COUP D OKIL SUR LA PHILOSOPHIE AU XIX"" SIÈCLE
par Kant^ ainsi que nous le Terrons tout à
l'heure.
Les niiages s'épaississaient ainsi des deux côtés, lorsque vint à paraître dans son pur éclat la philosophie écossaise. C'est uu de ces événements qui ne frappent point l'imagination par de mer* veilleux et soudains résultats : grâce au ciel ^ ce ne fut point une révolution. Ah*! que la philosophie ne les recherche jamais ! Mais je trouve dans l'essor de cette littérature nouvelle un dou3c et imposant spectacle. Elle se forme, vers le milieu du xviii*^ siècle, dans la patrie d'Ossian, des bardés, des nuages, des ombres, des visions et des tempêtes. Vous la croiriez formée sous un ciel serein, splendide, et dans lé climat le plus tempéré. L'Ecosse vient de sortir sanglante d'un dernier combat que ses montagnards ont livré au bout de soixante ans pour la cause désespérée des Stuarts. Leur défaite a été suivie de supplices aussi cruels que multipliés. L^cosse a perdu non pas son indépendance qu'elle a défendue si vail»lamment sous les Bruce, les Vallace et les Douglas, mais sa nationalité propre. Eh bien, elle va ajouter le plus beau fleuron à la couronné littéraire de l'Angleterre, son heureuse rivale. Ce pays a longtemps appartenu à la vengeance. On y poursuit
les vengeances héréditaires de famille en famille ; la dette du sang s'y paye comme en Corse. Eh bien , cette philosophie y ou plutôt cette littérature écossaise respire un calme presque idéal. Pas un souffle des passions haineuses ne s'y fait sentir et ne ride la surface de ce lac argenté. Elle est un modèle d'urbanité^ de sobriété^ jusque dans la Sagesse, dans un temps où parmi nous la philosophie usait sans scrupule de toutes les armes qui servent la conquête. Son principal sanctuaire fut dans les universités. Je ne reconnais pas aujourd'hui de meilleurs asiles pour le recueillement philosophique.
Il est vrai que le sceptique Hume paraît ouvrir <;ette école y mais il y est combattu et non suivi. Comme historien , il ajoute beaucoup à la gloire de l'Ecosse. Je conviens que son impartialité parait se ressentir de son scepticisme métaphysique et moral. Il s'anime peu; il s'indigne encore moins; mais il dispose son vaste sujet avec ordre et précision. L'élégance et la lucidité suppléent chez lui à ces grands mouvements de Fâme qu'exprime si bien la concision énergique^ ptofonde et enflammée de Thucydide- et de Tacite; et certes les grandes catastrophes de l'histoire de l'Angleterre prêtaient beaucoup à ce noble genre d'éloquence.
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Robertson , à qui convient aussi le style tempéré^ agrandit encore le domaine de l'histoire par rétendue de son coup d'œil philosophique. U me semble avoir tracé avec génie les progrès de la civilisation jusque dans les temps barbares. Nous autres 9 qui traitons aujourd'hui le même sujet, nous marchons à sa lumière. L'extrême partialité de Voltaire avait empêché son génie d'aller aussi loin et de voir aussi juste.
Qui refuserait de ranger Adam Smith au nombre des esprits supérieurs du xv!!!"" siècle? C'est un de ces flambeaux qui luisent pour tous les âges. Il partage avec Turgot la gloire d'avoir fondé la science économique sur des bases qui n'étaient point de vaines théories et que l'expérience a confirmées. Je veux payer ici un tribut à la mémoire trop peu honorée aujourd'hui d'un ministre qui fut presque idolâtré. Necker a bien mérité de la philosophie, parce qu'il a prouvé l'alliance nécessaire de la morale avec les finances. C'est une des plus hautes vues du xv!!!"" siècle, et le nôtre en a profité.
Ce même Adam Smith mérite un rang éminent parmi les moralistes pour sa Théorie des senti-ments moraux; il montra comment la plupart de nos actions dérivent d'un principe de sympathie,
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qu'Helvétius et tous les autres défenseurs matérialistes de l'intérêt personnel n'avaient pas su apercevoir. Us en rougirent d'abord , et piûs ils s'épuisèrent en efforts pour matérialiser un principe dont nulle physidiogie ne pourrait s'empa-rer • Je sais bien (ju'un tel principe , s'il était isolée laisserait encore la morale bien vacillante ; mais il prépare au moins l'application plus féc4:mde et plus sûre de la théorie du devoir.
