CENT CINQUANTE-SEPTIÈME LETTRE
Mardi soir 10 Février 1846 (3 h.)-
Depuis deux jours, ma très chère Clotilde, j'attendais avec impatience le loisir de vous écrire, sans aucun autre motif que le besoin toujours nouveau de vous répéter combien je vous aime. Votre bonne lettre d'hier soir ne fait donc que mieux déterminer l'exercice de mon intention.
J'aurai demain le bonheur de vous remettre ce que vous me demandez. Mes embarras actuels, qui d'ailleurs vont, j'espère, bientôt finir, d'une manière quelconque, ne me priveront jamais d'une telle satisfaction, suivant mes prévisions initiales. Comptez aussi sur la reprise des deux visites hebdomadaires de ma bonne Sophie, à partir de Vendredi matin. Elle aura toujours, j'en suis sur, autant de plaisir que moi à vous rendre ces soins réguliers, qui augmentent si peu sa facile tâche journalière. Vous faites sagement d'acquérir la pompe à ventouses, afin d'en user à volonté, sans craindre de déranger notre docteur, dont je vous conseille pourtant de réclamer l'officieuse intervention auprès du fournisseur.
Pourrais-je n'être pas très touché, ma noble amie, de la cordiale autorisation que vous m'oiîrez au sujet du minime appui que j'ai eu le bonheur de vous voir agréer jusqu'ici! Quoique un tel sentiment émane très naturellement d'un cœur comme le vôtre, j'avoue que je ne l'avais point prévu. Mais l'intime gratitude qu'il m'inspire ne saurait me déterminer à user de cette tendre faculté. f.,a divulgation ne serait pas d'ailleurs aussi dignement appréciée peut-être que votre àme élevée a dû l'espérer. Tous ces petits
ui.vsLèio.s d'amitié ne doivent jamais dépasser l'enceinte de nos cœurs. En outre, l'exemple serait sans doute perdu pour mes patrons temporels, qui devront se décider par des motifs d'un autre ordre, essentiellement relatif aux plus hauts intérêts publics, indépendamment de toute alîection privée. Laissons-leur donc ce mérite, dans l'intérêt commun de la philosophie et de l'Humanité. Au reste, je suis loin d'avoir perdu tout espoir de les détermineienfin à poursuivre convenablement leur noble intervention primitive. Continuons donc à goûter, sans aucun mélange étranger, la pure satisfaction mutuelle d'accepter et d'olfrir les secrets témoignages naturels de toute véritable intimité. Dans ses luttes, et même dans ses douleurs, ma vie publique ne doit jamais attendre de notre sainte affection que les puissantes ressources indirectement résultées des précieuses consolations et des nobles impulsions que j'y ai déjà tant puisées.
l^a pleine confiance que vous me témoignez à l'occasion de rinvilation reçue hier me touche beaucoup. Vous avez raison d'y voir un des plus doux fruits de notre amitié, dont elle constitue aussi une condition naturelle ; car je serais profondément afiligé si vous me cachiez rien d'important. Je compte entièrement, à ce sujet, sur l'inaltérable fermeté de vos résolutions essentielles, sans être toujours assez certain de la prudence continue de vos démarches. De votre côté, mes avis ne vous sont jamais suspects d'aucune personnalité, et j'espère que ma juste sévérité antérieure (|uantà l'ensemble de la conduite de .M. Marrast envers vous n'a nullement troublé, à cet égard, votre sécurité générale. Kien ne m'empêche donc de vous proposer librement mes conseils en cette nouvelle circonstance.
Si vous croyez devoir maintenant vous borner à un refus actuel, vous n'avez besoin de feindre aucun prétexte, puisque votre santé vous en fournit de trop réels, par la ^scrupuleuse obligation continue d'éviter, surtout le soir, l'encombrement et la chaleur, outre les veilles prolongées. Mais il vaudrait mieux, je crois, utiliser cette occasion de vous réduire nettement envers ce personnage à de simples relations littéraires, exemptes de tous rapports individuels. Outre que cette attitude est conforme à vos propres goûts, surtout d'après ce qui s'est passé, elle me paraît
CORRESPONDANCE. o03
importer beaucoup à vos justes intérêts. Car, sans cela, vous conserverez très didicilement les contacts convenables, que la nécessité de résister à d'odieuses tentatives pourrait autrement vous forcer à rompre brusquement. Tout porte à présumer que .M. Marrast n'a nullement renoncé à ses inlàmes projets. Quelque grave et digne qu'ait dû être votre récente lettre, elle ne saurait convaincre l'esprit quand le cdHir, ou plutôt le manque de coeur, s'y oppose radicalement. Elle a pu même ranimer de vicieuses espérances, en laissant supposer un secret désir de renouer des relations personnelles. Comme je vous l'écrivais il y a deux mois . ce puissant journaliste ne cessera jamais de compter, surtout envers vous, sur l'ascendant de sa position et le prestige de son talent. Saisissez donc cette heureuse occasion de prendre décidément envers lui. avant la communication de votre (L'uvre actuelle, la seule attitude durable qui vous convienne réellement.
Je suppose d'ailleurs qu'ils ont aussi invité votre frère, avec lequel vous les aviez visités. .Au cas contraire, ils auraient commis une grave inconvenance, non seulement envers lui, mais encore à votre égard ; car ils savent l)ien qu'une jeune dame ne peut venir seule à de telles réunions, sous peine de constituer involontairement une sorte d'appel implicite à tous les hommes disponibles pour la reconduire. Ce procédé vous fournirait alors une nouvelle confirmation irrécusable, quoique surabondante, de la persistance du mauvais dessein, et de la nécessité d'y opposer déjà une surveillance spéciale.
.\dieu, ma bien-aimée. vous que la sainteté de nos lelations me permet de chérir, non seulement comme une tendre sœur, mais aussi comme ma seule véritable épouse! Recevez, sur votre noble front, le chaste signe de mon respectueux amour.
A" COMTE
:W(i TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.