COUP D (»IL SUR LA PHILOSOPHIE AU XW" SIBCLE
^i fatales , il se voue h une série de travaux expéditifs , commandés , qui seraient mortels pour le génie de tout autre , mais qui ne font qu'affaiblir le sien. Il meurt prématurément sous cette chaîne. Qui de nous ne l'a pleuré comme le plus ^age et le plus aimable ami du foyer? qui de nous ne songe maintetiant, avec un profond regret , à ce moment où nous arrivaient à la fois deux ou trois romans de Walter Scott ^ et où nous bénissions avec attendrissement l'admirable fécondité de cet homme de génie? C'était la famille entière qui s'associait à cette douce lecture ; les jeunes filles y étaient appelées , et jamais leurs couleurs virgi-* nales ne brillaient de plus d'éclat et de pureté que lorsqu'elles paraissaient refléter les traits de ses chastes^ nobles et spirituelles héroïnes.
Yoilà une longue digression , et l'on peut voir que j'y ai été retenu par un vif attrait. Elle m'a' servi d'ailleurs à reculer le moment où j'aurai à parler de la métaphysique allemande telle qu'elle a paru dans le xix* siècle. Je n'y arrive pas sans une sorte d'effroi qui , à coup sûr , est bien partagé par la plupart de mes lecteurs. Les savants vont me trouver bien superficiel^ et les autres bien lourd. Je ne sais point l'allemand ; il faut de plus se familiariser avec une autre langue quand
on étudie la nomenclature du philosophe de Kœnisgberg. Le premier reproché que je lui adresse est de Favoir inventée sans nécessité , et d'avoir ainsi- redoublé les difficultés que présetitent les longues et éternelles abstractions. Mon esquisse sera rapide, et j'userai du style tranchant, auquel ont^ouvenl; eu recours tous ceux qui ne savent guère. Ce que je fais surtout dans ce cha^ pitre, c'est l'histoire de mes pensées, à l'exemple de Montagne.
La gueiTC élevait son mur d'airain entre nous et l'Allemagne; nous étions encore plus séparés de l'Angleterre par le blocûs.continental> mais c'était surtout la ténacité de notre foi dans Lodke et Condillac qui rious empêchait d'observer les progrès de la nouvelle philosophie que le xix® siècle devait faire éclore. Il y a une trentaine d'année que le nom de Kant commença à retentir faiblement parmi nous. Je vis un jour arriver chez moi un émigré français qui m'était recommandé par madame de Staël : c'était M. de ViUîers, homme fait pour captiver lattention par les dons heureux de sa personne , ses nobles manières , son élocution facile et séduisante ^ et enfin par l'intérêt de ses malheurs et l'usage heureux qu'il avait fait d'un long exiK C était à la philosophie allemande qu'il
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s'était adonné avec un labeur infini. Il avait fait un exposé de la doctrine de Kant, toute nouvelle parmi nous y et avait eu le tort de l'annoncer avec un peu trop de faste. « Je viens, avait-il dit, jeter « au milieu de la France une bombe qui boulece versera tout l'édifice de la philosophie du (c xviii® siècle. »
Je ne pouvais m'empêcher de lui savoir gré de cette tentative , quoique le succès, m'en parût fort problématique. Je l'écoutai avec une profonde attention; mais je ne pus le suivre qu'avec une extrême diflSculté.
Je crus m'apercevoir que le grand et respectable objet du philosophe de Kœtiigsberg était d'unir et de faire en quelque sorte marcKef defront le génie de Platon et celui d'Arislote. Il rectifie avec une habileté merveilleuse les idées innées du pre^ mier, et celles de Descartes et de Leibnitz en les considérant comme les facultés nécessaires de notre entendement , et c'est là qu^il applique les catégories d'Aristote-en les réduisaîit beaucoup et leur donnant plus de grandeur et de généralité. Les quatre forces primitives de'notre esprit sont la quantité, la qualité, la relativité et la modalité. Je ne le suivrai point dans>€e labyrinthe : les catégories, soit qu'elles viennent d'Aristote > des
S.colastiques ou de Kan( ^ me paraissent toujours un peu suspectes d'arbitraire. L9 raison respecte peu ces clôtures artificielles.
