DB L OPTIMISME RELIGIEUX
c est le théisme dans sa pureté^ dans ses sublimes espérances. Il résulte de l'adoratioh continue et fervente du Dieu très-grand et très^bon que reconnaissait le polythéisme même. C'est en quelque sorte la paraphrase de ce mot répété dans rÉcriture sainte : Et Dieu vit que ce qu'il a^cUt fait était bon.
Sans doute le mot d'optimisme serait ambitieux et d'une cruauté dérisoire^ s'il fallait l'appliquer à la condition de l'homme sur la terre. Mais appliqué à' l'ouvrage de Dieu dont il ose concevoir un complément caché à l'infirmité de nos sens ^ c'est le port le plus large et le plus magnifique qu'ait pu creuser la philosophie^ ou plutôt qui nous ait été ouvert par la religion.
L'optimiste y quand il répond à la plus pressante objection de l'athéisme^ ne nie point le mal qui nous est infligé par le créateur et l'ordonna* teur de l'univers; mais il le considère comme une épreuve, comme l'occasion d'un noble combat et la condition d'une conquête. Il en tire dès aujourd'hui le meilleur des biens, la vertu, exercice laborieux, m^iis doux triomphe de cette liberté morale que l'homme ne partage qu'avec les anges , qu avec Dieu même.
L'optimisme ainsi confondu avec le théisme
âO €a4PlXR£ II.
est Je commun ralliement de toutes les écoles philosophiques de l'antiquité moins celle d'Épicure et celle des sceptiques. On s'en ferait une bien fausse idée si on le considérait comme hostile à la révélation chrétienne. Toutes ces écoles si fières , ^i bruyantes ^ se sont senties successivement terrassées par la grandeur et le charme populs^ire de rÉvangilc Elles lui ont reconnu un pouvoir cQuquérant qui n'était point leur partage. Bientôt il est sorti de ces écoles y et sm^tout de l'Académie , de sublimes transfuges qui sont devenus des pères de 1 -Église. Au lieu de faire subir de ixpuvçlles variations, de nouvelles tor* turcs soit à l'aucienj^ soit au nouveau platonisme, ils se sont chargés de régénérer le monde, glacé par le souffle du sceptieismer. Dans cette glorieuse et sainte e^ntreprisç ils ont été contrariés par le d^^poti^nie cruel de ceux mêmes des Césars qui se déclaraient protecteurs de la foi , par les invasions des barbares^ et peut-être plus encore par les discordes sanglantes élevées au sein même du christianismie ; et pourts^nt au milieu de ces fléaux réunis , ils ont wheyé la conquête et du monde romain et du n^ond?. barbare.
L'optimisme même, quand il s'empoi:'te un peu au delà des croyances les plus sévères de
DB L'OPTlMlSStfi HBLIGIBUX. fit
l'Église , lui emprunte pourtant ses trois principales bases : foi, espérance et charité 4 il reconnaît que le christianisme a gravé avec bien plus de prdfondem* et d'universalité que l'éloquent Platon n'a pu le faire , la croyance dans la vie étemelle* Quoique la bienveillance pour ses sem-blables i^it un principe et un ciment nécessaire de toute société, elle n'était qd'mie lueur bien éphémère auprès du vaste foyer allumé par le Christs Dieu à voulu que la philosophie parût pour préparer le monde au christianisme : Dieu veut sans doute qu'aujourd'hui , aidée de la science , elle en développe, elle en étende au loin les bienfaits; elle en est l'auxiliaire , mais elle mêle à ses respects/ 11 son atnanr quelque indépendance ou du trioitis quelque libre hiterprétation. En prenattt pour point d'appui le mjsti* ciMie chrétien , l'optimiste înlsisté besudonp phi^ smr l'amour que si!n* la terreur; îl èrort tes denji pritieipes peu conciUabiei^ , et doute que le cœut* humain puisisc^ les concevoir eii méiilié temps, à moins quil ne s'agisse de 1» tetidre crarnle de dé* plaire à l'être , princi|>e de tout amour ; il croi-* mit aller jusqu'au blasphème s'il prenait dans un .sens littéral et rigonreux ces mrélaphores , ces hy ^ perboles orientales qui représentent Dieu en ço-
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22 CHAPITAB II.
1ère , car la colère est aussi antipathique à sa nature que là justice et la miséricorde y sont inhérentes; quant aux châtiments qui punissent le coupable et le pécheur, il admet plus facilement des peines morales que des supplices atroces et prolongés dans l'éternité; profitant d'un des dogmes les plus doux de l'Église catholique , il conçoit des expiations successives, et même il est enclin à supposer qu'elles ont lieu dans un séjour où règne eûcore un exercice pour la volonté , des occasions pour la vertu ; il croit qu'on plaît plus à Dieu par les actes d'une bienveillance expansive, par une pitié toujours secourable, par l'indulgence, par le pardon évangélique, par des dévouements héroïques modestement exécutés , que par des macérations , des flagellations et les rigueurs fantasques d'une stérile pénitence ou d'un leiit suicide. Son plus sûr recours contre l'orgueil, c'est la pensée aussi douce que continue d'un Dieu devant qui tout orgueil est réduit en poudre. A force d'aimer ses semblables, il perd toute idée d'une Taine supériorité sur eux. Il s'aime en eux et s'admire beaucoup plus dans les plus nobles représentants de la nature humaine , qu'il ne peut s'aimer et s'admirer en lui-même. Sa foi est immuable et pose sur les mêmes fonde^
DB l'optimisme RELIGIBUX. 23^
ments que l'anivers. L'exaltatipn de l'amour le fait bouillonner d'espérance. Il remonte sans ef!brt à la M>urce de toutes les lumières , au principe de toute félicité , au créateur de toutes les merveilles^ et ne dût-il y arriver que d'épreuves en épreuves, de séjours en séjours , tout est sublime dans sa destinée s'il sait la faire.
L'optimiste, sans donner dans un grand luxe de pénitence, porte de son mieux les croix qui lui sont imposées sur la route, et même s'y prépare de temps en temps par des exercices virils; il respecte et se garde bien d'offenser la foi humble et soumise qui regarde les sentiers escarpés et les cailloux tranchants comme la voie la plus sûre du ciel. De là sont nées des vertus nouvelles dans le monde , telles que celles de Saint- Louis. Mais il se dirige surtout vers les vertus les plus abordables à là faiblesse humaine. Le v"^ siècle fut sans doute plus fécond en saints que tout autre ; de plus , il produisit , dans les pères de l'Église, des hommes éloquents , inspirés parle génie du christianisme; et cependant la société humaine, fut livrée à un supplice qu'on ne peut comparer qu'à celui de la roue et de l'écartèlement.
La religion chrétienne offre seule ce divin ca-
â4 CjGUPlTM II.
ractère d'être a la fois la garantie et le complément de la religion naturelle; l'islamisme, quoique fortement théiste, n'ajoute rien et retranche beaucoup à la sublimité de la i^orale évaugétique.;. la loi de Moïse n'était qu'une pierre d'attente y rimmortalité de l'âme n'en est pas la }>ase , et puis elle sépare un peupl,e de tous les autres^ Je ne vois ailleurs que des cultes fantasques, grossièrement superstitieux et surtout inhumains^ plus ou moins corrigés par la philosophie des sages de la Grèce e't de Jlome , par cell? des deux Zoroastres, de Gonfncius et des bramines. Jl r'jt à pas une étincelle d'optimisme à tirer d'autres religions qui ont commencé par arroser leurs autels de sang huniaiu; le génie du mal et souvent le génie du despotisme 3 surtout celui de ta tyrannie et de la fourbe sacerdotale^ y dqpuiiiient.
Gç que l'optimisme combat ayçc le plus de ferveur, c'est le manichéisme ou la. çoexijstence éternelle d'un génie du bien et d'un génie du mal. Il admet des puissances intellec;tneUes vouées au mal par la suite d'un premier crime,, mais il les range dans un ordre secondaire, et Dieu doit prévaloir sur ces anges rebelles. .
Le matérialisme, auxviii'^ siècle, a voulu s'^ooe parer de de besoin d'espérance qui vit tou}<Nirs
DE LOPTIMISilB EBLIGIEUX. 25
dans nos âtnies; et tout en bous confinant sûr la terre ^ où il ne peut prolonger ni embellir notre séjour, il nous a parlé d'une perfectibilité humaine indéfinie dont les efiets et les prodiges pourront être accomplis dans quelque vingt mille ans. L'optimiste est certes bien loin de nier cette perfectibilité ; mais quand il dirige ses pensées, ses actes, ses efforts les plus courageux vers le bien^tre et surtout vers l'amélioration morale des sociétés humaines y il croit accomplir un dessein de Dieu qui sourit à son ouvrage et lui en destine une récompense qu'il est trop p^u assuré d'obtenir sur la terre , et dont le prix ne peut se comparer à aucune de nos plus belles jouissances. Appliquer l'optimisme à la matière ^ c'est appliquer du fard sur les joues d'un cadavre. Il y a une sérénité d'âme /une disposition bienveillante, un riche et frais cotoris d'imagination, je ne sais quel art d'embellir les objets présents ou éloignés que l'on peut appeler l'e^timisme pratique; il peut fort bien se passer de raisonnements abstraits , et même ne rien comprendre au langage sdentifique , mais il ne peut se passer du sentiment religieux : c'est une disposition naturelle »i jeune âge ; c'est la plus belle fleur du printemps de la vie; maïs aujourd'hui on fait efibrt
26 GHAPITIUB II.
de toute part pour la faner et en couper la radine. Cet optimisme du jeune bomme ne. doit point se nourrir de rêveries vagues et molles., d'illusions factices qui coûtent un misérable travail à l'esprit quand il s'agit de les reproduire. Il Teut de l'ac* tion, car, aprè^ tout, il n'est rien autre chose qu'une conscience satisfaite qui aime à se refléter dans les autres. Il veut une surveillance active de soi-même, car c'est le moyen le plus facile et le plus honnête de surveiller les bons ou les mauvais penchants de ses compagnons. C'est ainsi que s'acquiert un tact délicat pour éviter toute liai* son, tout entretien, toute lecture qui blesse la pureté de Tâme.
. Plus les devoirs sont simples , faciles , et fidèlement remplis, plus cette satisfaction expansive^ cette communication sympathique orne et fortifie le caractère. L'optimisme n'est nulle part admissible sans une mâle et sainte résignation ) je l'ai plus souvent rencontré chez des artisans, chez des laboureurs, et même des vignerons, que chez les hommes les plus favorisés des dons de la fortune , 1(3^ plus ornés des dons de l'esprit : tous les ans j'en viens prendre leçon à la can^agne.
Il est un certain optimisme de tempérament pour lequel je ne me sens nul attrait, nulle
DE l'oPTIHISBIB RELIGIEUX. 27
estime; c'est une indolence plus ou moins spirituelle qui sait^ se caresser par d'agréables rêveries, ou c'est une exaltation juvénile qui n'agit pas et diffère toujours l'heure de l'action. On croit servir la société, sa patrie, ses amis en leur voulant beaucoup de bien, et tout reste renfermé dans de stériles vœux ; d'autres fois , c'est une bienveillance calculée, comme celle d' Atticus, qui sait rester également ami de Gicéron et de Marc- Antoine > ou bien c'est une crédulité de bon homme égoïste qui croit fermement tout ce qu'elle a intérêt à croire, qui adhère aux mçnsonges officiels d'un parti], et puis aux mei2i3onges du parti opposé dès qu'il triomphe, et qui, par ce moyen, met a l'aise une conscience équivoque. Plus la civilisation se raffine sans se perfectionner, plus ce genre d'optimisme pullule; il affadit la société aussi bien que la vie intime; il y jette des flocons de neige, qui , quelquefois^ peuvent présenter l'apparence de cristaux assez brillants, mais qu'une chaude haleine fait évaporer, ou qu'un vent ennemi disperse.
