COUP D GEIL SUR LA PHILOSOPHIE AU XIX"* SIÈCLE
la journée du 9 thermidor dont il fallait décider les résultats salutairefs^ et fort incertains encore.
Cette philosophie > qui avait presque ouvert le siècle y était morte ^ morte des coups de ses enfant$. C'était un camp abandonné, après avoir été jonché de ruines et couvert de sang et de boue par des barbares qui prétendaient en porter le drapeau. Les philosophes avaient été cruellement décimés par leurs prétendus et ignorants disciples. Plus de ralliement; on errait au hasard. L'abbé Raynal, un de leurs plus fougueux apôtres , avait donné le signal de la révolte, même sous le règne de T Assemblée constituante;, Marmontel revenait à la religion de ses pères, et La Harpe combattait avec acrimonie et yirulence des erreurs qu'il avait partagées non-seulement avec la philosophie, mais avec la révolution , j^ar*venue à la désastreuse journée du 1 o août. Je laissée à juger quel eût été le désespoir, quelles eussent été les imprécations de Voltaire, de J.J. Rousseau, si quelque lieu de l'JEurope avait pu les soustraire aux haches de leurs adorateurs.
Lorsque l'explosion d'un magasin à poudre a fait sauter une grande partie d'une cité florissante, ceux qui survivent sont d'abord portés h rechercher les causes et les auteurs du désastre;
mais ici tous les partis avaient à se reprocher des impr^idences et des .fautes- funestes. L extrême malheur amena des confessions sincères; on savait gré à ceux qui avaient arrêté; l'incendie^ même après l'avoir allumé.
Il fallait marcher; Les. événements et de nouveaux périls nous pressaient. C'étaient au dehors de généreux combats; au dedans , des combats trop souvent signalés par la vengeance et par d'atroces représailles. On allait au gré de ses sen* timents> de ses passions p<Jitiques : plus de sjs^ tèmes;.on s'était passé de religion , on se passa de philo^phie ; on fit de la politique au jour le jour. On était tout à l'action , puis on se délassait dans dea plaisirs avidement goûtés. On se hâtait de cueillir des fleurs à côté des laves de i'Etna ; on regardait comme des moments faits pour la joie ou pour • la volupté ceux où le volcan fumait encore^ mais où il ne lançait plus des tourbillons de flammes et de cendres.
•Ce fut à l'époque du Directoire que les matérialistes s'efibrcèrent dé rouvrir leur école^ protégée par le gouvernement ^ quoique l'un des directeurs se fût créé le pontife d'une religion naturelle qu'il appela théophilanthropie • Les prédicateurs de la sensibilité physique ne se tinrent
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pas pour battus. On eût dit que pour eux la révch luUon française 9 dans ses plus terribles égarements y était un effet sans cause , ou bien que répreuve n'avait manqué que parce qu'elle avait été un moment abandonnée à des ïnains brutales et maladroites. Savez-vous pourquoi Ton s'était trompé d'une manière funeste ? c'est que l'oii n'avait pas assez bien compris Locke et* Gofidil^ lac; et que l'idéologie n'éclairait encore lés es-* prits que d'une lumière inégale. Trois hommes > trois philosophes y se présentèrent pour i^parer lés brèches faites à l'édifiœ du matérialisme , et pour lui donner une enceinte plus spacieuse où le jour luirait encore mieux. Aucun de ces trois philosophes n'était souillé des turpitudes de la ré-^ volution y et tous trois avaient été mmiaoés de fort près du sort funeste de leur patriarche Con^roet. Mi. de Tràcy joignait une amer bienveillante à un esprit subtil ; il pratiquait le bien autour de lui , à l'exemple d'Helvétius; il avait comkne ce philo^ sophe le don d'enchaîner habilement ses idées. M. de Volney, sans avoir une âme fort expansive , montrait delà droiture ^ de la fermeté^ et encore^ plus unie tndépeniknce hautaine et mêlée d'âcreté. II avait mérité unç juste estime par un ouvrage plein d'observ£^tions judicieuses, présentées dans
un noble style, son Vqyage en Egypte et en Sjrrie. Le troisième ^ M. Cabanis^ remportait sur k^4!tlfl^ j^à*res par .l'énergie d'un caractère prcsf|^<^p^3j^^ ami exalté, courageuse-
^ènt fidèle, des puissajrit$ et malheureux orateurs de la Gironde. Ek bien., ce furent ces trois hommes qui entreprirent de relever le drapeau du matérialisme pouir eiir^airs Ppriilamme de la féli-* cité universelle. Ainsi parurent à peu de distance les Ruines de M, de Volney , ouvrage écrit avec une verve sombre qui cherche la poésie et ne peut que la contrefaire , parce que toute poésie doit émaner d'un cœur religieux. Puis vinrent les Eléments d'Idéologie de M. de Tràcy, qui furent débités, mais peu lus> dahs^les écoles qui venaient de. renaître. ''
Quant.à^M. Cabanis, beaucoup plus habile écrivain.queM. de Tracy , et qui savait imiter quelquefois- le coloris de Buffi>n, il parlait au nom de la. physiologie pour écraser le monde moral et le soumettre despotiquement au monde physique.
