le manteau d'Aristippe, cachent? ou plutôt énoncent librement dès projets de réformes bienfaisantes et universelles qui ne* s'opéreront pas suivant leur prévision. La pitapart des p^sonnage» n'ont plus que cette physiono* mie décolorée qui révèle la fetijgue des. plaisirs; mais souvent l'esprit pétille dans leurs yeux , à défaut du feu du génie et de celui même des passions. Les grandes commotions de l'âme dérangeraient trop ces Sybarites, mais les témérités de la pensée ne les étonnent pas , et c'est avec une aimable* indolence qu'ils remuent tout rordï*e social si prodigue pour eux de faveurs etf de pri"viléges.

Yèrs le milieu du siècle, Ife scène dû prologue s'agrandit. Le génie Ibnce des éfelàirs plus vift, plus ardents et plus multipliés ; mais on n'entend pas encore les grondements de la foudre; il est secondé dans ses efforts les plus hardis par le ta* lent des uns, le beUesprit des autres, et par Tàudace dé tous ; audace qui se cacUe encore sous dès

300 CHAPITRB XIU.

formes légères. Un roi gouTeme l'action ; c'est Voltaire. Tout marche à la victoire. L'antiqae foi chancelle et va tomber. Eh bien, il se forme dans les esprits une foi nouvelle, c'est la foi dans les lumières du siècle.

Qui le croirait ? cette foi qui nait du scepticisme même aura un jour son fanatisme. Bientôt la philosophie se dirige vers la conquête, du gou- Yemement, vers la conquête du monde. Et ce^ pendant les deux plus grands rois de l'Europe, Frédéric II et Catherine II ont paru se ranger au nombre de ses vassaux. Tout lui profite, les langueurs ^oistes et voluptueuses de Louis XV, et la bienveillante sagesse de Louis XVI, qu'aucune force de caractère ne soutient.

n ne faut pas croire que l'esprit de doute et d'incrédulité ait fait en France une irruption subite au xviu^ siècle. Déjà les frontières de l'empire de la foi avaient été menacées par de hardis, éclaireurs sous l'impérieux Louis XIV. Ce monarque y avait contribué lui-même en battant des mains à la comédie du Tartuffe, le plus étonnant phénomène d'un siècle si fécond en merveilles. Pascal, auparavant, n'avait-il pas provoqué bien plus qu'il n'en avait l'intention, l'esprit de libre examen en matière de foi, et n'a-

PHILOSOFHIB VU XWUV SIÈCLE. 301

vail^il pas révélé avec un succès qu'on pourrait dire fatale quelle serait la puissance de Farine du ridicule employée contre les armes théologiques? Tel vers du Lutrin et particulièrement celui-ci :

Abîmez tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église,

paraîtrait de nos jours sinon audacieux, du moins inconvenant. L'indépendance des jansénistes inquiétait non sans raison l'autorité absolue. Le duc de La Rochefoucauld avait posé dans ses niaximes les tristes bases du livre d'Helvétius. Gassendi avait précédé Locke et Gondillac, et s'était rendu avant eux l'apôtre de la sensation. Saint Évre-^ mont y le poëte Hainault, et depuis Chaulieu et La Fare^ appartenaient ouvertement à une école épicurienne, fondée sous les auspices et dans l'alcôve de Ninon de l'Enclos. Cette société allait au moins jusqu'au déisme le plus tiède et le plus insouciant. Enfin le sceptique Bayle préparait plus directement et plus puissamment l'essor d'une incrédulité que rien ne subjuguerait.

Elle avait fait des conquêtes rapides parmi plusieurs princes du sang royal. On pourrait presque y comprendre le grand Condé y dont la conversion in extremis fut célébrée par Bossuet,

30â CHAMTIUB XIII.

avec une pompe un pea raspedie. L'incrédulité libertine était bien plus hautement affichée par trois princes du sang de Henri lY, qui rappelaient son briUant courage et sa gaité spirituelle* Le duc de Vendôme , son frère le grand Prieur^ et enfin le duc de Chartres, qui, depuis, devenu régent, la fit régner en France. La mort du vertueux duc de Boui^ogne avait i^enversé les vœux de Fénelon, et ceux de tous les gens de bien,' comme de tous les gens éclairés. L'autorité du sévère Louis XIV allait tomber pour dix années entre les mains d'un prince qui n'avait point été élevé par Fénelon, mais par un pernicieux et infâme corrupteur, l'abbé Dubois. Les orgies du régent eurent l'efiet d'une ligue irréligieuse qui ne tarda point a sortir de l'enceinte du Palais* Royal, et qui allaitdevenir l'espritd'un siècle ; car Voltaire écoutait. Quelle que fût l'intempérant^ de ses saillies, je ne crois pas que dès sa jeunesse il eût conçu le plan d'une attaque obstinée contre la religion chrétienne, et formé le projet de l'ex* tirper des coeurs où elle avait pris de si profon-^ des racines. La passion de la gloire et du beau faisait chez lui une puissante diversion à son esprit sceptique et railleur. La Henriade indiquait une philosophie tempérée et conciliatrice. Tous ses

PHILOSOFHIB MJ XVnV SIÈCLE. 308

coups portaient sur Fintolérance et le fanatisme; la religion y était non*&eulement respectée, mais l'eprésentée avec grandeur et quelquefois avec amour. Les prenaiières attaques partirent d'un jeune magistrat plein de génie. Montesquieu, dans ses Lettres persanes^ avait préludé à des hostilités directes contre le christianisme; mais il s'arrêta et se détoui^na bientôt de pensées indiscrètes et périlleuses, pour se livrer à la recherche des plus grands problèmes de l'ordre politique et civil que déjà il avait effleurés dans son premier ouvrage.

La principale force d'un réformateur est d'avoir un point d'arrêt fixe et déterminé, de le faire comprendre et respecter, sans quoi il est emporté par ceux qui le suivent, et c'est le troupeau qui conduit le pasteur. Luther avait marqué ses limites avec cette autorité et cette acre violence qui tenaient à son caractère, et cependant il les vit bientôt dépasser par Zuingle, Calvin, et bien plus encore par Socin, dont le déisme était faiblement déguisé ; mais enfin il lui resta une église, et toutes les autres sectes dissidentes ne laissèrent pas que de le reconnaître pour un premier fondateur.

Voltaire flottait au gré des circonstances et

d'une opinion publique plus mobile encore que lui-même. Dans la tragédie d'Âlzire, il paraissait revenir au plan qu'annonçait la Henriadey celui d'honorer la religion en combattant le fanatisme et l'intolérance. Eh bien ^ dans les mêmes jours où il faisait parler le sage Âlvarès avec une onction si touchante et montrait le farouche Gusman honorant sa mort par une magnanimité chré* tienne y il souillait son imagination en faisant parler l'âne dans un poëme dont des flots d'esprit et quelquefois de poésie ne peuvent laver le cynisme. Son audace incrédule se renforce à la cour du roi de Prusse et près de deux parasites obséquieux du monarque , l'impur Lamétrie et le marquis d'Argens. Cependant il y compose le poëme de la Religion naturelle ^ assez froide reconnaissance de Dieu; et il fait paraître en même temps un poëme du Désastre de Lisbonne y accusation pleine de fiel contre la Providence divine. C'était sa première déclaration de guerre contre l'optimisme ^ vers lequel il s'était montré enclin dans ses charmants discours en vers qui se sentaient de l'émanation de Pope.

Voltaire n'avait pas une métaphysique assez forte y assez élevée pour se maintenir dans une région que Leibnitz avait parcourue d'un vol si

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