Je me fie peu à l'optiniisme de circonstance; c'est la joie aveugle ou insolente d'un pai:ti qui triomphe et que le premier dépit peut transformer en un aigre mécontentement. Je prie
âS CHAPITRE II.
instamment qu'on ne cherche point un optimisme de ce genre dans cet ouvrrfge. îl me m'arrive guère de lire un journal sans être plus ou moins infidèle à mon optimisme, quoiqu'il soit d'assez forte complexion ; lâais un peu de philosophie m'y ramène facilement.
J'espère avoir ainsi évité tout malentendu sur le mot optimisme que je rends aussi étranger aux passions ^oïstes qu'aux passions malveillantes. Toutefois, qu'arrivera-t-il, si cet ouvrage vient à paraître au milieu d^me crise terrible , après quelque> attentat monstrueux , ou à travers les nuages précurseurs des guerres civiles ; ne vat-on pas s'écrier : Oh ! quelle imprévoyance dans ce vieux enfant du xviii* siècle ! quelle monomahie d'espérance! Je répondrai que j'ai fait tout ce qui était en moi pour détourner d'une épreuve si furieuse et si funeste tous ceux auxquels ma faible voix peut se faire entendre ; tombe sur m<À une nouvelle révolution , briUent sur ma tête les glaives d^une nouvelle terreur, je tâcherai de me rendre plus digne du refuge où j'aspire !
L'optimisme religieux et métaphysique ne reste longtemps déconcerté ni par les intrigues des cours^ ni par celles des assemblées délibérantes , ni par les conspirations des tavernes et des clubs ,
DB l'oPTIMIWIS RKLIGIBUX. 29
ni par les erreurs et même les crimes des peuples qui se trompent de route pour amver îi la liberté, ni p^r les passions petites ou haineuses qui la compromettent chez ceux qui l'ont péniblement acquise. Il résiste à ce fiel .misanthropique dont voudraient le gorger tous les matins des partis mécontents qui s'écrient : Dieu merci , tout va le plus mal possible! Je ne veux pas, au profit de mon système ^ calomnier mon caractère , et me faire supposer une insensibilité honteuse et coupable. Je connais peu de personnes qui prennent une part plus large que moi dans les chagrins pu-^ blics; mais tous les bouleversements politiques^ toutes les guerres désastreuses, tous les crimes que j'ai vu s'accumuler dans une proportion presque inconnue à l'histoire, ni ceux qui, de temps en temps, nous glacent d'épouvante et d'horreur, ne me feraient jamais proférer un blasphème contre la Providence. La sagesse di-^ vine n'est point compromise par les erreurs de l'homme. Si Dieu nous avait créés des êtres tout passifs , nous n'aurions plus de rapports avec lui , et l'idée même de son existence aurait été inabordable pour nous, car c'est notre activité seule qui nous le révèle^
Pourquoi Toptimisme religieux seraiit-il plus
30 CHAPITHB II.
déconcerté par les fléaux de la nature ? Je ne me plaindrais pas d'être arraché yiolemment d'un gite plus ou moins commode auquel je me serais habitué^ pour être conduit dans uii meilleur séjour. Supprimez la crainte dans votre coeur, vous y faites mourir Fespérance; car ce sont deux choses aussi corrélatives que colline et vallon. Or^ je demande qui domine le plus dans le coeur de l'homme, de la crainte ou de l'espérauCe. Interrogez , je le veux bien , les malades , les prisonniers, les exilés, et vous verrez quelle est la force durable de l'espérance.
Yokaire triomphe du désastre de Lisbonne pour l'opposer aux optimistes; mais ici ses reproches, ses accusations remontent jusqu'à Dieu; et cependant on le voit presque toujours repousser l'athéisme. Il laisse quarante mille victimes enterrées sous ces débris fumants, comme si ce désastre finissait tout pour elle. Un cœur religieux assigne un séjour de bonheur et de gloire à la mère qui s'est dévouée pour son fils, aux vierges pures, enfin à tous ceux qui par leur piété, leurs vertus ou leur seule innocence, ont mérité les récompenses promises par Dieu même.
Si le mal n'existait point, pourrions-nous concevoir ridée de vertu? le plus noble sentiment
DE LOPTIMISHB BBLIGIBUX. 31
dont puisse s'enrichir le cœur de l'homme lui serait étranger; point d'exercice pour la pitié, la constance , le courage.
Que le plus terrible des voyageurs, et le plus inexorable des fléaux, le choléra-morbus, traverse les mers, les déserts, les montagnes pour venir des profondeurs de l'Asie visiter nos cités florissantes ; qu'il vienne les frapper sous un ciel serein et froid, soit au milieu des plus nobles plaisirs ou du fracas des orgies, soit.au milieu des méditations de l'étude ou des fureurs de l'émeute déchaînée sur nos places publiques ; qu'il vienne entasser dans les longs chariots de la mort et niveler dans le sépulcre richesses et misère, gloire et obscurité, vertus et vices, voilà l'un des grands épouvantements dont parle Bossuet. Le ciel semblait l'avoir réservé pour complément d'une révolution ter-, rible dont la guerre la plus sanglante ne fut qu'un épisode. Il semble qu'il faille un optimisme d'une bien forte complexion pour résister k une telle réunion de fléaux. Ici, tout afflige, mais rien n'ébranle l'optimiste religieux, et j'entends par la surtout l'optimiste chrétien. C'est en effet le christianisme qui a converti les fléaux en épreuves. Les stoïciens approchaient de cette so-. lution, mais leur résignation avait quelque chose
32 CHAPITRB II.
de trop superbe; celle d^ chrétiens est plus modeste et plus tendre. Le ehrétien pleure , le stoïcien affecte de ne pas pleurer ; il craint une pitié trop vive qui désordonnerait la rectitude et la noblesse de ses pensées ; elle peut être active et secourable ; mais elle manque du baume le plus sûr, celui d'une sympathie profonde. Le chrétien tire du libre épanchement et des faiblesses même de sa commisération un. dévouement plus ingénieux dans ses soins , plus vigilant^ plus héroïque. Cette dernière et fatale épreuve dont nous sortons à peine nous a présenté souvent l'une des plus douces consolations qui puissent s'offrir au cœur de l'homme : le bonheur d'estimer nos semblables. Parmi nous, du moins , les lâchetés de l'égoîsme ont été beaucoup moins ôommunes que les actes de courage. Peu d'homimes se sont tenus étroitement resseiTés dans les limites des devoirs ordinaires. La science se divisait pour savoir si la contagion n'était pas jointe au mal endémique; le coeur n'a pas balancé^ il n'a pas même voulu admettre la contagion comtne une excuse, pour se dispenser de soins périlleux. Les hôpitaux encombrés de morts et de mourants, les asiles du pauvre ont -ils été désertés par les médecins, les chirurgiens, les prêtres, les sœurs
DB l'optimisme RELIGIEUX. 33
de la charité, et par les fonctionnaires? Ces lieux n'ont-41s pas reçu des i^isites inaccoutumées, illustres ou touchantes? Tout ne se conTertissait-il pas en bureaux de charité devenus des lieux de conciliation^ hélas I trop momentanée entre les partis? Y jeter de Tor n'eût été que faiblement méritoire; mais il fallait le donner, le porter à ceux dont le souffle pouvait être mortel. Ah ! pourquoi les hommes ne savent-ils pas s'unir contre les rn^ux qui troublent l'ordre social avec la même harmonie qu'ils le font contre les fléaux de la nature? Des hommes trop enclins aux doctrines du matérialisme ont concouru sans doute à ces soins généreux; mais en s' obstinant dans iine morne incrédulité, ils se sont privés de leur meilleure récompense. Us ont fait le bien; ils ont bravé la mort, sans profit pour leur cœur et Inéme pour leur raison. Us nous ont fourni contre eux-mêmes des arguments qui ne les ont pas convaincus.
Quand tout leur dit qu'ils ont cédé à des mobiles généreux, ils ne veulent avoir agi que comme des machines bien montées , ou comme de bons calculateurs. Us mentent pour s'avilir; l'honneur de leur système leur tient plus à cœur que l'honneur de l'espèce humaine.
Fruits d'une légère étude de botanique. — Révélation de Dieu dans rorganisation des plantes et dans la multiplicité infinie de leurs germes. — ■ L'homme seul sait conduire le règne végétal. — Usages divers que son intelligence en tire. -^Causes finales, la première démonstration de l'existence de Dieu. — Gomment se fait-il que quelques philosophes l'aient négligée ou dédaignée ? — Par le moyen des causes finales , la plus haute philosophie se trouve en contact avec rintellîgence la plus vulgaire. — C'est l'échelle la plus commode pour monter .à Dieu. — L'homme est son ministre pour gouverner la terre sous sa tutelle. — ££Fet merveilleux de la domination immense et progressive qu'il exerce sur les trois règnes et sur lui-même , sur tous ses . sentiments moraux et religieux.
Tous les ans je prends quelques leçons de botanique, en maudissant une mémoire vieillie que rebuté une nomenclature difficile. Je suis tout à fait incapable ^ et par l'âge et par ma paresse^ des courses et des voyages que demande cette étude.
C'est sur un amphithéâtre embaumé' que je fais mes études d'anatomie et de physiologie vé«
gétale. La pointe de mon canif me fait découvrir des merveilles d'une prévoyance et d'une bonté qui s'épanchent sur tout ce qui respire. L'infini m' apparaît jusque dans la graine qui ne révèle sa savante et puissante organisation qu'à mon microscope. J'y vois des provisions faites pour plusieurs siècles , et pour l'éternité même , si l'éternité pouvait appartenir à nôtre globe; rien n'y est oublié pour tout ce qui a vie et sensation , mais tout s'y adresse plus directement à l'homme qui jouit du règne végétal non-seulement par chacun de ses cinq sens , mais par le sentiment de curiosité et d'admiration, son plus noble partage ; car l'homme est le seul confident^ le seul ministre, le seul prêtre de Dieu sur la terre. Je me joue avec les a^lours de ce peuple hermaphrodite auquel la nature semble avoir accordé un instant pour aimer, avec les amours pour nous plus sympathiques et plus merveilleux de ces plantes séparées par le sexe, et qui dans leurs désirs se voient servis par les vents et par les oiseaux , quand les soins de l'homme n'y ont pas pourvu.
