‹ TestamentChapitre 30 sur 42 · DE LOPTIMISHB AYANT LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

DE LOPTIMISHB AYANT LA RÉVOLUTION

de juger. Il y avait bien une écoi'ce de glace à percer pour jouir de tout ce que sa conversation avait de riche et de l'étonnante variété de ses con-^ naissances.

L' effort se fit et réussit. Nous étions dans l'hiver de 178g; c'était le temps où le tierS'état marchait à sa conquête et a sa suprématie, avec une bonne escorte de brochures, et où l'abbé Sieyes dirigeait l'attaque, avec la foudroyante artillerie de ses raisonnements à priori. Les États*-Généraux n^étaient point encore assemblés; M. de Gondorcet- était d^à si sûr de la victoire , qu'il en analysait tous les magnifiques résultats, comme^ s'ils eussent été présents k ses yeux. Son flegme philosophique voilait tout ce que ses espérances et les nôtres avaient d'intrépide et de démesuré. Le cri commun était alors : A bas les illusions ! et jamais on n'avait été plus emporté par leurs flots. On ne se défiait pas du torrent, parce qu'il présentait une surface limpide. Cependant il y avait dans le cercle de madame Suard quelques personnes à qui les réformes annoncées par M .de Condorcet ne plaisaient nullement. L'abbé Morellet, excellent philosophe d'ailleurs, entrait en fureur quand on parlait de l'abolition des dîmes. M. de Condorcet', qui tenait le dé de la conver- I. . a5

•saiion, la détourna sur un sujet dont il était rempli : ce que la société devait attendre du progrès illimité des sciences. Vraisemblablement il avait déjà commencé sur ce sujet cette brillante esquisse , le plus renôsimé de ses ouvrages. Il nous ofirait le tableau d'un âge d'or tout à fait inverse de celui d'Ovide. Car la mythologie faisait de l'igimranee la compagne du bonheur, et maintenant on faisait jaillir des lumières tous les genres de félicités ^ de perfections; à l'innocence près. Et puis les poètes voyaient bientôt péi*ir leur âge d'or, et dans une triste transfusion de métaux>- ils ^ hâtaient de faire arriver Fâge de fer, avec la promesse que nos descendants seraient enc€i:% pires que nioUs. M. de Gondoreet voyait au contraire la raison, la prospérité et le» vertus croître d'âge en âge. Il enrichissait notre posté>rité de- tant de dons magnifiques , grâce aux progrès de la médecine, de l'hygiène, d'une bienfaisante politique et de la chimie, dont Lavoisier

révélait et commençait les hautes destinées; grâce à la navigation aérienne, et à la découverte des fluides électriques et magnétiques, capables d'opérer la résurrection à volonté; grâce à l'application des mathématiques à la morale^ sujet auquel il dévouait ses veilleâ ; il étendait tellement lès bornes

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ée la longévité humaine^ qu^tl ne se serait pas contenté vpour notre vingtième ou trentième généra-tion de Fâge des patriarches antérieurs au déluge; en- sorte ^que nous disions en soupirant : « Quel dommage que nous ne soyons pas notre poslé^ rite ! » Il ne «'arrêtait pas là ^ et arrivait de<legré en degré jusqu'au beau secret qui assurerait aux hommes l'immortalité sur la ter^e. Une objection se présentait ici : la terre ne pourrait suffire aux besoins de tant d'immortels avec leurs descen«dants. Par convenance, le. philosophe ne crut pas devoir indiquer, devant des dames la ressource qu'il a fait connaître dans son ouvrage, pour ne pas priver .des plaisirs' de l'amour' des hommes d'ailleurs si favorisés. Une dame fort spirituelle, madame. Pourat, m&e de madame Hoqquail:, digoe héritière de tous ses agréments, int^^romptlf ^e tableau en ces termes : « En vérité, mon (Cacher marquis, vous nous feriez sécher de jalouu sie pour le sort de nos chers descendants. Ne (c pourri(ez-vous augmenter notre part aux dé- « pens de la leur qui me parait excessive? et « puis tout bien compté, cette immortalité--» là « me'parait assez pauvr^. Fénelon ne nous dit-'il « pas que Galypso, a^ndonnéë par son amant, ce se plaignait d'être immortelle? Or, - j'imagine

356 CHAPITEB XIV.

(c que beaucoup de femmes se trouveront fort dé- « laissées, non par un seul amant , mais par tous «les hommes, lorsqu'elles arriveront à Timmor-- (( talité, toutes ridées, tout édentées, et avec « tous les autres désagréments de la vieillesse dont « je u'ose faire l'énumération. Puisque vous êtes (( en train de faire des découvertes phj^siques et (c chimiques , trouvez-nous donc une fontaine de « Jouvence, sans quoi votre immortalité me fait « peur. »

(c A quoi pensez-vous; reprit M. de Condorcet? « c'est la résurrection. chrétienne que vous pré- « ferez? £h bien, sera-t-il fort agréable à des « dames arrivées à cet âge malencontreux dont a vous redoutez les misères , de ressusciter avec « toutes leurs dents de moins , et de voir fleurir a éternellement à leurs côtés déjeunes filles, de « jeunes dames enlevées k la fleur de l'âge et dans (C tout l'éclat de leur beauté? Je crains bien que « les anges et les saints ne se sentent un peu plus « portés à favoriser le chœur des vierges aux dé- « pens de celui des dames douairières. » Une dame jeune et jolie , madame Laurent Lecouteux, fille de madame Pouràt, répondit à cette interpellation voltairienne : « Je ne sais pas, dit-elle, de « quel prix seront ces pauvres charmes formés