La philosophie écossaise s'appuie plus directement encore ^ et avec plus d'honneur , sur deux . métaphysiciens qui ont porté des coups plus décisifs à la philosophie de Locke et de Condillac ^ c'est-«à-dire à celle de la sensation. Leur marche est circonspecte ; tous deux y pour combattre Locke y prainent son point de départ^ et lui empruntent ses armes , l'analyse et l'observation des faits, et se montrent sur ce dernier point li* gides observateurs de Bacon. Mais leur analyse ne s'arrête point à la surface > comme celle des sensualistes. Profonds et ingénieux observateurs des faits psychologiques, ils retrouvent tous les principes actifs de l'âme, que Condillac surtout avait paralysés. L'automate disparaît; l'homme renaît avec sa liberté.
C'est chez Dugald Stev^rart que l'optimisme re-
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ligîeux se^ conclut avec le plus de netteté. Ce n'^t pas qu'il Texprime avec flamme ^ mais il y marche d'un pas tranquille et d'un cœur se^. rein. Il n'entr^rend. pas de réaoudre toutes les difficultés de la métaphysique; il me laisse possesseur^ au moins provisoire ^ du^ monde matériel;. je puis avec lui conserver mon corps avec assez de sécurité. J'y crois, me dit-il, parce qu'il, m'est impossible de n'y pas croire. J'aime beaucoup une limite de cette sorte posée en philosophie.
J'arrive au suprême honneur de la philosophie et de la littérature écossaise. On ne s'étonnera pas que je nomme Walter Scott. Ici je demande la liberté de m'épancher un peu; je suis, j'en conviens, un métaphysicien vulgaire, et je n'en rougis pas. Mais dès qu'il s'agit de cette philpspp)iie qui va droit au cœur , qui , en causant mes délices d'un jour , m'en prépare de plus longues et de plus délectables en me rendant meilleur , je prends feu; mes idées et mes sentiments coulent à pleins flots. Plus de méthode, plus de frein. Cest plus , qu'un devoir ; c'est une joie intime pour moi que d'acquitter la dette de la reconnaissance ; il me semble que je ne fais plus qu'un
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avec rauteur, dont les leçons ont pénétré dans mon âme. Quelque distance de génie qui nous sépare 9 je communiqué avec lui par l'amour; il est le prêtre, et je suis le répondant.
A un romancier tel que lui on ne peut pas plus refuser le titre de philosophe que celui d'historien. N'a-t-il pas créé une vie nouvelle pour l'histoire,? n'a-t-il pas rendu vivantes les leçons de la philosophie? L'érudition d'antiquaire est chez lui pleine de grâce et d'enjouement ; souvent elle allume sa verve comique , sans qu'il cède jamais à l'esprit de satire. Elle lui sert à éclairer des parties que l'historien , dans la dignité de son travail, laissait obscures et presque invisibles. Une foule de nouveaux acteurs figure sur ce théâtre et ne l'embarrasse point; il lit de plus près dans l'âme des principaux personnages ; son flambeau c'est une indulgente équité. Jusque dans des caractères tristement exaltés par l'esprit de parti , par le fanatisme 9 il sait observer des passions bienveillantes ou généreuses qui soutiennent le choc contre, des passions aigres et violentes, peuvent succomber et se relèvent quelquefois. C'est l'homme tout entier qu'il nous montre; c'est cette foule d'êtres mixtes dont la société se com-
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pose. Observateur plein de finesse , il est un ami passionne de la vertu; c'est souvent dans de jeunes filles qu'il se plaît à en trouver le type le plus aimable et le plus ravissant :
Pulchrior et veniens in pulchro corpore virtus.
Il trace l'idëal de la vertu. Les vieux royalistes obstinés de Walter Scott ont une noblesse qui demande grâce pour la ténacité de leurs préventions et la direction bornée de leur esprit.