Gomment nous défendre de l'idée d'une souveraineté que la nature nous présente partout ! L'abeille me rendra en miel exquis le suc qu'elle
dà^obe au nectaire de mes fleurs ; cette herbe insipide ou rebutante pour mon palais ^ broyée par là Vache 9 par ta chèvre^ me fournira un lait dé-lectable> dontje saurai ménager et consolider le trésor pour lui faire braver la rigueur des hivers et l'éloignement des climats. Voyez quel privilège est attaché aux plantes qui nous nourrissent^ quelle vigueur dans ces graminées , dans . ces tuyaux flexibles y pour résister à de cruelles intempéries ! De quelle longévité a été doué lé grain qui reste incorrompu un quart, une moitié de siècle, et même un siècle entier l
Mais ce qui me frappe le plus , c'est la docilité de toute cette partie de Ja création pour se prêter aux lois, aux caprices, aux voluptés, aux plus prévoyantes pensées de l'homme. Outre des aliments salubres, qu'il n'obtient souvent des végétaux qu'avec un opiniâtre labeur et une savante industrie , il en tire avec non moins d'art des liqueurs qui raniment ses forces abattues, et lui font sentir plus vivement , plus gaîment son existence. Le roseau rend sous ses doigts des sons harmonieux; le bois le plus grossier, travaillé par ses mains , fournira au génie-musical d'admi-^ râbles accords. Le ciseau dispose a son gré ^ et souvent avec un art maudit,^ de la taille et de la
38 GHAPITBE III.
forme des arbres. Par l'ingénieuse insertion d'un rameau^ d'un bouton étranger^ rhomme leur fait produire des fruits nouveaux, plus conformes à ses goûts. Par un feu prudemment entretenu , il supplée au soleil de leur patrie. C'e^t ainsi qu'il fait passer jusque sous le cercle polaire les enfants des tropiques^ et leur ménage au moins quelque vie sous un ciel de fer. Il dispose de leur sève, de leurs différents sucs, de leur moelle, sans les voir, et leur fait traverser les canaux qu'il indique. Muni des pouvoirs de Dieu , il dit aux végétaux : Croissez et multipliez suiysiut mes ordres et les calculs de ma prévoyance ; mais luimême, agent de cette reproduction, il sait ce que le grain doit lui rendre avec le concours de Dieu. Si les semences de$ arbres ne répondent pas à ses vœux hâtifs, il s'en procure une multiplication ou une croissance plus rapide par des rejetons, des boutures, des drageons et des marcottes, par la division des racines , des vulves et des tubercules ; il diversifie les fleurs , les appelle de l'im à l'autre hémisphère , accroît le charme de leurs couleurs, les délices qu'elles présentent à l'odorat , transforme les étamines en pétales pour créer des monstres botaniques qui n'en sont pas moins des types ravissants de grâce et de beauté.
MÉDIT ATIOM M7 MATIN. 39
ÂTec les Tëgétaïux I il allume son foyer, ses forges el ses fourneaux, et chasse les ténèbres; car l'homme est sur la terre le véritable dieu du feu. Il leur emprunte par des soins ingénieux et d'ha« biles mécaniques , dei vêlements délicats et sains^ des remèdes faciles et sûrs. Avec eux il a formé les premières armes qui lui ont donné l'empire sur les animaux; il s'en sert pour sa cabane, son toit, sa maison,, ses palais, ses temples, ses ponts, ses canaux , ses bateaux et ses magnifiques flottes.
Je demande maintenant ce que font du règne végétal les animaux , même les plus sagaaes , les plus intelligents? Si j'en excepte le castor et l'abeille, et Fès^nids des oiseaux, cet usage se borne à un^ nourriture toujours préparée pour eux , sur mpe table succulente , et à un abri momentant* £<es quadrupèdes les plus puissants renversera les arbres sans en tirer aucun avantage, d'ai|tres les écorcent et broutent leur première esp^râoice; les reptiles les infectent, les insectes ^eç^Epngent et les couvrent de plaies. Si les oiseaux servent à leur reproduction , à leur transport d'un lieu à un autre, c'est à leur insu , non par prévoyance pour leurs besoins futurs , majis parce que leur aj^tit satisfait les rejette. Eh
bien ! les tribus les plus sauvages connaissent ^ au moins grossièrement^ la plupart des usages que je viens d'indiquer; plusieurs sont bien plt^s versées que nous dans la connaissance de leurs pro^ priétés médicales , il faut bien ajouter de leurs propriétés vénéneuses. Sans l'emploi du fer ni d'aucun métal , elles ont su façonner les arbres en canot y en digue ^ en pont ^ en radeau. Ne sont-elles pas plus ingénieuses que nous pour en fabriquer leurs armes , leurs instruments de guerre, de chasse ou de pèche? Voyez l'usage que des tribus enfoncées dans le Nord, et réduites à une indigente végétation ^ savent tirer du triste bouleau et de l'ortie.
Qu'on ne me di^e pas que les besoins bornés des animaux ne les provoquent pas à chercher les ressources si variées que nous trouvons dans le règne végétal^ ou qu'ils soient dépourvus de tout moyen de les exploiter. Est-ce qu'ils ne souffrent pas comme nous et bien plus que nous ^ par l'et fet de leur incurie, des intempéries des saisons, de la faim^ de la soif et des maladies ? Plusieurs ne Femportent-ils pas infiniment siir nous par leurs facultés locomotives , par leur, masse , par leurs armes , par la puissance de leur vue , la finesse de leur odorat, la portée de leur voix , et quelques-^-
uns par la flexibilité de leur gosier? D'où vient que l'oiseau dont le bec maçonne un nid avec tant d'habileté, l'abandonne dès que la nature ne lui en fait plus une loi pour la propagation de son espèce? Ne pourrait-il pas, pour l'hiver, s'il est de ceux qui n'émigrent pas, se construire une plus chaude retraite? Nombre d'animaux ne se trouvent -ils pas k merveille des gîtes commodes que nous leur préparons et que nous leur faisons acheter soit par un rude travail, soit aux dépens de leur liberté, de leur vie?
Je ne vois parmi les quadrupèdes d'habile constructeur que le castor; mais qu'on dérange, qu'on renverse son ouvrage hydraulique qui semble fait avec tant de soin et même d'^urt , il se décourage, soii industrie est morte, il rentre dans la classe commune des animaux qui n'ont de talent que pour la fuite. Il est plusieurs insectes tels que les fourmis, les abeilles et différentes sortes de guêpes qui savent aussi construire leurs cellules et leurs spacieuses galeries , avec un art qui a droit de nous étonner; mais il ne faut pas toujours admirer leur prévoyance, puisque les abeilles domestiques forment un miel qui ne sera pas pour elles , et que les fourmis qui dorment
%2 CHAPITRE nié
tout l'hiver, n'ont pas besoin d'un grand luxe de provisions.
Le plus gi*and nombre des quadrupèdes est né pour la chasse , pour la guerre , et n'est pas dénué d'un instinct de ruse; d'où vient que ces malheureux stimulants de l'esprit d'invention ne produisent rien de nouveau chez eux? D'autres, sans être privés d'armes défensives , ne peuvent vivre que sous notre protection et s'abandonnent indolemment à des soins dont nous touchons un prix usuraire. Et c'est là ce qui ajoute à notre domination intelligente et presque absolue sur le règne végétal , une domination plus superbe et bien plus difficile > surtout plus courageuse, sur un certain nombre d'animaux, qui , tels que l'éléphant^ le taureau et le dromadaire, devraient être pour nous des objets de terreur, et dont un faible epfant s'établit I^ tuteur et le vigilant gardien.
Plusieurs espèces de puissants quadrupèdes vivent en troupe sans vivre en société. Us ne tirent de leur union qu'un faible parti pour leur défense. Presque toujours ils se séparent et se dispersent quand l'homme les attaque. Si on les voit quelquefois se réunir pour procéder à une attaque commune, c'est pour faire l'assaut de quelque
bergerie > qu'un seul aurait pu tenter avec le même succès. L'homme aurait*il pu leur résister, s'ils étaient animés de l'esprit de société, des nouveaux besoins, des passions et des ressources qu'il enfante? Nous ne connaissons pas encore les limites de cette domination; pour moi, je pense qu'elle n'en a d'autres que les services que nous pouvons tirer d'eux. L'art de dompter et d'apprivoiser les animaux les plus fiers et les plus farouches n'opère-t-il pas sous nos yeux des merveilles qui jadis auraient fait placer les Van Amburg et les Carter au nombre des Hercule et des Thésée ; et cet art n'est peut-être encore qu'à son berceau ; car l'homme a d'autres ressorts à manier auprès des animaux que ceux de la violence, de la crainte et des cruelles privations : il peut leur faire subir quelque réactipn de son sentiment, moral.
Tandis que je promène ainsi au hasard mes méditations , je me trouve enlacé dans un invincible réseau de causes finales qui ne me permettent plus d'autre issue que vers Dieu ; ces causer finales, objet de dérision pour une philosophie imperti^ nente qui par malice fait la stupide, voilà ce qui met en quelque soi*t(e de niveau toutes les intel- Irgences, pour élever la plus vulgaire comme la
44 GHAPITRB UI.
plus sublime vers un même et premier principe ; ce raisonnement nV pas besoin d'être construit sur une savante échelle de syllogismes et de sorites : c'est Fenthymème dans sa rapidité convaincante; c'est le degré commode qui fait monter^ l'être fini jusqu^au Créateur. L'athée luimême est obligé sans cesse de mettre le pied sur cette échelle; mais il craint tant de s'élever, qu'à peine a-t-il fait quelques pas qu'il rétrograde vers la terre.
Je ne puis dire avec quel chagrin , avec quelle révolte intérieure j'entends un faux savoir persifler l'argument des causes finales. Voltaire, la grande autorité du xv!!!"" siècle, quel que fût son penchant à retomber dans un scepticisme moqueur, avait pourtant insisté sur les causes finales avec l'accent d'une croyance intime, et J.-J. Rousseau, son puissant rival, lies avait tlé-r veloppées avec tout le feu de son éloquence.
Locke , dont la logique un peu rétrécie gouvernait et bridait ce siècle, n'avait pas été infidèle aux causes finales. Et par qui cette doctrine avaitelle été illustrée? c'était par Platon et Xénophon, ces deux interprètes, d'ailleurs si divers^ des paroles de Socrate, et par Cicéron, qui fut en quelr que sorte son troisième disciple. Je ne parle ici
ni des Eniretiens de Job , l'un des deux premiers et des plus admirables livres du monde, ni des sublimes prophètes, ni des éloquents philosophes du christianisme ; je me perdrais dans cette ënumération d'autorités si imposantes qui me feraient voyager jusque dans les Indes et dans la Chine.
A mon arrivée à Paris ^ j'entendais les sarcasmes des savants, de quelques gens de lettres et de quelques hommes du monde pleuvoir sur les Études de la Nature de Bernardin, de Saint- Pierre , qui , à la vérité , avait un peu abusé des causes finales , pour en créer quelques-unes de fantaisie, mais dont l'ouvrage plein de oharmes semblait tendre à rapprocher la philosophie de
J.-J. Rousseau de celle de Fénelon.
Il est vrai qu'antérieurement à ce siècle. Des* cartes d'un côté et Bacon de l'autre avaient écarté les causes finales de leurs méditations, sans toutefois les mépriser ni les rejeter. Bacon avait reconnu que, substituées à l'observation, elles nuisaient au progrès des sciences physiques , et Descartes voulait armer la raison humaine d'arguments qu'il jugeait plus irrésistibles aux attaques de l'athéisme. C'est sans doute un sublime effort du génie métaphysique que sa démons tra-
lion de l'existence de Dieu par l'idée de Dieu même ; mais après l'avoir présentée sous une forme abstraite et qui peut paraître trop subtile, il a fini par la réduire à une exposition plus simple, et qui rentre dans les causes finales; de l'effet il a remonté à la cause , de l'empreinte et de l'image du suprême ouvrier à ce grand Etre; et c'est en effet à quoi il a recours avec infiniment de justesse et de sagacité, quand il répond aux objections railleuses et superficielles de Gassendi. Maïs sa première démonstration est trop transcendante et trop raffinée pour convenir à un enseignement familier. Dieu a voulu, pour se manifester à l'être fini , frapper son intelligence d'une manière plus directe et plus simple.
