CENT CLNOIANTE-TROISIÈME LETTRE
Jeudi soir 5 Février 1846 (3 h.).
Dans notre excellente entrevue d'hier, je vous expliquai, ma très chère amie, comment je fus involontairement privé du bonheur de répondre à l'affectueuse lettre reçue la veille. Vous ne serez donc pas étonnée (juc je cherche aujourd'hui à réparer cette perte, sans aucun autre motif spécial. Maintenant qu'une pleine confiance s'est doucement^établie entre nous, notre chaste intimité n'a besoin ni de prétexte ni même d'occasion. Pour déterminer chaque épanchement, il suffit de la simple possibilité. L'opportunité n'en est-elle pas toujours justifiée d'avance par la fatalité générale qui nous condamne à vivre habituellement séparés?
Au reste, s'il me fallait aujourd'hui une impulsion spéciale, je la trouverais certes dans le besoin de vous remercier de votre dernière lettre, sous divers aspects essentiels que je n'ai pu hier indiquer verbalement. Vous ne sauriez croire combien je suis heureux de voir votre précieuse tendresse ainsi disposée à m'associer spontanément à tout ce qui vous touche, sans excepter les moindres incidents. Nos intimes sympathies se trouvent dès lors
pleinement équivalentes ; car, depuis longtemps, lien ne vous survient qui ne m'émeuve profondément.
En vous félicitant hier de votre courageuse résolution médicale, si rare et si méritoire chez toute jeune et jolie dame, je ne vous témoignai pas assez combien me touche la confidence privilégiée, plutôt conjugale qu'amicale, dont vous voulez bien me gratifier exclusivement, quand vous pouviez si aisément me laisser, à cet égard, dans la commune ignorance. Outre ma juste reconnaissance pour cette tendre confiance, comptez d'ailleurs, ma Clotilde, sur la parfaite discrétion qui en constitue naturellement la récompense spéciale. Le pénible eiïort que vous avez sagement accompli assurera, je n'en doute point, l'entier rétablissement de votre précieuse santé. Mais je dois aussi vous y indiquer une autre efficacité naturelle, d'autant plus méritée que vous ne l'avez nullement recherchée ; c'est la tendance d'une telle médication à augmenter encore votre beauté, en consolidant votre charmante fraîcheur.
J'apprends avec joie que Willelmitie avance et prospère. Votre rare modestie, à la fois si noble et si naïve, m'est tellement connue, que votre satisfaction actuelle m'inspire d'avance une entière sécurité. Dans l'intéressante communication que j'attends prochainement, je ne vois déjà que la source d'un intime plaisir, et non le sujet d'une amicale consultation. Nul ne saura jamais autant que moi combien cette sainte composition se lie à vos profondes douleurs exceptionnelles. J'ai assisté à sa conception, et encouragé sa première élaboration : son doux succès me sera personnel. L'heureuse création des deux mères me fait d'ailleurs espérer que ce juste triomphe public restera finalement exempt de toute amertume privée ; en s'appliquant l'un des types, votre mère évitera sans doute de choisir le plus défavorable.
Que je vous dois, à ce sujet, d'affectueux remerciements pour la tendresse aussi profonde que naïve, d'une adorable expression de la bonne lettre à laquelle je réponds si tard ! Vous l'avez juste ment dit, ma bien-aimée : nous serons deux à sentir vos joies, comme nous le fûmes pour vos tristesses. Tout est désormais commun entre nous. Soyez donc assurée, ma noble et tendre Clotilde, que mon cœur ne vous manquera pas plus dans la prospérité que dans l'infortune. Vous qui avez tant et si héroïquement souffert,
j'aurais tant de plaisir à vous voir iieureuse, et à y contribuer un peu ! Les grandes tribulations, morales et physiques, sont maintenant passées pour ma Clotilde : tout doit nous faire espérer qu'elle touche enfin à la paisible félicité qui seule convient à sa nature. Nés tous deux, j'ose l'assurer, pour acquérir une renommée dura ble. nous avons néanmoins le rare avantage de bien sentir tous deux que le vrai bonheur dépend surtout de la vie intérieure. Malgré la triste fatalité préalable qui pèse sur nos destinées respectives, j'espère que nous finirons par obtenir, à notre manière, cette inestimable récompense de notre constance et de notre pureté.
Adieu, adorable compagne du reste de ma vie. Vous, qui êtes irrévocablement associée à toutes mes pensées comme à tous mes sentiments, à tous mes projets comme à toutes mes espérances, comptez que je m'elïorcerai toujours de me rendre de plus en plus digne de vous : je ne puis mieux caractériser l'ensemble de mon avenir personnel.
.Vmour et respect éternels,
A" COMTE
CENT CINQUANTE-OrATRlÈME LETTRE
Jeudi soir .'p Février 1846.
Mon tendre ami. je vais tenter de voir M. Grandchamp à cette heure (six. ) Je lui demanderai son appareil jusqu'à demain. Voulezvous permettre que Sophie vienne, à l'heure ordinaire, me faire l'opération, et qu'elle remette, en s'en retournant, l'objet au pro priétaire ? Je suis gênée d'en haut, cela me soulagera.
Quant à Samedi, voulez-vous tenir comme convenu, que, s'il n'a pas plu dans la matinée, je vous arriverai à midi et demi? Le sang se trouvera bien de l'échange.
Je vous embrasse avec tendresse et vous aime en proche.
Clotilde de VAUX.
CORRESPONDANCE. JiOl
CENT rj\OI \\TI>(J\0(îIÈ\IE LETTRE
Vendivcli uialiii G Frvrior 1846 (11 li.\
Je viens de lire, ma très chère amie, votre billet d'hier soir, et je regrette qu'il me parvienne trop tard pour que Sophie puisse ce matin vous rendre son office accoutumé. Néanmoins, je l'envoie vous apporter cette réponse rapide, afin qu'elle puisse vous être utile, s'il va lieu, d'une manière quelconque. Au reste, je sors de chez M. Grandchamp, que j'étais allé voir surtout à votre chère intention. Comme il m'a dit ne vous avoir pas vue depuis Lundi, je présume que vous ne l'aurez point trouvé hier soir, et que, par suite, vous n'aurez pu avoir son appareil. Pourtant il vaut mieux, à tout événement, que Sophie vous arrive immédiatement : elle m'apprendra, du moins, comment vous vous trouvez aujourd'hui. Vous pourrez d'ailleurs lui donner ainsi pour demain les ordres convenables.
La conversation spéciale que je viens d'avoir sur vous avec notre docteur m'a beaucoup satisfait. Maintenant qu'il a pu bien apprécier l'ensemble de votre constitution et de votre état, nous devons accorder une pleine confiance à sa déclaration confidentielle que vous n'avez aucun vice organique et que votre santé se rétablira complètement.
Aussitôt après m'avoir expédié votre billet, vous avez dû recevoir hier ma lettre de 3 h.
Suivant votre intention, je vous attendrai donc demain, au lieu d'aller chez vous, à moins d'avis contraire, s'il n'a pas plu le matin.
Adieu, ma Clotilde ; recevez le chaste baiser de votre tendre ami.
A" COMTE