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très devoirs qui n'entrent pas dans le partage des femmes, nous réclament sans affaiblir en nous ce sentiment y parce qu'il trouve toujours moyen de s'y introduire. Une des plus belles harmonies du monde moral , c'est le concours du père et de la mère dans la longue éducation de leurs enfants^ et dans l'amour vigilant qu'ils ne cessent de leur porter ; la tendresse et la raison sévère viennent s'y mêler. Ce. que le père ordonne^ la mère l'inspire; ce qu'il démontre^ elle le per-r suade; et puis le mélange se fait si bien que les deux époux se servent souvent de. supplément l'un à l'autre, et que l'indulgence passe souvent du sexe tendre au sexe raisonneur.
Qui a donné d'excellentes et judicieuses leçons de cette indulgence? C'est ce même Jean* Jacques' Rousseau dont je viens de célébrer un éminent bienfait. N'est-ce pas à lui que l'on doit d'avoir modéré les imbéciles et cruelles rigueurs exercées sur l'enfance ou le jeune àge^ depuis le mail** lot jusqu'au supplice immodeste et barbare. des esclaves dont nos rois mineurs n'étaient pas affranchis. L'auteur d'Emile^ j'en conviens> a émis bien des idées bizarres et impraticables dans son système d'éducation, et il nous les eût épargnées s'il eût élevé et nourri ses propres enfants; l'a-
bandon calculé d'un tel devoir est le plus grand reproche qui pèse sur sa tombe. Peut-être est-ce le remords qui lui a suggéré l'idée de se rendre protecteur de Tenfance. Il faut accepter cette expiation^ majs en protestant contre l'exemple. Le cœur des pères est aujourd'hui très porté à l'indulgence; mais elle devient fatale si elle n'est accompagnée d'une tendresse judicieuse et vigilante, et si elle n'est appuyée par le concours de deux volontés qui se fondent en une seule. Il en est des pères comme des rois , leurs exemples font plus que leur législation; n'espérez pas ra« mener par des rigueurs les en&nts que vous ayee pervertis par vos doctrines et vos actions ^ ou même par une folle complaisance.
Je sors/ de cette digression où mon oœiu* m'a conduit et retenu, pour revenir au xviii'' siècle , qu'on attaque aujourd'hui avec peu de ménagement et peu de reconnaissance. On oublie que, sans compter les quatre hommes de génie qui remplirent l'ardent midi de cette littérature, ce siècle s'ouvrit par Massilion, d' Aguesseau, Domat, RoUin, l'abbé Fleury, et pour ajouter un nom profane à ces noms presque saints, par l'auteur de Gil Blas;. et que sa clôture, du moins avant une révolution qui brisa tout , se fit par des hommes
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tek que Thomas, DeliUe, Ducis, Laharpe^ Maroiontel, Tabbé Barthélémy ^ Bailly, Pothier, le président Dupaty^ Favocat ^néral Servan^ et enfin par Bernardin de Saipt-Pjerre , précurseur de Chateaubriand , qui semblait s'être imposé la liiche difficile de concilier les doctrines de Fénelon et de J.- J. Rousseau> et qui du mains reproduisait les couleurs pures ou brillantes de I^ui* style X en y mêlant une originalité qui lui était propre* Que de noms encore il me faut omettre pour ne pas prolonger cette nomenclature ! si je n'y ai compris ni Beaumarchais ni Mirabeau , ce n'est certes ni manque d'attrait pour l'esprit original de l'un^ ni d'admiration pour les gFand^ mouvements oratoires de l'autre; mais on con<* viendra que ce n'étaient pas là des autorités à citer en morale. Il en est deux surtout devant lesquels lexix^ siècle doit rester prosterné; Turgot^ cpncQpteur aussi hardi que mesuré de tant de grandes réformes et améliorations qu'il voulait opérer sans le secours terrible d'une révolution^ et son ami Malesherbes, nom qui suffirait à lui seul y je ne dirai pas pour l'apologie, mais pour la gloire du siècle auquel il appartient.