Une chose m'a toujours étonné , c'est que Buffon , qui , dans son discours sur l'homme, pousse le spiritualisme jusqu'à ses dernières limites, et semble tout prêt à nier l'existence de la matière^ ait pu rejeter les causes finales dans un ouvrage qui les rend toujours présentes à mon esprit, et qui n'aurait ni éloquence ni vie si elles n'eussent appuyé sa raison et fourni des couleurs à son génie.
Est-ce bien Buffon qui trouve assez ridicule de dire que la lumière ait été faite pour l'œil et l'œil
pour la lumière? Conyient-il à ce puissant contemplateur de ToeuTre de Dieu de dire avec Épicure et Lucrèce : « L'animal a eu deux yeux et il (( a tu; le poisson, des nageoires et il a pu habiter « l'eau; l'oiseau, des ailes et il a volé », comme s'il ne fallait pasr une correspondance admirablement établie entre l'œil et les rayons lumineux, entre les nageoires et l'élën^ent liquide, entre les ailes et les fluides aériens; comme si le phénomène de la vue> ne se répétait pas dans une série d'êtres si diversement constitués, depuis la baleine jusqu'à de chétifs et presque imperceptibles insectes. Est-il donc une partie dé l'œil qui ne joUe pour sa fin? Il y avait quelques milliards de chances pour qu'un seul œil ne parvint pas à se former dans toute la nature , et bien plus encore , pour qu'il ne pût convenir à des êtres qui lui apportaient pour aliments des humeurs de si différente espèce. L'homme a eu deuxjréux et il a vu : mais ces yeux, de qui l'homme, de qui tous les animaux les tiennent-ils? £st-«e d'une cause intelligente ou d'une cause matérielle, aveugle et brute? voilà toute la question. Pour la résoudre ^ examinez l'ouvrage : tout n'y est-il pas à ^a place, tout n'y répond-il pas à sa destination? L'observation la plus minutieuse , l'analyse la plus savante ne vous
48 CHAPITRE m.
y font-elles pas découvrir un ordre infini de combinaisons admirables? £h bien ! est-ce une raison pour vous de prononcer que le phénomène de la vue^ accordé à tant d'êtres, est lé produit d'une cause qui opère au hasard et ne peut rien combiner? Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne puis concevoir ni la lumière qui ne serait pas faite pour être vue^ ni des yeux qui ne seraient pas faits pour voir. Et le cerveau ,. ce rendez-vous de tous les sens ,. ce moteur de tous les organes , ne sera-t-il que la production fortuite d'un être non pensant? Et pourtant son merveilleux mécanisme vous arrache souvent des cris d'admiration. Je n'en vois pas le constructeur, dites-vous; moi , je le vois partout : je le vois dans l'herbe , dans l'insecte aussi bien que dans l'ordre de l'univers* L'intelligence me poursuit partout, elle est en moi , hors de moi ; l'intelligence, ne peut être le produit que d'un être intelligent.
En métaphysique comme. en géométrie, la ligne droite est la plus courte : Dieu n'a pas fait de la pensée qui nous le révèle le prix des tours de force et le partage exclusif de vingt ou trente grands penseurs qui se succèdent à la distance de plu* sieurs siècles. Il a ordonné le monde, et a dit à tout homme : « Vois ! »
Seulement je conviens qu'il ne faut pas en philosophie/ en théologie, et surtout en science naturelle, rechercher les causes finales au delà du point où elles frappent par leur évidence.
Il n'y a pas de lieux communs, je ne dirai pas seulement pour le génie , mais encore pour une sensibilité vraie. Chacun de nous peut, par la vivacité et surtout par la sincérité de ses impressions , se créer une province dans le domaine de tous. Le sens commun est émané dé Dieu. Lorsque sur des impressions, qui ne sont point physiques, tous les hommes conçoivent une même pensée, c'est Dieu qui dirige leur entendement. Pourquoi Spinosa et sa moderne école ne serontils jamais compris? C'est que par des abstractions inabordables ils tournent le dos au sens commune Mais aujourd'hui l'art d'être sublime est quelquefois de se rendre inintelligible. Tel philosophe germanique se gonfle dès qu'il obtient ce facile succès . Il me semble que j'entends ce dialogue : « M'avez- « vous compris? — Non vraiment. — Et vous? — « Ni moi. — Tant mieux ; je ne croyais pas m'être <f élevé si haut. Restez en chemin ; je ne me sens « pas en humeur de redescendre pour le vulgaire. » Après cette excursion, je rentre dans mon jardin et reviens à ma botanique religieuse.
Cette plante a des organes : ou le mot dWgané est vide de sens, ou il indique nécessairement à mon esprit une destination, un but, une correspondance, une proportion, des moyens avec la fin. Est-ce que la matière inorganisée, à force de rouler sur elle-même , a pu créer les organes d'un végétal, leur communiquer la vie qui lui manque? car les végétaux vivent , quoique sans apparentes sensations, et la vie est absenté du règne minéral; point de vie matérielle sans organes. Est-ce que cette matière morte a pu , par les seules lois du mouvement , mettre en harmonie les divers organes d'une plante , prendre pour l'eipibryon naissant des précautions qui confondent rhumaine sagesse , lui donner un ou deux cotylédons, tuteurs qui protégeront son enfance, le nourriront de leur lait, et doivent disparaître ou se métamorphoser quand la plante pourra s'en passer? Est-ce que la matière aura pourvu de suite, et sans perdre haleine, aux soins de sa génération et d'une postérité immense? Il faut de plus que, dans cet embryon à peine perceptible à la loupe, cette matière morte ait creusé le réservoir, disposé les canaux, les vaisseaux, les trachées, ces espèces d'artères nécessaires à sa vie, et qui distingueront sa famille, son genre et
son espèce. Il faut qu'elle prépare pour la plante un long appareil de tuniques , de membranes , de Têtements et d'armures, qui doivent la défendre .contre une saison ennemie; que sous la terre elle la dispose et la ménage pour le grand jour auquel elle Ta être exposée. D'où vient que cette matière brute a respecté l'organisation qu'elle vient de créer, et qu'elle a prescrit des limites a la force aveugle qui la porteà détruire? d'où vient qu'il ne se passe pas un moment sans qu'elle répète sur la terre, un nombre infini de fois, une opération si difficile, et toujours avec la même sûreté? d'où vient qu'elle ne fait guère que reproduire sans s'exercer à des productions nouvelles et purement originales ?
Le plus grand bienfait que l'homme puisse tirer du règne végétal est celui que j'obtiens dans ce moment même : je n'ai qu'à me baisser et cueillir une plante dans les champs comme J.-J. Rousseau, ou observer un fraisier sur ma fenêtre comme Bernardin de Saint-Pierre, pour être transporté des merveilles d'une prévoyance et d'une bonté infinies. Est-ce que le spectacle du reste de l'univers pourrait faire tomber ce transport? mais il ne va cesser de l'exalter.
Si je passe du règne végétal, qui ne m'offre
qu'une ébauche de la vie , à cet autre règne où la vie se produit avec la sensation , s'allume et se maintient par une organisation plus déliée , plus compliquée et plus harmonieuse encore , mon étude sera plus difficile sans doute ^ et le théâtre des observations savantes où je serai conduit n'aura plus le même charme et sera loin d'enivrer mes sens; car la mort sera chargée de m'expliquer les mystères de la vie;, mais je verrai avec un ravissement philosophique et religieux cette corres-^ pondance admirable, des moyens avec la fin ^ dans^ l'œuvre du Créateur; et quand tout ce règne animal s'élancera , bondira sous mes yeux , rampera sous mes pieds ^ planera sur ma tète, m'enchan-^ tera par ses couleurs , m'étonnera par les nobles proportions ou la fine délicatesse de sa taille, par sa force colossale , ou m'imposera, par sa fierté, quand je passerai de ses amours aux scènes plus touchantes et plus admirables du sentiment maternel, quand je verrai tout ce que l'industrie de l'homme emprunte aux animaux, à quel point il les assujettit et les fait servir à la sienne, comme il peut modifier leur jiature, donner, sinon d'autres lois , du moins une autre direction à leurs instincts, leur commander à son gré ou l'amour ou la crainte, ma vanité fera bientôt place à Un
MÉDITATION BV MATIN. 53
profond sentiment de reconnaissance pour Dieu, qui a donné à l'homme cette royauté. Si Ton me dit qu'elle est inquiète et troublée^ exposée a des combats^ a des rébellions , je répondrai qu'elle ressemble à celle des monarques de Tordre poli tique; et trduyez-yous beaucoup de rois qui s'en- .nuient de l'être?
Eh ! ne voyons-nous pas que l'homme exerce cet ^npire jusque sur la nature morte^ inintelligente ^ inorganisée. Sans doute il s'en faut beaucoup qu'il obtienne des victoires conti- .nues et décisives sur les éléments^ mais lui seul enfin, entre tous les êtres créés sur ce globe, ose tenter cette lutte. Délégué de Dieu, mais h qui Dieu n'a donné qu'un pouvoir temporaire et bomé^ voyez ce qu'il obtient tantôt de ses longs travaux ^ de ses patientes observations, tantôt de ses, éclairs de génie. Il désarme la foudre et la fait ruisseler à ses pieds en filets inofifensifs ; il met un frein aux ravages de la mer^ et lui oppose des digues^ sous la protection desquelles il élèvera sa myaison , ses temples , fera fleurir ses moissons et ses jardins. Il combat par la culture l'invasion des sables du désert , celle des monticules dont la mer le menace. Cet Océan qui , par son immensité, par ses tempêtes, semblait devoir le confiner
54 CHAPITAE III.
tremblant sur ses rivages, le porte avec docilité, avec une rapidité que Fart ne cesse d'accroître , que Tobservation des astres et la boussole dirigent, qui n^a plus seulement les vents pour ministres, mais qui est encore accélérée par la force prodi^ gieuse de vapeurs bouillonnantes et condensées. C'est ainsi qu'il peut reconnaître , exploiter la vaste étendue de son domaine; il joint les fleuves, et centuple leurs bienfaits par des fleuves artificiels; il dispose de' leurs lits qu'il resserre ou élargit suivant ses besoins , profite de leurs alla*' vions pour y déployer la végétation la plus riche* Il profite même des fureurs du volcan ; il va demander la santé à des sources qui lui révèlent un feu central. La terre lui liVre les métaux avec lesquels il doit déchirer salutairement son sein et pénétrer dans ses entrailles; il perfectionne chih cun des sens et des organes qu'il a reçuft du Créateur; il augmente jusqu'à douze cents fois le pou^ voir dé sa vue , et parvient a plonger dans deux ordres d'infini; l'un terrassant par sa grandeinr, et l'autre plus accablant encore par sa petitesse. 11 fait plus, il réforme les erreurs de ses sent, contredit leur tànoignage, et voit comme la raison veut qu'il voie; il s'empare des images les plus fugitives, les plus diversifiées; il en conserve
i'empreinte par le poayoir de l'optique, combin^ âTec^les secrets (}e la chimie. Les corps invisibles eux-mêmes sont soumis à ses lois, à ses analyses , à ses usages. L'air a été forcé de porter ce voyageur intrépide; il ne cesse d'exercer son génie inventif pour se jouer de l'espace. Et je n'ai rien dit encore de ce qu'il a. de pins sublime, la pensée qui lui trace des devoirs, lui prescrit des sacrifices, lui permet de vivre avec unç société qui n'est plus, lui en fait bénir et continuer les tra* vaux, l'associe à ceux d'un âge qu'il ne verra pas, et quelquefois le fait se dévouer pour d'autres générations; la pensée dont il grave les images fugitives par des signes abstraits, par des caraotères solides, permanents, qui volent d'un hépiisphère à un autre, et bravent les ravages du temps, de la guerre et des incendies, par la mul-^ tiplicité de ses reproductions.