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f< du limon de la terre, aux yeux des anges et des « saints. Mais^ je crois que la puissance divine ce saura mieux réparer les outrages du temps, s'il « en est besoin dans un tel séjour, que votre phy- « sique et votre chimie ne pourront y parvenir « sur cette terre. Il me semble que tout s'embel- « lit avec une auréole céleste, w

Tandis que je rapporte cet entretien commencé d'une manière scientifique et terminé d'une manière frivole, je me sens poursuivi d'une image funeste. Je vois ce même Condorcet proscrit, mis hors la loi par la Convention , quoiqu'il n'y eût pas montré tout le courage d'un Lanjuinais; je le vois s'^arrachant à la plus généreuse hospitalité par la crainte de compromettre une noble amie, qui lui disait pour vaincre ses scrupules : (( Oui, vous êtes hors la loi, mais vous n^étes pas « hors l'humanité. » Je le vois errant, passant les nuits dans les cavernes de Montrouge; puis forcé de quitter cet insalubre asile pour venir réparer l'affreux désordre de ses vêtements, frappant à la porte d'une jolie habitation de Moiitrouge, che? cet ami même où il avait naguère exprimé les rêves de sa philanthropie, et ne pouvant y trouver un abri de quelques heures Vous savez le

triste dénouement. La meilleure inscription a

358 GBAPrrAB XIV.

graver snr la tombe de Condorcet^ serait le noble distique qu'il fit en apprenant sa proscription :

Ils m'ont dit : « Choisis d'être ou tyran ou victime : » J'embrasse le malheur et leur laisse le crime.

Même en éloignant de notre esprit de telles catastrophes, nous pouvons nous conyaincre que rien n'est plus borné, ni plus caduc, qu'un optimisme matérialisé. Sans doute, il est doux de rêver le bonheur de ses semblables, il est beau d'y donner ses soins ; mais il ne faut pas les considérer comme des machines perfectibles sur lesquelles on peut agir mécaniquement par le moyen de quelques idées, matérielles elles-mêmes, qu'on fera entrer de force ou de gré dans leur cerveau. On ne connaît plus rien de l'homme en sortatit du domaine moral qui concentrait toute l'attention de la philosophie ancienne , et sur lequel plane avec plus d'empire la religion chrétienne. Cette méthode n'est qu'une abdication du savoir en faveur de la plus grossière ignorance. On croit former des sages, et l'on forme des brutes parmi lesquelles les tigres ne manquent pas.

Stupé&clion générale des esprits après le règne de la Terreur. ^— On se sent porté vers le mobile religieux, -r La philosophie matérialiste veut reprendre son œuvre et n'y réussît guère. — Ouvrages de M. de Tracy, de Volney, de Cabanis , Dupuis et Saintr'Lambert. — lîa réforme de la philosophie sensualiste commence en Angleterre. ^— Hommage rendu à la philosophie et à la littérature écossaise. •— Hume, Robertson, Adam Smith. — Métaphysique lumineuse de Reid et Dugald-Stewart. — Digression sur Walter-Scott. — La philosophie suit une voie plus large en Allemagne. -^ Kant lui rend d'éminents services ^ mais laisse de grands problèmes à résoudre à ses disciples. — Fichte et Schélling se divisent dans leur solution. -— - Ce dernier, ainsi qu^ Hegel , retourne fatalement au spinosisme. ^-« La réforme philosophique s^opère plus heureusement en France. ^— > Considérations sur la marche de MM. Royer-CoUard , Laromiguière , Cousin , VilleinaiVi , Jouffroi, Damiron, etc. — Quelques conséquences de ee chapitre et des précédents.

COUP DOEIL SDR LA PHILOSOPHIE AU XO!" SIECLE.

J'ai rapporté les rêves d'une félicité trompeuse et d'un optimisme sans bases solides qui se formaient à l'approche de la révolution. Qu'on me prête une plume de fer pour décrire l'horreur du

réveil ! 11 y avait eu pendant trois années un règne de la terreur, qui déjà s'était annoncé par de sinis* très préludes. Sous le règqe de l'Assemblée consti tuante y il jetait quelques sinistres lueurs dans .ks attentats d'une multitude forcenée , qui transportaient les vengeances des sauvages dans la nation la plus polie de l'Europe* Un règne de la terreur était donc venu terminer le siècle des lumières et couronner l'âge de la philanthropie ! Un règne de la terreur en France! dans un pays où le moindre signe de peur était le plus sanglant reproche! Un règne de la terreur au dedans, quand brillait sur nos frontières un héroïsme naissant qui devait nous ouvrir quelques années plus tard toutes les capitales de l'Europe ! et de quelle terreur ! Les haches de Marins , de Sylla, de Marc-Antoine et d'Octave n'en égalent pas l'horreur, et les cruautés les plus délirantes des Caligula, des Néron, des Héliogabale, n'en égalent pas les turpitudes ! un règne de la terreur ! Je Qe connais pas un mqt qui condamne plus éloquemment une philosophie sans vigueur, fondée sur la sensation, et où la philanthropie ne faisait que là dorure de l'égoïsme.

Plaçons l'époque du réveil à un moment où Ton pouvait se reconnaître et respirer un peu , à

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