Kan t est admirable lorisqi;i'il établit avec vigueur le principe de causalité ^ si impudemment attaqué par le sçepticispie de Hume^; mais j'os& dire qu'il ne sait pas en tirer un parti puissant , puisqu'un tel principe ne le fait pas remonter à Dieu avec assez de fermeté ^ ainsi que nous le verrons tout à l'heure^ Il me semble aussi qu'il se pl^it trop à établir une barrière insurmontable entre le subjectif ^l l'oô/Vc^//', c'est-à-dire entre le moi et le non-moi , entre le monde des idées y qu'il appelle nousménal^ et le monde des apparences , qu'il appelle pkénoynénaL C'est en vain qu'on lui crie de jeter un pont , de construire un navire , ou même une . simple barque qui nous conduise de l'un à l'autre; il recule devant la difficulté et laisse k d'autres le soin de la résoudre : et c'est ;de là qu'est née' la grande et déplorable confusion ^ qui s'est établie dans la philosophie allemande.
Mais je .ne puis exprimer quel fut inon étonnementy mon effroi, lorsque> dans l'exposé de M. de Villiers, j'arrivai à ce fatal chapitre où Kant pose la thèse et l'antithèse sur l'existence de Dieu, et finit
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par déclarer qu'il ne peut se déterminer ni pour Tune ni pour Tautre à l'aide de la raison pure. Il est vrai que ce qu'il appelle la raison pratique lui oSre y dans un autre ouvrage , tous les moyens de se déterminer victorieusement en faveur de Dieu. Mais pourquoi a-t^il d'abord méconnu la puissance des démonstrations métaphysiques fournies par Descartès, Bossuet^ Fénelon ^ IVbllebranchè, et surtout par le docteur Clarté? et pourquoi leur avoir fait subir l'affi^ont de les mettre sur une ligne parallèle soit avec les raisonnements de l'inintelligible Spinosa > soit avec les absurdités palpables du baron d'Holbach et de Diderot?
Pourquoi n'a-t-^il pas su faire un usage simultatié de sa raison pure et de sa raison pratique ? Est-il rien de plus révoltant que d'appeler raison pure celle qui laisse Dieu eti problème ?
Oui y je le dis à regret^ Kant, quoique dans son second ouvrage il ait fourni la plus puissante démonstration de la loi du devoir y et qu'il s'y montre complètement religieux y a mal servi la cause du spiritualisme. Elle était plus florissante avant lui y en Allemagne. Les sages disciples de Leibnitz^ de Descartes et de Platon ^ Wolf, Mosès-Mendelsohin^ et surtout le baron de Jacobi , Favaient maintenue, Iç premier par sa raison, qui pour-
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tant est méthodique à l'excès , et les: deux autre» avec une éloquence qui reproduit Platon même. Kant^ bien i^nvolontairement sans doute ^ n'a que trop servi la dédaigneuse piaresse des esprits superficiels^ qui y à la vérité, ne le lisent pas du tout, mais qui s'autorisent de sa thèse et de son antithèse pour déclarer quon ne tient pas Dieu par la métaphysique. Il n'y a pas aujourd'hui une erreur plu^ funeste , une allégation plus impu-^ dente et qu'il soit plus nécessaire de repousser. Deux disciples de Kant seront bientôt présaités pour résoudre le problème qu'il avait laissé indécis entre le subjectif et V objectif ; et c'étaient deux autres hommes d'un esprit supérieur : Tun Fichte, et l'autre Schelling, deux écrivains beaucoup plus éloquents que leur maître; mais tous deux étaient portés k une exagération absolue et tranchante. Pour établir la communication entre le monde intérieur et le monde extérieur , ils se placèrent sur les deux rives opposées , et la communication fut rompue plus que jamais.