Mais j'entends d'ici le peuple des matérialistes et de& sceptiques qui accueille mes paroles et in-suite à mon oi^ueil avec un rire amer. Il n'y a pas de flatterie qu'ils ne prodiguent aux animaux pour ravaler leurs semblables, et malheureusement mon aimable Montaigne s'est essayé à ce jeu cruel dans son apologie de Ratmond de Sebonde. Voilà mon sceptique qui ne doute plus de rien ,
56 CHAPITBB 111.
dès qu'il s'agit d'honorer les animaux a nos dépens , qui admet les fables les plus g^pssières , les plus superstitieuses^ et les traditions les plus discréditées. C'est là^ tî^anchons le mot, c'est là de l'abjection et non de l'humilité chrétienne. Cellç-ci m'élève à Dieu , l'humilité matérialiste me roule dans la fange. Oui ^ tout orgueil fléchit et , demeure écrasé quand nous remontons au grand Etre ; mais tout orgueil se relève quand nous .nous comparons aux. animaux. L'histoire natu^ ;i'eUe, mieux étudiée, a fait justice d'uile admiration si.foUement prodiguée aux rares phénomènes de leur intelligence. Elle n'y voit qu'un résultat direct de leurs besoins matériels, des instruments jet des armes dont, ils sont doués, et de la position qu'ils occupent. Leur intelligence bornée à quelques points, y reste strictement enfermée; elle est stationnaire ; pas un d'eux n'élèvera la ^enne au-dessus de celle du premier auteur de sa race^ à moins que l'intelligence de l'homme n'intervienne. Elle leur suggère en quelque sorte une nature morale artificielle , qaais qui n'est que pour son usage , et dont leur espèce ne. profitera
C'est en observant les animaux que l'on peut voir l'intervalle immense qui sépare la sensation
de la pensée. La sensation ! philosophes qui voulez «construire avec elle toute l'œuvre de> l'intelligence, je vous abandonne volontiers tous les animaux , et même ce qui y dans l'homme , se rapp(H*te évidemment k la nature animale et à des facultés instinctives. Faites jouer ici, suivant votre plaisir, les rouages que vous avez fabriqués et que Gondillac a polis avec tant de soin. Montrez-nous, je le veux bien, des sensations qui deviennent des images , dés idées , puis des besoins, des appétits, des désirs et enfin une certaine puissance pour lès satisfaire suivant l'orga-' nisaiion de l'animal et les instruments dont il est doué ; mais ne prétendez pas expliquer ainsi la pensée qui se replie sur elle-même, qui a la conscience de ses actes , de ses délibérations , de ses volonté». Elle s'abstrait, se généralise, et par Jà invente le langage; elle rectifie le témoignage des sens, se rectifie elle-même; elle donne la force de l'unité à un groupe innombrable d'idées, de connaissances, de faits ou de conjectures classés avec méthode et rédigés en système ; inquiète et curieuse autant que patiente, elle cherche une cause dans chaque effet, ne se contente pas de la première cause apparente , en cherche d'autres sans se lasser, et remonte jusqu'à une
cause et une intelligence suprême; enfin dans son sublime essor et comme portée par un pouvoir mystérieux^ elle s'élève de monde en monde , rase les bords de l'infini, et montre à l'homme un monde spirituel fort au-dessus de celui qu'il <;ontemple.
Kant et nos philosophes français du xix* siècle ont puissamment démontré que le don de remoiiter de cause en cause , ce qu'ils appellent la causai lité, est inhérent à l'intelligence humaine* Voilà notre plus glorieux privil^e et notre point de communication avec Dieu.
Je conviens que dans cette méditation j'ai suivi lé chemin battu; mais il a été ouvert, affermi, élargi par les sages. Les poètes avant eux l'avaient deviné, mais ils l'ont coùyert de tant de fleurs , ils se sont lirrés à tant d'incursions aventureuses, qu'il est difficile avec eux de reconnaître le tracé de la route* Les prophètes, et surtout lé sublime Psalmiste/j ont volé plutôt que marché. Leurs accents inspirés se gravent mieux dans le cœur que des arguments.
Ce qu'il y a de plus difficile dans une démonstration de Dieu, c'est de la faire avec la froideur d'un théorème géométrique; c'est d'appliquer l'analyse au seul être indécomposable , à
cette Immuable synthèse; c'est d'observer Tordre rigide des raisonnements^ quand le cœur a besoin pour se soulager d'un cri d'admiration. C'est de supprimer le sentiment dans l'ordre des preuves, lorsqu'il est lui-même une preuve immédiate et saisissante y enfin de marcher terre à terre lorsqu'on se sent ravi. Si David excite en ùioi un transport sans cesse renaissant, c'est que jamais homme n'a parlé plus intimement à Dieu; il m'en fait une pensée ardente , continue et presque familière; les cieux s'abaissent pour lui, il me fait voler sur un char de feu, et les brûlantes interjections , les tendres apostrophes s'échappeiit à la fois de son cœur et du mien. '
Pourquoi la campagne nous rend-^cUe le cœur plus relir gieùx? ^— Point de religion sans culte , et le culte catholique est mieux ordonné pour tous les besoins, tous les devoirs et tous les tendres sentiments de l'homme. «^ Misère et sombre désespoir d'un jeune homme dont l'imagination a été pervertie et le cœur glacé par le matériau lisme. — Tableau de la touchante sérénité de la vieillesse d'un paj^n religieux qui , entouré de sa famille , rappelle l'âge des patriarches. --^ Ce tableau est mis en opposition avec celui d'un vieux Sybarite qui demande en yain des jouissances à ses sens éteints. — Je m'exalte dans mes espérances religieuses. — L'amour ne me parle que de la bonté et de la miséricorde de Dieu. — Quelques mots sur les menaces terribles prononcées contre les pécheurs et contre ceux à qui la loi du Christ n'a point été révélée. — L'amour est la cause première et permanente des grandes conquêtes qu'à faites l'Évangile. — ^ Une excessive terreur pourrait en diminuer l'efifet.
MÉDITATION DU SOIB.
Jb ne sais quelle paix ^^ quel doux enthousiasme me remplit dès que je touche le seuil de ma retraite champêtre, ou plutôt dès que le coup de fouet du départ m'annonce le retour des délices annuelles que je viens chercher à cent
lieues. Je suis loin de m'écrier avec J.-J. Rousseau : Adieu, ville de bruit, de houe et de fumée! Ce n'est jamais avec un sentiment amer ou ingrat que je prends congé de la ville qui tient , avec une seule rivale ^ lesr rênes de la civilisation humaine. Je cède de bonne grâce à tous les enchantements que mon âge. peut, encore admettre et que mon imagination n'est ]^as tout à fait inhabile à rajeunir. Son charme pour moi le mieux senti est dans des amitiés qui ont acquis à la fois une vigueur nouvelle et un lustre nouveau par leis années et par des , malheurs longtemps supportés ensemble; mais enfin mes pensées ne sont à Paris ni assez libres^ ni assez . calmes ^ ni assez religieuses. Je tremble à chaque instant qn'eiles ne s'y engloutissent dans ce qu'on appelle le positif de la t;£^^ dans les soucis politiques^ dan$ des diversions sans profondeur et sans recueillement. Il me semble que je ne sais prier et bénir que dans les champs.
Le culte est le plus fort lieu de sympathie qui existe entre les hommes, puisque la religion eët le ciment nécessaire des plus vives et des plus tendres affections; point de lien social sans religion, point de religion sans culte! £h! lequel surpasse le culte catholique en splendeur? lequel donne
MÉDITATION DU SOIB. 63
mieux l'empreinte religieuse à la joie comme à la tristesse? lequel sait mieux sanctifier tous les devoirs^ soulager toutes \es misères^ élever plus bautles espérances ^ embrasser l'homme tout entier? et pourtant^ s'il m'est permis de confesser des impressions qui révèlent toute ma faiblesse , je conviendrai que souvent je jouis mieux d'une subite extase qui vient me surprendre dans les champs. Je n'aime pas à me sentir coudoyé^ oppressé, enlevé par la foule; je n'aime pas à me défier des fripons dans le lieu saint. Ëslrce bien là David? est-ce bien là Isaïe dont j'entends les accents sublimes ? Tout à l'heure ils me transportaient dans ma lecture solitaire; maintenant, au milieu de cette gène tiniverselle, de ces regaixls distraits, curieux, sans flamme, ces accents tombent sur moi sans effet, sans pouvoir.
Heureux le cœur profondément religieux qui, par la force de ses méditations y triomphe de ces importunités. Pour moi, je n y échappe pas faci-^ lement ; et je regrette l'église du village , telle surtout qu'elle s'ofirait à moi dans mes jeunes années. Les voix y étaient discordantes et grossières, mais on y chantait de si bon cœm^I La piété y brillait sur toutes les figures et prétait à celles des vieillards quelque chose d'inspiré, à
celles des jeunes filles quelque chose d'angélique; j'y trouvais enfin la plus belle des harmonies:^ celle qui existe dans les âmes.
Ici je n'attends pas que la cloche m'appelle; mon extase est de tous les moments. Qu'est-ce qu'un dôme de Soufflot^ de Paul Jones , de Michel-Ange^ auprès de la voûte céleste? A quel spectacle la nuit me convie, quelle magnifique illumination répandue sur les ténèbres qui m'at-*tristaient ! L'absence d'un soleil multiplie pour moi les soleils^ et les mondes; je les vois avec certitude par les yeux de la science ; je les vois avec ravissement par les yeux de l'amour; me voilà plongé dans l'infiiii , et je me sens soulevé sur cet océan lumineux par un' secours céleste ; quand ma faible intelligence est terrassée, l'amour me reste. Oh ! comme je me sens élevé par l'amour au-^lessus de ces tristes Lalande qui s'aveuglent avec un télescope ! A des lois sublimes, je reconnais le seul être sublime; c'est beaucoup sans doute que le don de l'entrevoir ou du moins de le conclure; le don de l'aimer est mille fois plus précieux encore^ J'avais commencé mon cantique du matin en observant le système d'une plante , et j'achève mon cantique du soir en contemplant le système du monde.