Cçs' trois ouvrages n'eurent d'abord qu'un succès ^ssez médiocre et un effet peu sensible sur les esprits. Il est vrai qu'ils reprirent de la vogue à l'époque de la Restauration , dans le moment où toutes les armes ^ «même celles du matérialisme^
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parurent bonnes pour combattre Finvasion des jésuites et de l'esprit ultramontain.
Geâ ouyrages nous laissaient la liberté de croire en Dieu ; mais c'était pour les auteurs une question aâsez indifférente qu'on pouvait décider à coups de dés. Cette recrudescence du matérialisme ne fut après tout qu'une crise légère et momentanée. L'érudition lui prêta de tristes secours dans ^ l'ouvrage de Dupuis, sur V Origine des cultes. Pour celui - ci , l'enntti en fit prompte justice. .Ce travail, longtemps vanté d'avance, tendait à prouver que l'athéisme loge au sein de toutes les religions, et surtout au sein de la religion chré-^ tienne. Y eut-il jamais absurdité plus révoltante? Au bout de quelques années, et sous la Restauration , il en parut un abrégé auquel l'esprit de parti fit un plus favorable accueil; mais il n'en est pas moins un témoignage de toutes les absurdités dont l'érudition peut surcharger un esprit faux et lourd. J'ai parlé ailleurs du déplorable succès du catéchisme moral de Saint^Làmbert.
Cependant après la mort de son auteur^ il y eut une forte brigue pour lui faire décerner, k titre d'un grand service rendu à la morale et à la société, l'un de ces grands prix décennaux dérîsoirement institués par Bonaparte. L'astronome La-
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lande et le vieux complaisant de Diderot, Naigeon, l'un des hommes les plus vides d'idées que j'aie jamais connus, nageaient dans la joie et revendiquaient leur suprême titre de gloire , celui d'être des athées déclarés ; mais c'était un honneur qu'il fallait partager avec Hébert et Chaumette. Lalande fit paraître avec une impudence risihle, si elle n'eût été* révoltante, une liste d'athées, où presque tous Jes savants du premier ordre élabnt placés à côté de Jésus-Christ , Pascal et Bossuet ,. déclarés athées eux-mêmes. On ne savait plus comment faire, comment écrire pour échapper à ce brevet d'athéisme. Bonaparte, sans beaucoup d'effort et sans beaucoup de zèle, fit courir à la messe nombre de ces philosophes, de ces pré»
tendus athées, devemus. barons, comtes, ducs, et même princes.
Mais un autre homme produisit un bien plus puissant effet sm^ les âmes ; ce fut M. de Chateaubriand. Comme le prophète qui fit reculer l'ombre sur un cadran, il fit rétrograder rx)mbre qui depuis près d'un sièqle obscurcissait le sentiment religieui. Mais c'est, dans un autre chapitre que j'in* diquerai le prodigieux et salutaire effet dn, Génie du Christianisme» Ici je ne veux considérer que la philosophie proprement dite^ alors qu'elle se dé-*
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toutnia d'une route qui convenait mal à sa dignité , et plus mal encore à sa divine mission^ à son titre même. C'était à là religion à donner le signal d'un retour qu'appelaient des âmes épuisées de souffirancesy et fatiguées de rouler d'a^ bimes en abîmes^ de ténèbres en ténèbres. La philosophie ne parle qu'à un petit nombre d'hommes. La religion parle à tous; elle va directement au cœur, et c'est le cœur qui décide à l'action. A l'aide de la foi, elle supprime l'examen; c'est le rayon de feu qui terrasse et illumine saint Paul. Mais tout ne peut pas être matière de foi danjs la conduite de la vie, ni dans l'empire moral et politique. S'il est bon de soumettre sa raison, il est déplorable et funeste de l'abdiquer; la philosophie a plour essence l'esprit d'examen. 11 lui reste donc encore une très-vaste pôrtioti d'empire; elle doit donc marcher à pas lents, scruter avec détail, procéder souvent par l'ana-^ Ijrse, s'affermir par l'expérience. Il ime semble qu'il y a un double triomphe pour là religion et pour la {^ilosophie , quand des résultats lente^ ment acquis viennent confirmer une inspiration sttbite et €élésle.>
Telle est la marche que la philosophie me paraît suivre dans cette première moitié du ^ix*
siècle, celle qui fortifie mon optimisme religieuit et <^i étend mes espérances, bien moins pour Tâge toujours agité où nous vivons, que pour les âges lointains auitquels Dieu a fixé le repos de notre course sur la terre.