Fichte se logea dans le moi et ne sut plus comment en sortir 9 de manière; que le mjonde. extérieur disparut à ses. yeux > et ne sembla plus que peuplé de fantômes. Schelling eut pitié de ce pauvre monde extérieur c^i semblait devenu
COUP b'obxl sur la philosophie au six" siècle. 387 inabordable I €t s'y campa fièrement , comme s'il y posait Un pied ferme. Mais , qu'arriva-t-il? c'est que le moi disparut à son tour ^ ou du moins qu'il s'engloutit à la fin dans la totalité des êtres. C'était là du spinosisme. Il est vrai que Schelling l'avait spiritualisé de son mieux et qu'il semblait ^d'abord en rougir j mais il finit par prendre son parti y et par déclarer que tout son mérite était de comprendre Spinosa. Je le lui laisse volontiers^ et j'aime à me trouver à cet égard la même incapacité d'esprit que se sont reconnue Bossuet ,■ Fénelon/ Clarke, et même Çondillac.
Hegel 9 qui vint aprèç Schelling , suivit la direction de son maltre> et se jeta à corps perdu dans le panthéisme c'est-à-dire ^ qu'il redoubla l'épaisseur des ténèbres. Je confesse avoir fait très-peu d'efforts pour le suivre et le comprendre. Je fus effrayé^ dès le premier pas^ lorsque je vis qu'il entreprenait de construire une logique nouvelle y c'est-à-dire de refaire l'entendement tout entier. Ce que j'ai pu discerner , c'est que le panthéisme de Schelling et de Hegel cherche à différer du matérialisme des philosophes français du xvui^ siècle. Spinosa lui-même avait admis de l'intelligence dans le grand tout^ et faisait de l'univers un animal qui avait des idées et des
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perceptions. Ses deux. disciples allemands èntfait de leur mieux pour lui donner de l'esprit ;. mais ils n'ont pu se décider à accorder au grand tout une liberté quUls ne refusent pas à l'homme. £h! qu'en ferait-'il de cet esprit , ce Dieu garrotté dans les. liens de la matière, son sujet, son^es^ clave, impuissant pour le bieq, indifi&rent au niai , ce Dieu qui ne vaut pas l'une de ses faibles créaijures, puisque j'ai le sentiment de ma liberté, de ma volonté^ et que cet être énigma*^ tique ne l'a pas? Il semble donc, au moins jus* qu'à présent, que le règne du spiritualisme ait cessé, ou du moins soit actuellement interrompu dans cette Allemagne qui en avait été fe glorieux refuge, .et que l'on regardait comme son trône permanent. Je ne pui3 douter qu'il n'y reparaisse bientôt avec gloire , çt cependant il si^era bon qu'en ressuscitant^ ij se montre moins ab-. solu f moins tranchant que ne l'a été l'éloquent et sublime Fichte, et qu'il dise avec la bonne foi de la philosophie écossaise , qui maintenant , grâce à Dieu , est notre philosophie nationale : a II m'est impossible de ne pas accorder quelques « degrés d'existence à, la matière^ Le Dieu de la « vérité ne m'a pa^ entouré d'i^^sions perpé- « tuelles. Si ma raison est encore enveloppée de
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u nuages , Dieu m'a donné la force de les percer » « au moins lorsqu'il s^agit de m'élever jusqu'à
« lUltf »
Les Allemands ne seront un grand peuple qu'en revenant à la cause du spiritualisme, principe de toute poésie et de là seule philosophie réellement transcendante. Du reste y je»conyiens avec plaisir que le panthéisme germanique n'a point eu jus* qu'à présent, chez ce peuple plein de bonne £bi et invinciblement porté à des rêveries mystiques que toute sa poésie atteste , les effets dissolvants que le matérialisme à eus en Franôe au xviii^ siècle, et qui se manifestent encore trop souVent dans nos mœurs actuelles. Cette bonne foi , on ne peut la refuser à Schelling, qui, tout panthéiste qu'il est, se croit encore chrétien. Il en a donné une preuve dont le public s'est étonné, en quittant * la religion protestante pour la religion catholique. Hegel, de son côté, dans sa poli-* tique, se montre si zélé pour les principes con-» servateurs , qu'il va jusqu'à favoriser le pouvoir absolu. Fichte, par l'efièt de sa doctrine, plus encore que pat* son génie, est celui de tous ces philosophes qui a le plus puissaihment exalté et ennobli le caractère allemand. C'est lui que l'on peut considérer comme le véritable créateur, comme
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le nouvel ermite Pierre de cette croisade patriotique qui a relevé rAllemagne foulée sous les pas du cheval de Napolé6n. La philosophie a obtenu tous les effets du zèle religieux; son étincelle vivifiante a volé d'universités en universités; elle a pénétré dans les ateliers des villes et dans la fermé du laboureur ;• bientôt devenue un globe lumineux et embrasé, elle a plané sûr les cabinets des honiûies d'État et sur les palais de^ rois terrifiés; elle s'est revêtue du casque et du mousquet, s'est élancée sur les champs de bataille comme une Beilone ardente, et a planté son drapeau sur4es hauteux's de Montmartre. Fiohte et un grand nombre de professeurs, enflammés de son esprit, figuraient sans aucun grade, et le sac sûr le dos, dans ces rangs belliqueux. Je rappelle ici des blessures cruelles de ma patrie dont mon cœur a saigné ; mais je ne me fais aucun scrupule d'admî* rer chez nos voisins des élans de courage , d'hon-* neuret de patriotisme dont nos fastCjS contempo-» rains sont presque surchargés.