C!e n'est plus avec un petit nombre jde fidèles que je suis en communication , c'eïst avec tous les hommes. Oui, ce charme mystique , auquel les mots ne peuvent suffire , m'est commun avec tous ceux qlEii ne sont point agitée par des passions malveillantes ou de sombres superstitions /et que d'ift^ides voluptés n'éloignent pas de la volupté céleste. Cette cbaine d'amour^ qui descend du ciel Ji la terre, m'unit plus intimement à mes semblables f chacun en tirent, en serre un anneau comme son. plus ferme soutien. Les cultes les* plus farouches s'oublient dans cette commune adoration ; les voiles mythologiques tombent devant tant de splendeur. Sous des noms différents l'invocation s'adresse au même être. L'Étemel apparaît partout y remplit tout. Les dieux subal* ternes, que la superstition craintive ou l'imaginât ion, dans son plus agréable délire, a' pu forger^ sont mis à l'écart comme des intermédiaires importuns. Le sdleil perd sa souveraineté pour le parsis, s'il peut' comprendre qu'il voit des milliers de. soleils, et que sQn dieu n'est peut-être que l'humble satellite de Tun de ces astres qu'il voit dans les profondeurs du ciel scintiller faiblement ; et peut-être reconnaitra-t^il que le véritable soleil est celui de l'intelligence; les anges, les démons , I. ^ 5
66 CHAPITRB IV.
les génies ne deyiennent plus que le peuple du inonde intellectud. Mahomet disparaît devant AUab ; toutes tes pensées s'élèvent vers leur centre commun, toutes les intdiligeiices remontent à leur source. Ce n'est pa^ nous <pit sommes écriés par cette masse lumineuse, c'est cette masse eUcEméme qui reste écrasée devant moi à rintellîgenQerde qui Dieu se manifeste. CSet' être Immense , infini, quel est^il après tout? c'est un. père, suivant la sublime et naïve invocation qui nous est dictée -par le Christ; un père mtséricordteuK qui nous prescrit h^ misériooitie. O.pensée délectable! c!est un père qui me surveille et qui dit à ma faihjeiae : Monte f monte jusqu'à moi. Jusqu'à toi , 6 mon Dieu ! mais quelles ailes peuvtent Aie soute^fiir ? qui me montrera la route? C'e^t toi-même, et voici la loi que tu me prescris : (c Fais du bien k tes sem- « blablés; essaie sur eux l'amour qui doit s'étever (( jusqu'à moi. » Oh! comme tu me tes faisaimâer ! nous sommes donc quelque chose à tes jreuK?
Quoi I dans ton étemelle félicité > tu ne perds pas de vue le spectacle souvent si triste, si a01i« géant , si désespérant pour nous de la société .àu-^ mainel C'est donc m'associer à ton œuvra que de suivre le penchant des plus douces, des plus nobles affections que tu aies gravées dans mon
MiiatATiaN vu SOIR. 67
âme. Ces affeotÛNii/ tu ks anime»» tu Iw fé- «ondes» ta ks dores d'un rajroa de ta dâvinité* L'amoiir» l'amitié , les tendres ]ien$ dm b fisimillet l'amour de la patrie » la charité universdle ïKÇfA de prix» de chame et de durée que parce que ta peuaée ks piètre. Qu'eUe s'éloigne, tou^ lan-guit» tout s'éteint, tout se rompt.
Je me figure im jeune homme qui » soit dans les kço9is dcmnées avec flegme par un savoir fmx et corrupteur» soit dans un ami^itiiéfttreL4l'anatomk qui lui étak, pourtant sous un aspect sé*sèxe » les m^rveUkis de notre orgmisetjon » soit idaitt des entretiens #ù. tantôt la liœnct » tantôt un esprit de révolte effréné prend le ton dogmatique ^ s'est senti tout à coup piqué du yer de l'athéisîme/ Q^el changement dans son âme et sur ..ses traitsqu'animaient tout à l'heure le coloris de la Jeuneaae» k feu des hdles espérances» des iK>bles sentiments ! Que m'apnonocot ce re^i^ X^ne.»
et plutôt aombre que mélancolique» ce.ton.t«Aer, |dein d'un n^re( invokwtaire pour ce q-u'U ap^ pelli^ la pep'ie de &qb itiu^ons » ces décisions tmn^ chantes» cet ennui qui k poursuit jusqjoe dans la vk doHMiStîque qui lui offrait tant de scènes riantes», et où il tporUdt un eUjauemenC si pur? Je k irms qui cherche des consolations dans des
68 CHAPITRI^ IV.
litres qui ont versé dans son âme ee froid poison ; tout à la fois rebuté et persuadé des tristes dogmes de la philosophie' de la sensation , il se dit tristement : "^
c( Je vais où va mon intérêt du momant ; « dans mon âme m<>târialisée y perdue à traveris (( mes organes ^ il ne se trouve plus que des apxc petits^ et moti coeur ne sait plus qu'obéir à de ^< mornes calculs. Je ne tiens plus à personne , (c persane ne tient plut à moi 'que par fiction^ t( que par un mensonge convenu, ou bienj'e (c U'ompe quiconque est encore^ assez aveugle pour x< m'^mcr; j^) perdu- mop plus doux asile ^ celui « de via conscience ; tu n'es plus , 6 graiïd 9km, «mon juge, mon censeur, mon appui ^ inoa « confident intime, àion consolateur; J'ai formé te un désert au dedans de moi ; je n'ai plus à t& K consulter sur la loi de mes devoirs; je n'aurai <t plus cette force d'âme qui me les faisait bénie, (c même dans leur sévérité, puisqu'ils émanent de (c toi. Si les hommes méconnaissent ce que j'ai (f pu faire pour eux , s'ils me punissenj; , si j« suis u livré à la prison, à l'exil, si je suis* en présence « de Féchafaud, je ne pourrai plus tue dire ; la « mémoire de Dieu est plus fidèle quQ celle des « hommes , son discernement plus sûr, sajustice
MÉDITATION DU SOIB. 69
u plus miséricordieuse; le grain que j'ai inutilerrment déposé sur la terre a germé à ses yeux, u Je suppose qu'après cette destruction de mes « sentiments moraux, il me reste encore des af- « fections vîyes et passionnées; quand leséferes « qui me les inspirent me seront arraché^ , il me « faudra , dans le néant birmon 6kiprities plonge^ « dévorer le néant auqud je me condamne. Oh ! tt qui me rendra DiéU?- qui me rendnf l'amour? («qui me rendra la vie? » Jeuiles adeptes du matérialisme ( il en est encore , mais , je crois y en petit nombre), jeunes gens au front chagrin, à rodl caVe> au rire amer, vous prétendez marcher librement vers le plaisir, vous marche^ vers le spleen, vers tous les crimes qu'il suggère; car, de* nos jours , il prétend Relever le suicide * par les \ittentat5 les plus nlonstrueux. Comprenez donc la' vie, comprenez donc fe bonheur en vous rapprochant du seul être' qui donne Tun et Tàutre.
Je me âibuviend d'une impression qui pourra paraître vulgaire , mais qui fit une profonde sensation* sur mon âme. 11 y a dix ou douze ans qye, dans un vignoble du Maçonnais^ je liai conversation avec lin vieux vigneron qui lisait la Bible au livre deTbbie. Comme le patriarche , il
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reposait à l'ombrer de sa treille et de sod figufer f un rayon du soleil coucliant yersait une teinte de pourpre sur ses cheveux* blancs f quand la iAo^ che du village vint à sonner l' Angélus^ je vis^ un spectacle touchant'^ et qui reporta ma pensée vers le temps dofit le vieillard relisait l'histoire*. Un groupe encense asseSE nombreux > composé de ses fiû, de leurs femmes, «de les petits-* fils et arrière-pelits-enfants , vint* des cKamps oudes^ maisons voisine» répéter en cc&nmiin le salut à la Vierge et recevoir sa bénédiction ^ mais il y avait là des^veuves^ et des orphelins. QWe de tombes n'avait-il pas vu s'ouvrir pout les siens 1 Combien de fois n'avait-il pa» vu périr le labeur d'une année et de plusieurs années peut-être I Quels jours d'horreur et d'iûipiété forcenée il avait tra«^ versés^ lui si fidèlcet si pieux! et puis les ahlléea de disette, les années d'invasion I Jamais la bénédiction du soir n'avait manqué, et sans doute dans les mauvais jours elle avait toujours porté quâ«* que soulagement, quelque espékanceaa cœuifde la famille. Quand tout se fut éloigné, je vou«lais reprendre l'entretien. « Attendez, me dit^'il^ (( je n'ai pojnt encore prié *pour ma pauvre dé- (( funte (elle était morte depuis vingt-cinq ans); te c>st pour moi le meilleur moment de la jour-
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<c jïéÇf cat loa:sque je prie pour elle^ qui n'en a « guère besoin, tant çUe était bonne chrétienne , u Je crois l'caotendre la-haut qui in*ie pour moi. »
Couchez le yieux matérialiste sur Fédredon le plus fin , dans une chambre toute remplie de tableaux voluptueux ; brûles pour lui les pl^s purs parfums de FArabie ; que de la chambre voisine des vtistes d'élite fassent parvenir à son oreille délicate des sons mélodieux; qnfe près .de lui une ou plusieurs jeunes beautés> dont les charmes égalent la complaisance , le bercent mollement pour pro* Toquer un sommeil difficile; je veux savoir si ses pensées auront le calme et l'exalta^on facile de celles de mon vieux vigneron. Ses regards éteints ou sombres , ses impatiences querelleuses trahissent ses chagrins, ses ennuis; une note fausse, ou. qu'il préteiid telle, le met au supplice. Son insomnie qui se prolonge accuse les femmes qu'il avilit par des soins abjects. Qu'une toux importune survienne, il ne^sent plus que lé froid de la tombe ; il éprouve à la fois la satiété de la vie et l'horreuv de la mort.
Mais laissons de tels tableaux pour revenir à ce beau ciel qui m'illumine. Ma prière du soir vient s'unir à la prière du matin qui s^élève de l'hémisphère du Sud; la peiisée de Dieu unit les anti-
podesy^et sans doute elle est aussi Ja tbaîi^ de toutes les sphères^ l'union de. toutes }es intelligeaces. La philosophie regarde, en pitié et voudrfiit prendre sous $a tutelle les xieligions grossières : et se détournant avec hoi'reur de leurs usages barbares, de leurs festins atvoces, elle voit un puissant moyen de communication avec les tribus les plus sauvages dans V adoration du grand Esprit^ devant lequel elles se prosternent. Mais ce n'est point à la philosophie même la plu& sublime à tentcjjr ce genre de conquêtes* La rielîgion positive , la rel^ion réglée en a seule la noble soif^ la puissance et l'héroïame. Toutefois la philosophie doit aujourd'hui marcher sur ses pas, car elle sait tout ce que le zèle religieux , transformé en fanatisme et couvert du bandeau de l'ignorance, a. fait ruisseler de sang, et«tdut ce qu'il a élevé de bûchers nouveaux ^jusque dans les contrées où il venait éteindre les bûchers de l'anthropophagie et arracher des victimes humaines aux couteaux des prêtres mexicains. Oji est venu*nous dire au xix"" siècle que la tolérance gl^ce d'un souiSle mortel le zèle religieux, et j'ai entendu regretter, même par des esprits élevés, mais tranchants, jusqu'à des temps d'une foi ardente où. l'on égorgeait par milliers, par centaines de miU
liers, ariens, albigeois, protestants, anabaptistes, mahométans dans la Syrie, indiens de la presqu'île du Malabar, juifs dans toutes les contrées , mak surtout en Espagne et en Portugal , maures et moriques> enfin la population presque entière du nouveau monde,, sans compter une foule d'knbëciles, de fous, de savants malencontreux que l'on croyait ou qui se croyaient magioiens ou sorcîtrs. Sans doute les ariens, les anabaptistes, les* mahoniétans et les {hi'otestants eux-mêmes ont trop souvent procédé de leur coté par le brigandage, les supplices et les massacres; mais ceci ne Êiit^e redoubler Paccusatioti contre les empoi^ tements du 29èle religieux.