Comme la réforme de la philosophie du xvm^ siècle n'a pas commencé en France, je vais jeter un rapide coup d'œil sur la philosophie nommée écossaise, ensuite sur la philosophie allemande, avant d'examiner les progrès qui nous sont propres.
J'ai déjà montré le noble essor que prit la philosophie anglaise après l'expulsion du dernier des Stuarts et le ferme établissement d'une constitution libérale, quoique aristocratique. Il y eut une puissante réaction contre les doctrines sombres, matérialistes et tyranniques de Hobbes. Le principe de la bienveillance sociale fut invoqué. Il n'y avait nul mérite à le découvrir, puisqu'il coulé à pleins flots de l'Évangile. Toutefois ce fut uiie base philosophique; et Pope, aidé de Leibnitz, en profita pour exprimer le système de l'optiinisme dans; un poëme bien ordonné, noblement écrit, mais qui ne va point assez droit au cœur. J'ai dit aussi l'heureux concours qu'il reçut d'Addison, de Steele et surtout du poète
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Thompson. Je me crois obligé de rappeler aussi le peu de succès qu'obtint en Angleterre l'incrédulité radicale des CoUins^ des Tyndal et des lord Bolingbroke. Locke avait posé des principes dangereux, mais dont les conséquences ne furent pas d'abord aperçues.
Voici ce qui neutralisa le plus dans ce royaume l'effet d'une doctrine mal méditée. L'évêque Berkley, l'un des hommes les plus vertueux dont se glorifie l'Église anglicane, tira des principes même de Locke des conséquences fort inattendues en faveur d'un spiritualisme absolu, tranchant , quf ôte toute réalité au monde extérieur.
Cette hypothèse n'était pas nouvelle, puisqu'elle avait été présentée par Descartés pu commencement de ses Méditations, et qu'elle avait fait partie du scepticisme ancien. Mais comme Berkley l'affirmait plus fortement qu'aucun philosophe i^e l'avait fait encore, et qu'il l'avait munie d'un grand appareil de dialectique, peu de personnes consentirent à faire le sacrifice de leur corps et celui des objets aimés et des merveilles du monde. Un tel spiritualisme parut dépasser le but, et ce tour de force rendit peu de sei^vices à la philosophie. Les matérialistes eurent beau jeu pour l'attaquer par le ridioule. Pour
eux, ils ne croyaient qu'à l'existence des corps, et l'esprit ne leur en paraissait être qu!une modification accidentelle, à peu près comme l'étin* celle qui sort d'un caillou. Dans leur impertinent dogmatisme, ils raisonnaient toujours comme si les objets extérieurs entraient dans leur entendement comme de fidèles miroirs, hypothèse que rien n'appuie et que tout dément, puisque les couleurs, les saveurs, les sons, le froid, le chaud, etc., n'appartiennent qu'à nous. Je sais que parmi eux, quelques-uns témoignent parfois quelque doute sur la fidélité de ces représentations; mais suivez-les, vous verrez qu'ils ont cru faire un aveu sans conséquence, et qu'il ne leur échappe pas un mot qui n'en soit la rétractation.
Aussi nos philosophes français furent-ils médiocrement satisfaits de voir le sceptique Hume partager ses doutes entre l'existence des corps et celle des êtres immatériels; miais il rentra en grâce auprès d'eux lorsqu'il eut la hardiesse de nier le principe , qu'il n'y a point d'eflTet sans cause, ce qui fournissait un moyen très-commode de nier l'existence de Dieu. Suivant Humé, nous prenons pour des causes des faits et des modifications qui ne font que se succéder. Ce principe désastreux a été ruiné de fond eti comble