Enfin je reviens en Fraiice pour terminer et compléter mon voyage autour du monde philosophique , et je me replace au commencement du XIX* siècle. Glacées par l'horreur des événements et desséchées par desi doctrines qui faisaient mou-«>
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rir la plus sublime espérance, les âmes avaient besoin de respirer une plus douce, et plus pure atmosphère. Sans doute il fallait appeler contre le matérialisme le secours le plus puissant , et c'était celui de la foi. Elle seule pouvait dispenser, de recherehés arides et périlleuses pour lesquelles tous les esprits ne sont pas faits. C'était elle qui pouvait le mieux tout purifier par une flamme vive y pénétrante €t douce à sentir. Les femmes se précipitaient .en quelque sorte vers ce guide btendsiisant. Les jeunes gens hésitaient et comimencaient k s'émouvoir. Mais aprè^ un si long usage d'une métaphysique inféconde p ou plutôt d'une logique obstinée à la détruire, il importait que tous les esprits sérieux vinssent se replacer sous l'abri de cette haute métaphysique qui , depuis. Descartes, avait dirigé avec tant d'ordre et de grandeur la philosophie du xv!!"" siècle. J'ai à m'pccyper ici de cette renaissance; c'est dans un autre chapitre que j'aurai à parler des efforts religieux de MM. de Chateaubriand, de Bonald, de Maistre et Frayssinous.
Madame de Staël /née au milieu des cercles philosophiques^ mais instruite par un père et une mère toujours, fidèles aux sentiments religieux, et que l'élévation de son âme, aussi bien que la
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puissance précoce de 6oq génie appelfiient vers le spiritualisme ^ fut la première qui uojos fit coniprendre le besoin de revenir à cette haute philosophie. Maïs le$ événements et quélqviefois mésbe le» intrigues poUtiqioes la jetaient $ouvent hors de
oette sphère. Au milieu de se& malheurs et de ses persécution^^ elle sut ^ montrer la piiissante et yaleunsuse Glorinde de la phUosophte.» dans son ouvrage sur rAllsmagne^ et particulicaremenjt 5ur la {^ilosophie allemande* Elle sut. marcher à travera les ténèbres^ dW paa d^agé, la tète haute et avec «n re^ inspiré. Le matérialisme n'a.
vait pas encore été combattu avec une logique plus sûre y ni avec un pareil feu de sentiment. . Ce fut seulement vers 1810 que s^'anmmça ce retour salutaire aux saines et puissantes doctrines» Le mouvement partit dé Torniversité de France qui venait .de raiaitre^ ainsi qu'ailleurs il était parti des écoles d'Édimbouig, de Kœnigsberg et d'Iéna. Vieux murs du Flessis, que de fois j'ai cru goûter sous votre ombre, sévère la firaichcjtir des ombrages d'AcadémusI Qu'il m'était. dotix en desçeiïdant de ma chaire de professeur d'histoire^ de me poser aux bancs des élèves pour recevoii" unç instruction plus forte sur des sujets que je n'avais encore abordés que timidement. Avec