!l^our moi, je sens avec délices combien la liberté des ciiltes, loi ^e ip'on pays, et qui ya devenir la loi du monde , sort de l'Evangile même , aide à sa propagation , et ajoute un calme, pur, un vaste épanchement de bienveillance au sentiment le phis exalté, le jplus impérissable qui puisse remplir le cœur de l'homme. On le croyait mort dans les plus terribles années de la révolution , et on l'a vU se réveiller de lui-même avec un faible concours de l'autorité politique, et depuis se maintenir, ou se réveiller encore malgré l'appui très - inconsidéré que lui prêta uji gouverne-
menl qai rétrogradait jusqu'à la viâUease de Louis XIV«
Que si quelque esprit austère ne voulait voir dans cette effusion de mes pensées qu'un tbéisxue vague y. suns foi, sans con&istance f de moUes rêveries qui viennent mdins du cœur que de l'imagio^tîon ou des rëminiscenoes poétiques^ en&i un optimisme suspect de penchants égo&tes et qui se resisentent d'un vieux levain du xviii*' siècle y je leur demande en quel chapitrç de l'Évangile ils ont a{^ris à dénaturer ainsi* les. intentiou^^ les sentiments les* plus prononcés du prochain, à lui donner de si amers dépientis, et si je nç^^ rais pas en droit à mon tour de Içs jaccuser d'un zèle quelque 'peu pharisien? L'irréligion tm^bulente, ratUedse et que la révolution a rendue homicide, a fait place, disent-ils,. à l'indiffésenc^ et au scepticisme, qui sont une autr^ mort de l'âme. Il y a sans doute de l'exagération dans leurs plaintes , et eux-mêmes les démentent^ quand its s'applaudissent de voir aux grandes solennités la foule se porter ver&^des églises tr<^ petites et trop rares; mais enfin il est trop vrai que4' indifférence» soit religieuse, soit philosophique, attiédit nos sientiments, et que le scepticisme glace encore un trop grand nombre d'esprits. Eh bien, ce sont
précisément cette indifférence et cm scepticisme que je viens combattre , non avec la mission d'an interprète de la parole «sacrée, mission qu'il 'est dangereux d'usurper^ mais arec la conviction de toutes les vérités primordiales sor lesquelles lepos# la foi. N'est-ce pas ainsi qu'ont procédé Féneloû et Bossuet dans leurs admirables traités^ Tun sur V Existence de Dieu, l'autre sur la Connaissanoe d& Dieu et de soi-même ? ït faut bien se garder d'imiter ce zèle moins religieux que politique qui , dans les dernières années de la Restauration , semMaif substituer les pratiques aux« erojanees , qui se repaissait de conversions multipliées^ apparentes et quelquefois scandialêases , et qui envoyait par peloton, {àr régiment, des soldats qui ne songeaient guère qu'à l'emploi profane ou libertin de leiu* salaire. Quand l'édi-fiée est miné-, n'est-ce pas des fondements qu'il faut s'occujper d'abord?
Faut-il , pour ramener des fidèles au temple , border les avenues de fantômes efirayants , et en faire jaillir des flammes souterraines? frapper de terreur les habitants des campagnes ou du moins leurs femmes et leurs filles, tandis qu'on enseigne à la bonne compagnie les chemins les. plus commodes pour faire son saint dans l'autre
vie et son chemin dans celle-ci ? Une terreur exagérée qui vous : poursuit par l'atrocité et par rétèrnité des supplices^ et qui est illimitée par rétendue des condamnations, finit par amortir, pânéteindi% la crainte même la plus légitime et la plus salutaire. L'homme gangrené de tou»les viees , le despote et le tribun sanguinaires sourient quand on leur parle des chaudières bouillantes de l'enfer, et disent : « N'y condamnez- « vous pas l'enfant njon baptisé^ coupable d'un rr crime qu'il n'a point commis , d'un péché ori- <^ ginel vainement racheté par le sang de Jésus- « Christ? Mon sort fie sera que celui d'un.' graâd (( nqmbre des païens les plus sages qui t)nt donné « l'exemple de toutes les vertus*: je vais m'unir à « Platon y à Marc^Aurèle. »
Il me suffit à moi de la crainte du Seigneur, d'une crainte qui se restent encore^u trouble de ramour>*de la crainte de lui déplaire^ d^être repoussé pour un .temps indéfini de son sein paternel. Déjà la. théologie incline vers des interprétations moins sévères de l'Évangile contenues . surtout dans une parabole. Ce n'est qu'à ce prix , j'en ^nis.convaincu, que l'Église ou plutôt toutes les églises chrétiennes peuvent réparer, les pertes immenses qu'elles ont faites depuis le xvul'' siè-
cle. Quoi! la justice humaine serait-elle devenue plus miséricordieuse que la justice de ce Dieu qui nous prescrit le pardon des offenses? Laissera^* t-on à la philosophie^ à la jurisprudence ^ le privilège de dire : c'est moi qui suis charitaUe ? Nos codes admettent -ils d'autres fautes que les fautas personnelles, souffrent - ils la rétroactivité des peines? Punissent-ils les transgressions faites à une. loi qui n'a point été promulguée et qui n'a pu être connue par la longue distance des climats et même des siècles où elle a été rendue? N'ontils pa9 rejeté les supplices atroces? la justice de la peine de mort ti'est-élle pas elle-même mise len problème? c'est à la sûreté et non à la vengeance de la société que l'on pourvoit. Ce que l'on désire , ce que l'on veut amener avant tout , c'est, la réforme du coupable. Le législateur, quand il adoucit vdes lois cruelles/ n'est-il pas 'Convaincu, qu'il se conforme à«la justice divine? Regrettera* t-on les législations pieusement barbares qui pu«nissaient, d'après -des procédures, mdnstrueuser ment iniques, des erreurs ou des péchés contre l'Eglise ou contre les mœurs, par des bûchers, imitation anticipée des flammes de l'enfer?
Non , ce n'est ni éteindre ni affaiblir la foi que de la rendre plus facile et plus abordable et que
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d!ea ùàre une sœur |4iis tendre de respénnoe et de la cluiritét Plus je médite, j^os je jouûdâideii- •sement de mon optûnisme comme de lliomm^ge le pins religi^ix, le plus chrétien même que l'on puisse j^ndre à la Divinité, car c'est la loi d'amonr qui est mon point de départ.
Ma petite tliéodicée, e'est4bdire mes coojectoressar la justice de Dieu, peuvent paraître téméraires et pei^ canoniques; mais un fils n'est pas ooiqpaUe s'il exagère la bonté de son père f etpent-on exagérer celle du CréateoTy cdle de l'Etre infini en perfection? Les idées gna nous nous formons de la magnanimité humaine sontelles suffisantes pour représenter la clémmoe divine? Mais on conçoit qi|e l'Evangile ait laissé un voile mjstàieax sur les peines et les récdknpenses de l'autre vie, car il s'agissait d'<^ppo8Qr un fitein ^puissant non-seulement au crime^ mais à la oorruption profonde, inhérente au polythéisme, puisqu'eUe descendait de son ciel même. L'Église cattiolique a d^ prendre à la kttze des paroles menaçantes qui se trouvent cinq ou six fois obscurément jetées dans un livre où l'amour c^Dieu et des hommes fait la parole de vie, et pourtant elle s'en est montrée un libre , judicieux et bîenveillapt interprète en détachant de l'enfer un
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séjour d'expiation ^ un pui|;atoire où l'eftpéranoe et même l'amour vivent encore , liberté que les protestants lui ont amèrement reprochée* Pour moi , j'aime à penser que le pmrgatdf e fera dés-* ormais bien des conquêtes sur l'enfer et en res«serrera de beaucoup les limites. L'JËglise grondera y mais ne détournera que fisiiblement la mî* son et le oœur d'une interprétation qu'ils sont forcés de suivre. Si c'est une erreur, je connais bien peu d'âmes tendres parmi les chrétiens et surtout parmi les chrétiennes qui n'eu soient complices par leurs vœux« £st-il rien de plus beau y de plus touchant, de plus sublimé que cette communtcation établie par la prière ^itre le séjour d'une pure félicité ^ celui dei expiations et celui où nous-mêmes nous avons à supporter de si rudes épjreuves ! . ^
Ce b^au précepte de la prière pour les mcH^ts forme un des plus divins caracteries de notre re* ligion ; cm ne voit ce précepte dans aucune aoStré, pas même dans l'islamrisme qui, pourtant , se pose avec tant de f^meté sur l'unité de Dieu« Le Coran , si formidable dans les menaces qu'il tie cesse de répéter, tandis que l'Évangile y appuie «peu et ne les présente guère qu'en terines figurés^ Je Coran ne veut pas que ceux qui ont glissé sur
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le pont fatal pour tomber dans rabime, puissent s'çn relever jamais4
Il me semble que rien n'a été fait pour nos sens , que rien n'iesl abordable à notre imagination soit dans les promesseis y soit dans.le^s menaces de rÉvàngile. Pour nous les faire comprendre d'une manière positive , Dieu eût été forcé dfe changer notre nature. Il les tient sous un voile «devant lequel nous devons baisser uii œil respectueux.
Pjrthagore , Platon et Virgile , qui ont conçu le système des expiations , n'y ont pas fait, interve- ' nir le secours de ces prières- compatissantes, fraternelles, et qui renouent toutes lés affections que la mort setfiblait avoir brisées. Quelle plus belle récompense ici-bas de la piété que de la faire profiter même à ceux qui ne sont plus ! Les anges y viennent prendre part avec les saints. .Intercèdes par ïious, ils deviennent intercesseurs aupcès de Dieu. V^yez-vous cette vaste écheUe tendue du ciel à la terre, et qui traverse peut-être plusieurs globes intermédiaires? Ceux qui en ont atteint les plus hauts degrés redescendent 6ur les ailes de l'amour pour venir en aide à ceux qui trébnchent. Mais il faut que chacun s'aide soi-même. Celui qui a créé, qui fait mouvoir l'univers et qui.
peut-éb^e en ce moment, crée ou ordonne quel* que univers uouTeau; ce Dieu qui Qe peut être en repos puisque l'acUvité est son essence, veut de Faction dans ses créatures, et ne peut être satisk fait d'une contemplation stérile. Dieu ne nous a pas donné un bonheur tout fait , mais un bonheur k faire, et un bonheur plus grand à mériter. L'action^ aussi bien que l'amour et l'espérance , règne donc encore dans des lieux d'expiation ou d'éprei^ves nouvelles qui peut-être flottent sur nos têtes soit comme des astres où se réfléchissent les rayons du soleil , soit comme des soleils euxmêmes. L'action n'y peut être gênée par des sup* plices physiques qui ne conduiraient qu'à un désespoit* impuissant et tenteraient l'âme pour le blasphème. Peut-être aussi une félicité graduelle règne-t-elle dans ces astres étincelants; peutêtre esti-il aussi un état de transition pour les bienheureux; Jésus-Christ n'a-t-il pas dit : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père.
Mais ce n'est pas le moment de me livrer à celte méditation vague où l'esprit veut se jouer, mais en marchant sur le bord des abîmes. J'avoue que ce n'est pas pour moi un scrupule que de spiritualiser trop l'Évangile, le principe le plus I. 6
lumineux de la plus haute spiritualité. II m'est presque impossible de ne pas remplacer par le remords, par des regrets cuisants , tous les sup* plices imaginés ou même modifiés par le Dante. On conçoit difficilement toutes ces flammes matérielles qui brûlent des âmes privées d'un coi^ps et qui ne l'attendent qu'à la résurrection pour le voir sans cesse consumer et renaître. A la place du poëte florentin , je n'aurais pas eu le courage de laisser dans les enfers Virgile y mon guide et mon bienfaiteur, Virgile ^ le poëte de la pitié chez les cruels Romains^ et qui semblait vetiir préluder à la charité chrétienne. Je n'aurais pu même y laisser sans espoir ces deux amants dont la tendresse constante adoucit Fhorréur de ces sdmbres lieux.
