COUP D OBIL SUR LA PHILOSOPHIE AD XIX'' SIÈCLE. S
quelle vigueur de pensée et quel pur éclat d'images s'opérait la râPorme de la philosophie ! Certes on voit plus clair dans ces conférences matinales où n'agit nul prestige:, qùé dans ces soupers où tput était séduction pour Tesprit et pour les sens. Quel requeillement ! quelle attention profonde dans ce jeune auditoire auquel oh rendait Dieu, l'âme et son immortalité ! Rien n'avait été concerté entre les professeurs. Us partaient de divers points de l'horizon politique , comme de diverses écol^ de philosophie; mais ils étaient mût*is par les méditations du malheur. L'excellent Laromiguièï*e, avec un charme socratique qu'il tirait de soa âme autant que de son esprit, s^annonçait humblement comme un disciple dé Condillac ; mais il complétait ses analyses trop superficielles, il relevait une confusion de mots fort étonnante chez le philosophe qui en avait tant recommandé la précision , faisait jaillir le sentiment moral et la conscience Ynétaphysique là où Condillac n'avait vu que la sensation/et retrouvait, à l'aide de l'attention, de la délibération et de la volonté, des principes actifs, des forces vives là où le fabricateur. d'une froide statue n'avait paru voir que des mouvements imprimés du dehors , et de la passivité; il substituait une. au||;re philosophie
à celle qu'il prétendait continuer^ et croyait de la meilleure foi dn monde n'avoir pas bledsé son maître quand il l'avait tué.
M. Royer-CoUard, voué à ce même combat avec plus d'ardeur et de puissance ^ usait d^armos plus tranchantes et forgées à un triple feu par Platon, Descartes €t Leibnitz. La beauté toute virile de son élocution qui , jusque dans les plus légères incises, va toujours réveillant et fortifiant la pensée, excitait et payait richement le travail d'un jeune auditoire qui se voyait transporté dam des régions nouvelles. Car, il faut bien le dire, la doctrine de Descartes décriée par Voltaire sous le nom de Songe-ereux ^ paraissait alors quelque chose de nouveau dans cette France qui n'a rien produit de plus grand que son «génie. Je me souviens encore des longues courses qu'il me fallut- faire pour me procurer ses divers ouvrages philosophiques. Il semblait que ce nom suranné faisait sourire dédaigneusement les li-* braires, tandis que je voyais briller sur leurs rayons. Locke, Gondillac, HeLvétius, Cabanis et Volney^ embellis de tout le luxe typographique. Je ne puis exprimer quelle révolution se fit en moi, et quels tressaifUements de plaisir et d'admiration j'éprouvai quand je pus lire les Médita--
COUP d'obil sur la philosopbie au xix"* siècle. 395 lions de Descartes et' son livre de la Méthode.
Ce fut dès ce mofiaent que je me sentb prendre terre dans le inondé philosophique. Il est vrai que je reculai d'abord , épouvanté de l'immensité des doutes dont il venait , dès son débuts accabler mon esprit; mais bien différent. de tous les philosophes vulgaires et surtout de ceux du xvni^ siècle^ Descartes commence par le doute pour finirpar la cet^titude. Il.ressemble à la sibylle de VÉnéidey qui se précipite avec lehérps troyen dans le gouffre des enfers, lui fait traverser des régions où n'habitent que lei deuil et la terreur^ mais qui le conduit rapidement vers ces -champs Élysées où' règne une éternelle fraîcheur et où brille un soleil nouveau.
M. Royer-CoUard, en rappelant la haute philosophie de Descàrtes et de Mâllebranche , sans renouveler toutefois leur tranchante hypothèse, sur les bétes considérées <!omme machines, introduisait la philosophie de Réid et de Dugald Stewart, ou plutôt il la devinait ; car nous ne possédions pas encore en France les écrits du premier de ces philosophes. Le blocus continental sîopposait même à ce genre de commerce avec l'Angleterre. Je l'ai vu plus d'une fois, malgré la gravité habituelle de ses discours, lancer une pi-
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quante ironie contre les deax apôti^es, ou plutôt coptre les deux rois de la philosophie de là sen-^ sation« Son école n'attirait pas encore une grande afiluence; mais elle se peuplait d'esprits fermes et droits qui se sentaient la puissance de changer le cours des idées d'un siècle.