Un bonheur particulier de ma destinée m'a fait connaître et entendre plus d'une fois M. de
Malesherbes. Il atait pour mon frère une amitié presque paternelle. Celni^-ci trayaîUaît alors aîu Dictionnaire de morale pour t Encyclopédie , par ordre de matières. Ce frère, à jamais honoré et regretté par moi comme un père, avait acquis une considération assez voisinede la gloire ^ par plusieurs écrits et surtout par son éloquent Mémoire contre les lettres de cachet, et son Discours contre les peines infamantes , dans lequel une haute philosophie était animée par des tableaux pathétiques. Occupé de soins divers soit pour le barreau, soit pour la littérature, il me chargea de recueillir des matériaux pour ce Dictionnaire qui, à parler franchement, devait être par-dessus tout une compilation. Je n'avais que vingt et un ans^ mais j'avais beaucoup lu ; j'étais un lauréat de l'Académie de Nancy; mon frère et ses amis me regardaient comme un élève d'assez belle espérance. A sa demande , M. de Malesherbes^ consentit à tn'ouvrir sa bibliothèque. Je tressaillis de joie en apprenant cette faveur. Il n'y avait pas un nom qu'on prononçât avec plus de respect que celui de l'éloquent et courageux auteur des .remontrances de la cour des aides, de ce ministre qui avait fait avec Turgot l'heureuse inauguration d'un règne qui devait finir d'une manière si dé-
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sastreusç. C'était une de ces popularités durables qui viennent d'^n haut, c'est-à-dire qui sont formées par les sages et par les gens de bien. Il entrait souvent dans sa bibliothèque où jç travaillais avec assiduité, et souriait en comparant ma jeunesse avec le travail dont j'étais chargé; mais quel sourire de bienveillance ! Je lisais parfois un dialogue de Platon, pendant que rex-mi*nistre s'entretenait avec ses amis (c'était le plus souvent Barthélémy, Pupont .de Nemours, l'historien Gaillard et mon frère; je me disais : C'est encore Socrate que j'entends. Avec quelle joie je montais tous les matins la rue des Martyre où était son hôtel! Combien de fois depuis je me suis rappelé le nom en quelque sorte prophétique de cette rue ! Cette madame de Rosambo que je voyais rendre à son père des soins si touchants, et qui le charmait par les nobles grâces de son esprit ; sa petite fille, madame de Chateaubriand, dans la fleur de l'âge et de la beauté, dans l'épanouissement du bonheur, ces deux dames et leurs dignes maris, c'étaient là des martyrs encore. M. de Malesherbes m'interrogeait parfois sur mes lectures. tJn jour il me trouva lisant la traduction d'un mauvais ouvrage anglais, dont l'objet est d'effacer toute distinction entre les vertus et les
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vices y et de les faire pai*tir d'une même source : c'éteit là fable des Abeilles , "çfKC le doctem:» Ma^n* deTiUé. a Quel effet vou^ fait cette lecture? me de*manda-t-il.»— «Ge livre, lui répondis-je^ m'inspire du d^oùt et de l'hot^eur . » — « Je partage ces sentiments, reprit-ii avec feu, et ce qui me désespère, c'est que des principes à peu près semblables, non iafioins pemicteâx, quoique un peu plus déguisés > aient été propagés en France, et par qui? par un homme d'une hutneur bienfaisante, par cet Helvétius qui diffamait l'amitié dans le moment où il obligeait des amis pauVres avec la libéralité la plus délicate.
« Voilà où l'a conduit la fureur d'entrer en rivalité de gloire avec le président de Montesquieu. Il voulait être original et n'a guère fait qu'exagérer l'auteur des maximes , et commenter le triste Mandeville, en estropiant Locke. — Juger c'est Sentir, nous dit-il dès son début avec une audace in* trépidcf. Ainsi , Copernic, Galilée «t Newton ont senti , ont vu que c'était la terre qui tournait et non le soleil. Il ne voit qu\in côté des objets , et c'est le mauvais i 11 tisse sa toile d'araignée avec art, et la parcourt avec rapidité , ce qui me fait souvenir que, dans sa jeun6sse, il s'essayait à danser sur la coï^de. Il tranche, il décide, comme un
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jeune officier de cavalerie dans on saloo. Madame du Défiant I qui avait quelque affection pour lui, avec un gi^nd fonds d'antipatfaie pour les pkilo* soplies 9 tout en feignant d'adorer Voltaire qu'elle craignait et qui la craignait eile-méme, disait d'Helvétiusque c'était un pigeon à qui dfis cor«beaux avaient persuadé d'entrer dans leur sociélié^ pour le plumer font à leur aise. C'était une in-^ jure bien imméritée pour ces philosophes que le livre de l'Esprit a f<H*t contristés; et j'en ccmnais plus d'un pour lesquds il a ébé un sujet de scan*dale. La même dame lui reprochait d'avoir révélé le secret de tout le monde. Quant au secret de madame du Deffiint, je n'ai rien à dire; elle était bien la maîtresse de se reconnaître dans les por*traits d'Helvétius; maisje n'ai vu personne qui eût la même franchise....^ ou le même front.
« C'est là une pierre de touche dont il faut tùujOui*s faire usage , mon jeune philosophe ; il n'en est point de plus sûre pour rejeter les sophisoaes malveillants. A vingt ans j'avais le bonheur, de ne pas me reconnaître dans le livre des Maximes du duc de La Rochefoucauld. Cet âge «est ^ il est vrai^ celui des illusions , mais c'est aussi celui de la sin* cérité et d'un riche enthousiasme. On n'y désespère pas de la perfection.^ ^t l'on fait toujours
quelques pas pour en approcher. On «'interroge avec franchise pour ne pas manquer le but ; et je me disais : si je ne me reconnais pasdans ces portraits plus satiriques que philosophiques ^ pourquoi irais-je y chercher l'image de mes amis , de mes parents y de mes instituteurs , de tous ceux qui ont pu me former au bien ? me placerais«*je dans une orgu^lieuse exception? y ferais-je entrer complaisamment tous ceux qui me sont chers ? Mais quel droit aurais-je alors de condamner tous ceux qui me sont inconnus^ et ceux mêmes dont les vertus me sont révélées par une estime générale ou par l'estime et l'admiration de plusieurs siècles? Je n'ai pas besoin de ces thèses générales pour reconnaître ces âmes viles et bassement intéressées , il me suffit de l'expérience de la vie. Je sens assez tout ce qui me choque , je m'en éloigne avec précaution , mais avec le moins d'humeur que je puis, et je me dis : il y a là peutêtre un principe du bien qu'une meilleure culture ferait valoir. Or, cette culture, je n'irai la demander ni à La Rochefoucauld ni à Helvétius; car pourraient-ils développer chez d'autres un principe de bienveillance , de pitié, d'amour vrai, de penchant pour la vertu , qu'ils n'ont pas su reconnaître en eux-mêmes, l'un^ après avoir fait