Pour rendre la félicité des justes et des saints plus complète , je ne craindrais pas d'en augmenter un peu le nombre et de donner un plus grand pouvoir à leur intercession ; puisque leurs affections les suivent encore dans un séjour d'où ils veillent sur nous, leur cœur ne doit-il pas être perpétuellement déchiré parla multiplicité de condamnations terribles et sans appel? Figurez- vous une mère qui, admise au ciel , entendrait successivement condamner aux flammes éternelles ses
fils, yiotimes peut-élre de leur fidélité à notre faux point d'honneur, et ses filles victimes d'un amour malheureux qu'elles n'ont pu arracher de leur cœur. Il me semble que je la vois pétrifiée k chacun de ces arrêts terribles : il y aurait donc une Niobé dans le ciel des chrétiens, ^u plutôt il y aurait j>lus d'une Racfael pleurant ses enfants, non pas parce qu'ils ne sont plus, mais parce qu'ils sont condamnés à des peines éter-^ nelles.
Dites-moi si un système d'expiations plus ou moins* rigoureuses , plus ou moins longues , ne vous parait pas plus conforme, je ne dirai pas seulement à la miséricorde, mais même à la justice du Dieu qui dispose de toute l'éternité. Les jugements ab irato ne partent pas du ciel.
Saint Augustin et Pascal sont pleins d'efiusion dans leur amour de Dieu ; ils l'expriment avec la grandeur de leur génie; ils en font une condition indispensable du salut ; et cependant je me trouble, je sens mon amour de Dieu ébranlé quand je les vois se servir du péché originel pour damner une immense partie du genre humain et presque toute celle qui a existé avant l'avènement du Christ. iVléme désespoir me poursuit quand le grand Bossuet lui-même replonge dans l'enfer les
enfants non baptises que le cardinal Sfrondate avait voulu en tirer pour les f>1acer dans les lim* bes, et quand il s'indigne contre la molle pitié du prélat. Massillon lui-même:, malgré l'onction pénétrante de sa paa>le, mp glaqe d'un stérile efiroi dans son sermon du mauvais riche et dans celui du petit nombre des élus, qui augmente si terriblement la population déjà surchargée de l'enfer.
Pour moi ^ je suis convaincu que le christianisme n'a plus et même n'a jamais eu besoin d'une terreur qui désordonné l'âme ; qu'il est appelé à faire encgre plus de bien à la soqété humaine qu'il n'en a fait encore; que s'il est nécessaire pour diriger une civilisation naissante, il l'est encore plus «pour contenir une civilisation superbe qui affecte de méconnaître tout ce qu'elle nourrit encore de barbarie et s'en trouve bientôt victime. C'est de nos jours que le christianisme a le mieux .montté combien sa puissance est indestructible. Les sarcasmes de Voltaire, qui venaient le frapper dans ses jours de mollesse et de tiédeur, étaient pour lui d'un effet plus funeste que les supplices atroces ordonnés contre lui par les Césars^ dans ses jours d'enthousiasme et de ferveur. Dieu a voulu que des malheurs /et des crimes
effroyables suivissent de bien près la prédication matérialiste. Le christianisme est redevenu le port des belles âmes comme il l'avait été sous Néron , sous Domitien^ sous Galère.
Le malheur a préparé les voies à ce nouvel apostolat. Ce ne tont pas les lévites seuls qui ont aidé à rebâtir le temple. Les plus utiles secours , ceux du moins qui ont eu le plus d'éclat , sont venus du dehors. La théologie a été moins consultée que le sentiment. L'imagination , qui ne jetait plus que de pâles étincelles et ne vivait plus que de métaphores abjectes et banales sous le règne et sous la dictée du matérialisme y a repris son vol d'aigle et en même temps ses couleurs brillantes et vii^hales. La raison contenue, mais non écrasée par la foi , est rentrée .en possession de ses découvertes les plus sublimes en revenant aux données premières qu'elle tient de Dieu même. Les sarcasmes ont étéémoussés^ broyés, réduits en poudré dans les faibles mains qui essayaient encore de les lancer. Ceux mêmes de Voltaire ont causé de la tristesse aux esprits qu'ils avaient longtemps remplis d'une joie licencieuse. La charité s'est réveillée saùs être épouvantée ni du nombre dès malheureux que la révolution avait faits, ni des vices de ceux qu'elle avait pervertis. Les
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femmes ont repris avec sérénité , ^vec courage , la mission desHélène, des Clotilde, des Elisabeth, et, victorieuses du matérialisme, non-seulement par les impulsions générehses de leur cœur, mais par les grandes actions que la révolution leut- avait vu accomplir, elles ont marché sur la tête du aerpent. L'éloquence et la poésie n'ont plus eu de pensée, n!ont plus eu de vie que pour seconder cette régénération ouverte par Chateaubriand et continuée par Lamartine. La liberté se plaçait sous l'invocation du Christ, ce patient destructeur des tyrannies qui avaient pesé sur l'univers romain.
Je le demande maintenant , est-ce la terreur , est-ce l'amour qui a produit cette glorieuse et sainte renaissance? La terreur! étions-nous pressés de l'aller chercher au ciel, au tribunal de Dieu même , lorsque nous avions tant de raisons d'en abhorrer le règne sur la terre? C'était en qualité d'affligé que le divin auteur du sermon sur la montagne nous appelait à lui et que nous nous* précipitions dans ses bras miséricordieux. Nous osions croire que le sang qui avait coulé par torrents aux pieds de la hideuse statue de la liberté , avait été pour les objets de notre deuil le baptême du martyre. Les ministres de Dieu se
gardaient bien de repousser notre espoir : quelque part que nous eussions à les rencontrer, soit dans leur retraite obscure , soit dans nos temples seulement entr'ouverts, nous n'entendions de leur bouche que ces mots : Venez à moi vous qui pleurez. Limitation de Jésus^Ckrist, les œuvres de saint François de Sales, de Fénelon ou de * sainte Thérèse nous étaient indiquées comme nos guides spirituels; nous recherchions avec avidité, nous goûtions avec délices ce pain céleste qui nous paraissait avoir été pétri par la main des anges.
Dans les dernières années de la Restauration, le zèle religieux suivit d'autres voies, des voies d'un autre âge, et ne fut ni prudent dans sa direction ni heureux dans ses efforts. Cependant cette cause était alors servie par des hommes auxquels on ne peut s'empêcher de recoiinaître une grande puissance de talent. Qui ne vient nommer ici MM. de Bonald, de Maistre et l'abbé de La Mennais? Le premier, écrivain plein de goût et d'une noble élégance, et qui a laissé quelques traces lumineuse» dans la région de la métaphysique, compromit trop la religion dans les inté-: rets d'une politique absolutiste, et fit un anachronisme de trois ou quatre mille ans en voulant
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nous replaceir sous le rëgittie patriarcal. Je rie repï'ocheraî pas seulement à M. de Maistre de s'être sonvent abandontilé à la colère k moiilis éyangélique ; maïs c'est le fond même de sa doctrine qui jette uhe profonde désolation dans l'âme. Sans parler du bourreau qu'il donné pùur dernier arbitre à la société , il me semble que la fatalité du polythéisme grec n'oflRre rien de plus révoltant que le dc^me de la réversibilité des peines qui poursuit de génération en génération les descendants du coupable. Quant à M. l'abbé de La M ennais , il est difficile de le réfutei* aussi puissaniment qu'il s'est réfuté lui-même, surtout pour ses dogmes ultramoi^tains. Son génie ressemble à une comète égarée qui court d'un système scdaire à un autre. Je me disais en lisant soii Traité sur V Indifférence religieuse : que devenir? où nous cacher lorsque je vois cèptêtre éloquent me laisser éix doute sur le salut du grand Bossuet^ défenseut* des libertés de l'église gallicane, et sur celui du janséniste Pascal? Comme M. de La Mennais est allé depuis , dans ses Paroles cTun crcfarit beaucoup plus loin que Bossttef^ et Pascal, je' suis complètement rassuré sur fe sort de ces deu^ pères dé l'Église; mais lin tel esféttiple doit avertir les chrétiens et les frères de
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Be pas se damner réciproquement avec tant; de factlHé.
Api^ cette dissertation où j'ai été conduit à regret , mais qui m'a paru nécessaire pour escpliquer et justifier mon optimhme religieux , je le laisse TOguer à pleines voiles, l^fa rêverie, même en se promenant dans des climats et des âges lointains , semble participer du calme de cette nuit étoilée. Tout à l'heure j'entendais encore les bruits mourants de la ville voisine mêlés à des sons rustiques pleins de joie ; maintenant tôtit se tait, tout est recueilli dans l'admiration, excepté ceux qu'un sommeil délectable soulage des fatigues du jour, et ceux qui s'enfoncent dans les calculs de l'avarice ou méditent la fraude et le crime. Je n'entends plus que le chant du rossignol qui tantôt me fait soupirer et tantôt me réjouit et m'exalte , tandis qu'il ne veut qu'amuser sa compagne et ses petits ; mais je suis encore plus ému en écoutant «à quelque cent pas la voix de ma femme et de mes deux fils. A leur paisible joie , au silence qui succède , je reconnais que les magnificences du ciel leur inspirent le même ravissement ; et moi je sens mes yeux humectés de douces larmes en pensant qu'après avoir admiré Dieu dans la splendeur de ses ouvrages et
des mondes y je l'admirerai encore dans un cœur pénétré de toutes les vertus tendres et religieuses, et ddns de jeunes coeurs qui leur sont tout ouverts comme le calice des fleurs Test à la rosée bienfaisante^'une belle matinée.
L'auteur combat le matérialisme. — ^ Il examine les prétentions des philosophes de cette école à Tordre , à ta clarté , à une langue bien faîte, au calme philosophique, au mépris de toute hypothèse , à une certitude appujée sur des faits positifs et sur des sciences physiques. — Il réfute successivement toutes ces prétentions. — Il relève la confusion qu'ils font sur le mot exister. -— Ëxiste-t-on réellement quand on ne sent pas qu'on existe?— Les forces occultes auxquelles ils ont recours ne sont autre chose que le hasard. — • Tout leur effort d'invention consiste à ressuciter les atomes de Démocrite et d'Épicure. ^— Le mot d'atome est une absurdité logique. — Excessif ridicule de la manière dont Diderot fait voyager, à travers l'espace, les organes, ou plutôt les parties d'otganes, pour se joindre et former une organisation complète. -~^ Examen/ d'une autre hypothèse des athées , c'est-à-dire des métamorphoses successives qui font passer tel madrépore , tel poisson , tel amphibie , tel singe à l'état d'homme. — Les matérialistes ont-ils raison de se prévaloir de la certitude de leurs connaissances physiques? — Réfutation de cette hypothèse par le système et les procédés de Guvier pour la recomposition des animaux perdus. — Mêmes absurdités suivent le panthéisme. — Le dieu de Spinosa est tout aussi passif que lés dieux d'Épiciu'e ; il est encore plus sourd et plus aveugle. — Il veut être tout et n'est rien. — Considérations morales sur les effets de l'athéisme.