Voltaire a passé sa vie à combattre ce qu'il appelait des préjugés. Walter Scott en est un bien plus habile et bien plus intègre investigateur ; il attaque l'esprit de parti dans toutes ses directions les plus opposées. Vous croiriez souvent que sa main ne tient pas ferme la balance , et qu'en parlant des guerres civiles de l'Angleterre et de l'Ecosse y il incline pour la cause des cavaliers et de ces jacobites toujours obstinés à rallumer le feu de la guerre dans leur patrie. Non, cette apparente partialité, il ne l'a que pour la souffrance. Cavaliers et puritains passent également sous une censure dont il sait diversifier et même égayer les tons, mais qui reste toujours inflexible pour tout genre de désordres et de crimes. Si les uns croient les légitimer en invoquant la cause de
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Dieu, et les autres celle du Roi, Walter Scott saura bien rechercher et poursuivre tout ce que leur coeur renferme d'inhùniBin. Il ne fait pas plus de grâce au libertinage ef&éné , à la cruauté |
militaire des cavalierâ qu'au fanatisme atroce des puritains ; il sait distinguer les exaltés des hypocrites ; il s'amuse des premiers ; leurs sermons où la bible est mise au pillage sont pour lui et deviennent pour nous un sujet intarissable de gaieté, sanà qu'il y perce la moindre étincelle d'esprit irréligieux. L'éloquence comique de sa vieille puritaine met en défaut tous les sermons des prédi- , cants , elle y mettrait tous les sermons de la ligue et tout le mysticisme amphigourique des discours parlementaires de Cromwell.
La même justice, il l'exerce envers les moines. Après vous avoir amusé des tours que joue a l'un d'eux la dame blanche, il les peint avec un intérêt respectueux dans leur chute. Tout ce qui tombe ou va tomber a droit à un tribut de sa justice, de son bon cœur. Fidèle anglican, il ne craint pas quelquefois de se prosterner devant la fermeté des croyances du catholicisme. Il a peint deux tyrans, Cromwell et Louis XI. Sans les éps^rgner , il se pique pourtant envers eux de la plu^ scrupuleuse équité. Ses armes ne sont point celles
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de Tacite 9 mais elles ne sont pas moins aiguisées. Voyez de quels êtres il entoure Louis XI dans sa captivité; comme il sait bien donnera l'atroce et rusé monarque le masquedu bonhomme; comme il aime à le perdre dans les filets de sa politique* Quelle idée de génie d'avoir entouré» dans sa captivité , le tyran de Plessis-les^Tours ^ de deux bourreaux , dont l'un montre un genre de piété tout semblable à la sienne , et l'autre la joyeuse humeur qu'il porte dans l'invention des sup-^ plices. Quant à Gromvirell , il lui laisse toute l'abjection de l'hypocrisie ; mais dans l'homme cou* pable, dans le vieux régicide y il nous montre encore l'esprit du profond politique» qui sait user de tout , même de la clémence. Je ne sais si je n'aimerais pas mieux avoir tracé le portrait de sa jeune puritaine que celui de Clarisse même. Voilà l'optimisme judicieusement appliqué à l'histoire comme à la pratique de la vie. Socrate ne nous^ apprendrait pas mieux à marcher sans trouble» à mieux régler notre âme au milieu des plus terribles convulsions de la société,.
Est-il un homme de lettres dont la vie glo* rieuse se soit laissé plus doucement couler au gré des plus naïves » des plus saintes affections ? C'est un amant de sa patrie; il aime» il célèbre les
montagnes de l'Ecosse, comme pouvait le faire un fils de Fingal ou d'Ossian. Un sage doué d'un si vaste discernement aurait-il été déplacé parmi les hommes d'État de l'Angleterre? Il reste le fidèle et scrupuleux greffier d'un tribunal. Pas une jalousie y pas une susceptibilité littéraire ne trouble la vie de l'auteur le plus fécond, le plus admiré^ et par conséquent le plus envié. Cruellement blessé par la verve $atirique de lôrd Byron, il lui répond par lés plus tendres, avances et par un tribut d'admiration, et lorsque. le poëte aventureux et misanthrope part pour la Grèce, il lui applique ce vers si touchant :
IdecuSf i nostrum, melioribus utere faits.
Pendant plus de vingt ans il se dérobe autant qu'il peut a sa gloire , tandis qu'il monte de chefd'œuvre en chef-d'œuvre ; il ne veut rester que l'auteur anonyme de Waverley. Enfin, c'est une. catastrophe accablante qui lui arrache son secret- La faillite d'un libraire, son ami^ lui enlève l'opulence à laquelle il était arrivé par ses heureux travaux, et le rend responsable de fortes dettes qu'il n'a point contractées. Il soutient le choc avec la plus touchante constance d'âme; il n'accuse point son ami , il le console. Pour acquitter des dettes