Trop tôt pour l'université , mais fort à propos pour la France monarchique et constitutionnelle, M. Hoyer-CoUard fut appelé sur un plus grand théâtre. La tribune put s'étonner d'abord d'entendre ce langage élev4; car depuis qu'elle était ouverte, tout s'était placé sous l'invocation delà philosophie du xviii*^ siècle, et souvent de ses organes les plus discrédités. Je me souviens d'avoir entendu, dans l'Assemblée législative qui précéda la Convention, une déclaration ouverte d'athéisme , dont le scandale né fut ^as réprimé. Maintenant, au milieu des discussions parlementaires , s'introduisait une philosophie a la fois religieuse et tolérante , sévère dans sa logique aussi bien que dans sa morale , qui venait forcer la politique de s'uiiir avec elle. C'est surtout par ce moyen que M: Royer- CoUard a su donner une force monumieiitale à ses discours parlementaires.
M. Cousin, brillant et chaleureux continuateur de M. Royer-CoUard, développait les mêmes doc-
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trines , avec tout rentrâinement d'une improvisa-* tion riche d'idées et même d'images. Quelquefois il paraissait géué par ce grand effort de l'esprit ^ il s'arrêtait un moment , semblait absorbé dans sa méditation; ses nombreux auditeurs ^'associaient au travail de sa pensée ; ses yeux lançaient de la flamme y et bientôt jaillissait une expression nouvelle et pittoresque ., e% chacun triomphait avec lui de la diflSôuIté vaincue. U brillait surtout dans la réfutation de la doctrine de l'intérêt personnel , conséquence forcée , abjecte et sinistre du matérialisme.
Tel fut M. Cousin , tant qu'il s'enferma dans les limites de la philosophie française et écossaise. Mais j'avoue avoir suivi , ou du moins avoir lu ses leçons avec moins d'attrait lorsqu'il servit d'interprète à la philosophie allemande ^ et surtout à celle de Schelling et de Hegel . Muis sans doute ces obscurités seront éclaircies dans un nouvel ouvrage que va publier le célèbre profes^ seur, si j'en juge d'après un fragment lumineux que je viens Ae. lire.
Les philosophes qui s'avancent dans ces régions hyperboréennes de la métaphysique , me paraissent ressembler à ces navigateurs qui tentent de pénétrer vers l'un ou l'autre pôle à travers un
océan de glace. A chaque instant ils se heurtent contre des ëcueils; ils terminent la navigation la plus triste et la plu3 périlleuse avec l'unique satisfaction d'avoir imposé quelques noms à de longs bancs de glace qu'ils prennent. pom\des ilés. Toutefois) les efforts intrépides de ces nouveaux Cooks peuvent n'être pa& stériles, et amener des découvertes préçieusles; mais il me paraît impossible qu'on en fasse jamais dans les voies ouvertes, par Spinosa. '
Chacun de nous secondait cet effort rénova-
teur. M. Guizôt appliquait à l'histoire cette haute et saine philosophie, avec cette originalité d'aperçus et cette élocution noble et ferme qui lui ont valu un rang éminent parmi nos orateurs.
M. Villemain excitait un vif- enthousiasme, dans la jeunesse, soit en animant, son éloquence de celle des Pères de l'Église et des orateurs chrétiens de notre grand siècle, soit en faisant. un examen sévère et judicieux des bienfaits et des erreurs du XYtiV" siècle, et en condamnant la pente fatale qui l'en traînait vers l^matérialispae.
Un nouveau professeur , tout à l'heure élève de M. Royer-Côllard, M. Jouffroy, a fortifié et lumineusement développé ce que nous nommons encore la philosophie écossaise, mais qu'il faut